Les origines d’une perception de la ville :

François Chapeau et l’invention du "Vieux Nantes"

François Constant CHAPEAU

Ébéniste ; librairie, bouquiniste, éditeur, photographe amateur

Signature Chapeau

Né à Nantes le 29 septembre 1863, fils de François Mathurin Chapeau, marinier (Oudon, 9 février 1829 - Nantes, 20 janvier 1873) et de Marie Garnier, lingère (Oudon, 10 juin 1833 - Nantes, 15 août 1907)

Marié à Nantes le 5 février 1900 à Marie Rose Victoire Erraud (Nantes, 11 novembre 1873 - Notre-Dame-des-Landes, 17 juillet 1949)

D’où :

1°) Marie Madeleine Jeanne (Nantes 28 octobre 1900 - Nantes, 18 mars 1901) ;

2°) Yvonne Clémentine Henriette Francine (Nantes, 18 septembre 1902 - Nantes, 6 février 1999) ;

3°) Rose Françoise Marie (Nantes, 25 mai 1907 - Oudon, 27 février 1983), mariée à Nantes le 22 juin 1937 avec Alphonse Paul Felix Marie Paty.

Décédé à Nantes le 16 novembre 1939

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Victor Jean Baptiste JOUBERT

Ébéniste, photographe amateur

Signature Joubert 1904

Né à Nantes le 1er septembre 1862, fils de Jean-Baptiste Joubert, forgeron et de Jeanne Marie Sophie Guesselin.

Marié le 11 février 1896 avec Maria Célina Gourdon (Nantes, 28 mai 1868 - Nantes, 8 février 1945), fille de Jean Constant, charpentier et de Célina Fouïn, épicière.

D’où

1°) Marcel Victor Marie Alfred (Nantes, 3 février 1897 – Nantes, 29 janvier 1989), marié à Nantes le 16 avril 1923 avec Gabrielle Marie Henriette Forre ;

2°) André Joseph Claude Ernest (Nantes 21 mars 1899 – Solesmes 21 juillet 1990) ;

3°) Jeanne Marie Simone Scholastique (Nantes, 14 juin 1904 – Nantes, 10 juillet 2003), mariée à Nantes le 27 avril 1925 avec Alphonse Marie Goubault.

Décédé 22, avenue de la Beraudière à Nantes le 6 août 1942.

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François Chapeau commence à 12 ans son apprentissage en ébénisterie. Il s’engage dans le Tour de France avec son frère Henri (Henri Julien René Chapeau [Nantes, 4 juillet 1867 – Lorient, 2 août 1940, enterré à la Miséricorde à Nantes le 16 avril 1949), marié à Nantes le 5 octobre 1896 à Marie Gazou]. En 1882, François est domicilié à Nantes. En 1887, il se fixe pour quelques années à Paris, 8 rue Erard, avant d’entreprendre plusieurs voyages en Angleterre, surtout à Londres. Il commence alors à collectionner des ouvrages sur les dialectes, le folklore et l’histoire. Ses déplacements l’amènent à souvent changer de domicile : en avril 1890, il est 14, rue des Carmélites à Nantes ; en mai 1891, il va 17, rue Beauregard à Paris ; durant la fin de l’année 1891 et l’année 1892, il va et vient entre son adresse nantaise et son adresse parisienne ; en mai 1893, il entreprend un voyage en Angleterre et se pose à Londres en juin de la même année pour revenir rue Beauregard à Paris en novembre ; en avril 1894, il retourne à Londres 86, Bolsover Street ; en novembre 1894, il s’installe 91, rue de Cléry à Paris ; il revient à Nantes seulement en août 1897 pour partir le 23 décembre, 5, rue Couteau à la Ciotat ; en juin 1898, il rend visite à sa mère 1, rue Fénelon à Nantes, il reste un mois et repart à la Ciotat. En 1900, pour son mariage, il réside chez sa mère rue Fénelon à Nantes. Il travaille chez Leglas-Maurice, entreprise réputée pour ses meubles. Il est collègue avec Victor Joubert. Les deux amis ont travaillé quelques temps ensemble à la Ciotat aux chantiers navals dans la confection de cabines de luxe. C’est là qu’ils ont appris la photographie à la demande de leur employeur qui souhaitait constituer des archives visuelles utiles à sa publicité.

En 1901, Chapeau abandonne l’ébénisterie et ouvre avec sa femme une librairie, à l’angle de la rue de Châteaudun et de la rue Saint-Vincent à Nantes. Leur boutique est spécialisée dans la vente et la location d’ouvrage. Chapeau décide très vite de se consacrer à l’édition de cartes postales. Dans un premier temps il fait appel aux services d’Abel Dugas qui possède sa propre imprimerie. L’entreprise de Dugas est alors en plein essor. Pour des raisons évidentes de concurrence, Chapeau décide de faire imprimer ses cartes à Paris chez Le Deley et Charles L’Hôpital et Cie, entre autres.

Maison F. Chapeau

Les cartes postales éditées par François Chapeau sont le fruit de son travail de terrain, le plus souvent avec son ami Victor Joubert qui a été son seul photographe associé de 1904 à 1920. Joubert consacre tout son temps libre à Chapeau à parcourir Nantes et le département, ainsi que quelques villes et bourgs de Vendée et du Maine-et-Loire. Les cartes postales de « Nantes » ont été éditées en très grand nombre par Chapeau. Lui et Joubert ont photographié tous les quartiers de la ville, les quartiers suburbains en plein développement et les communes rattachées. Les clichés les plus demandés ont été tirés entre 120 000 et 150 000 exemplaires. Les sites photographiés ont pour la plupart un caractère documentaire évident par rapport à d’autres villes au vue des transformations engendrées par les comblements de la Loire, les bombardements et la reconstruction.

Les séries les plus connues de Chapeau s’appellent « Ancien Nantes », tout d’abord intitulée « Vieux Nantes » jusqu’au numéro 59 et qui compte plus de 250 cartes pour la très grandes majorité obtenu à partir de documents iconographiques anciens, et « Nantes Pittoresque et Curieux », publiée vers 1920, composée de plus de 190 cartes, qui est totalement différente de l’ « Ancien Nantes » parce qu’elle ne présente que des photographies prises à partir de 1905, offrant un panorama détaillé de la ville. Leur point commun est de présenter aujourd’hui un grand nombre de sites et de bâtiments disparus.

  • Vieux Nantes 1w
  • Vieux Nantes 2w
  • Vieux Nantes 3w
  • Vieux Nantes 4w
  • Vieux Nantes 5w
  • Vieux Nantes 6w
  • Vieux Nantes 7w
  • Vieux Nantes 8w
  • Vieux Nantes 9w
  • Vieux nantes 11w
  • Vieux Nantes 13w
  • Vieux Nantes 15w

Le début de la série « Vieux Nantes » est illustré grâce aux dessins de Peter HAWKE [Wight à Carisbrooke, 18 janvier 1801 – Mansourah à Oran, 30 novembre 1886 ; marié à Angers le 23 novembre 1831 avec Françoise Sophie Guertin-Lacoudre], dessinateur ; lithographe, professeur d’anglais à Angers (son acte de décès le dit « peintre et sculpteur »). Ces dessins sont pour la plupart ceux de l’Histoire de Nantes éditée en 1839 (634 pages) par Ange Guépin [Pontivy, 30 août 1805 - Nantes, 21 mai 1873 ; marié 1°) à Adélaïde Lesant à Nantes le 15 juin 1830 ; 2°) à Clotilde Maussion à Nantes le 6 avril 1847].

Les séries de François Chapeau se réfèrent directement, par leurs titres et leurs contenus, à la notion de « Vieux Nantes ». La multiplication de séries éditoriales et leur diversification témoignent d’une mode éditoriale autant que d’une forme de transmission des connaissances sur la ville ancienne. La réédition de certaines cartes postales, voire de séries entières, et même l’augmentation de séries déjà importantes, sont d’ailleurs un indice probant de leur succès. Elles sont appréciées des amateurs, désireux de pouvoir identifier dans la ville les éléments anciens. Les illustrations transmettent la connaissance archéologique et historique des édifices sous une forme pratique et agréable à consulter. C’est une forme de vulgarisation destinée à montrer, à travers l’histoire du vieux Nantes, la transformation de la physionomie de la ville. Il ne s’agit pas seulement de signaler les constructions significatives de l’architecture ancienne. Ces évocations ne contiennent d’ailleurs pas de vraie considération sur l’architecture ou la valeur artistique des édifices. Il s’agit bien plus de rendre le pittoresque d’autrefois à travers des anecdotes, des événements et des paysages. Qu’il s’agisse de constructions récemment démolies ou de vieux quartiers, les édifices ne sont d’ici qu’un élément dans la vue urbaine : courbes des ruelles, vieilles cours et vieux passages, agencement irrégulier des toits, masses disparates de maisons et des façades, ces vues transmettent l’image d’un vieux Nantes pittoresque et sombre où la dimension urbaine l’emporte sur le monumental. Les séries de cartes postales de Chapeau aident à reconstituer les physionomies successives, les aspects disparus, retrouver les traces des événements dont Nantes fut le théâtre et à évoquer le souvenir des hommes illustres qui y ont vécu. Au final c’est un hommage à l’architecture et à l’histoire du vieux Nantes, qui exprime toute la nostalgie d’un environnement disparu ou en voie de disparition, déjà considéré comme perdu, d’une esthétique urbaine révolue où la vue des rues était animée par les pignons, tourelles, balcons, sculptures et autres motifs décoratifs. Le vieux Nantes fait ainsi référence à un art de bâtir, voire de vivre, que certains regrettent.

  • Nantes Pittoresque 35
  • Nantes Pittoresque 190
  • Nantes Pittoresque 61
  • Nantes Pittoresque 10

Mais cet apogée de la notion de vieux Nantes se traduit par une complexe redéfinition du patrimoine nantais. La notion de vieux Nantes a évolué depuis l’Ancien Régime jusqu’à la première décennie du 20ème siècle. L’invention du vieux Nantes est l’un des fondements historique et culturel de la sauvegarde du patrimoine urbain nantais. Alors qu’à la fin du 18ème siècle la frontière entre le vieux et le moderne distingue le tissu médiéval des embellissements et qu’en 1830 la référence n’est plus seulement médiévale mais s’ouvre à tous l’Ancien Régime, le début du 20ème siècle s’intéresse à tout ce qui est antérieur au 19ème siècle, refondant le tout sous le nom de « Vieux Nantes », l’opposant à la ville contemporaine. Le vieux Nantes est consacré comme entité historique, archéologique, urbaine et artistique, digne d’être conservé dans sa matérialité et non plus seulement étudié.

Révélatrice d’un engouement, les éditions de Chapeau sont donc également intéressantes pour le lien avec les mouvements de sauvegarde du patrimoine urbain. Ces cartes postales apparaissent en même temps qu’un courant érudit et artistique favorable au Vieux Nantes. Elles contribuent, quelque part, à la défense de l’œuvre urbaine et sont un moyen de révéler les dévastations en établissant un inventaire où figurent aussi bien des édifices conservés et préservés, que des bâtiments récemment démolis. Alors que les 18ème et 19ème siècles nantais sont marqués par une politique d’assainissement et d’alignement urbains, les années 1920 marquent la fin de cette politique de destruction des vieux quartiers nantais. Sous l’impulsion de la Société archéologique et historique de Loire-Inférieure, les maisons à pans-de-bois et les derniers témoins architecturaux de l’habitat urbain nantais de l’époque ducale sont sauvés et les premières maisons sont classées au titre des Monuments Historiques comme le n°2 rue des Carmes qui apparait sur la carte n°2 de la série « Nantes Pittoresque et Curieux » et n°115 de la série «Nantes» de François Chapeau.

Carmes

Les séries « Vieux Nantes » et « Ancien Nantes » sont une véritable anthologie de l’image de la ville : Chapeau utilise des lithographies, des estampes et des daguerréotypes, illustrations qu’il récupère non seulement de collections et de livres anciens sur la Bretagne et la Loire-inférieure (Lalaise, Potel, Taylor, Hawke…) mais également de documents anglais et allemands. Ce travail passionné n’est pas sans rappeler le projet du conseil municipal de Nantes qui, en 1927, veut créer un musée du Vieux Nantes par l’image, mesure patrimoniale qui accompagne les grands travaux de comblements de l’Erdre et des deux bras de la Loire : « Notre ville est en train de subir des transformations qui vont en transformer complètement les aspects traditionnels. Les travaux du port ont, à l’origine, suscité une émotion assez vive en raison de la suppression des deux bras de la Loire qui enserrent l’île Feydeau. Des vieux ponts ont disparu ou vont être démolis dont l’histoire était liée à l’histoire de la Ville elle-même. Si l’on remonte un peu plus en avant dans le passé, on retrouve des modifications non moins importantes et dont la trace ne subsistera plus guère dans la mémoire des jeunes générations. Les quais du port se sont substitués à des berges pittoresques ; des îlots ont disparus ; la Prairie au Duc est devenue un immense plateau industriel… il serait donc intéressant de réunir dans un même endroit, accessible certains jours au public, la documentation qui pourrait […] fixer les époques successives de la formation de notre cité, et comprendrait tout ce qui relève de l’expression graphique » [1].

En 1934, le Docteur Alcime Sinan (Nantes, 1875 – Le Mans, 1947) achève Le Vieux Nantes qui s’en va, ses transformations successives : ses dessins sont directement inspirés de la série «Ancien Nantes » et de « Nantes Pittoresque et curieux » dans lesquelles il a choisi, avec l’accord de François Chapeau, les cartes postales qui l’ont aidé à faire ses compositions. Dans cet ouvrage, Émile Gabory, alors conservateur des archives, exprime des regrets quant aux transformations radicales de l’image de Nantes et de ses paysages engendrées par les travaux de comblement : «la disparition du charme maritime et de l’aspect pittoresque de Nantes ! Ces larges canaux coupés par les arches des ponts de la Rotonde, de la Poissonnerie, de la Belle-Croix, du pont d’Erdre, de la Bourse et du Pont-Maudit, sont recouverts d’un boulevard banal. L’île Feydeau, belle des beaux hôtels de ses armateurs du 18ème siècle ne sera plus une île ; les maisons penchées sur leurs pilotis n’auront plus leur raison d’être ainsi, dans leur nouveau cadre et leur attitude sera jugée défectueuse et maladroite ; la courtine de la Loire se demandera d’où venait l’eau qui coulait à ses pieds et la protégeait ; les maisons de la vieille place de Bouffay n’auront plus leur miroir pour se réfléchir, et la Poissonnerie dont la silhouette ronde était si nantaise, mourra de ne plus voir les bateaux frôler ses quais… Je crains pour nous, Nantais, l’oubli vite venu de notre Venise de l’Ouest amputée » [2].

[1] Archives municipale Nantes : 1D82 Procès-verbaux des délibérations.

[2] Sinan (A.), Le Vieux Nantes qui s’en va, ses transformations successives, préface d’Émile Gabory, Mayenne-Paris, Bloch, 1935, 303p.

Nantes Pittoresque 7 Psallette

Sinan Psallette

Vieux Nantes 51 Pirmil

Sinan Pirmil

Cartes postales de F. Chapeau comparées avec les gravures de Sinan.

L’importance patrimoniale des séries de Chapeau ne faiblit pas dans le temps. En 1971, Henri de Berranger publie le Vieux Nantes et ses cartes postales. Plusieurs pages sont illustrées par les séries de Chapeau. L’avant-propos de l’écrivain nantais Paul Guimard (1921-2004) rappelle : « On l’appelait la Venise de l’Ouest. L’autre Venise, la vraie, pas besoin de la rechercher sur de vieilles cartes postales car elle n’a pas changé depuis Casanova, bien moins que antes en un demi-siècle. Ici l’appel aux souvenirs que lance ce livre était tragiquement nécessaire. Je connais peu d’autres exemples où la guerre et la paix se soient aussi résolument donné la main pour saccager une ville, corps et âme. Les loisirs de la paix ont permis de « corriger » cette erreur de la nature, l’Erdre et la Loire, qui se joignaient au cœur de la cité pour lui apporter le charme et le rêve – ces deux bêtes noires de technocrates – et dont les bras comblés ne se tendent plus que vers des avenirs de parkings. Les hasards de la guerre ont fait retourner en poussière, avec un sens très sûr du vandalisme, beaucoup des plus belles demeures léguées par le XVIIIe siècle, en particuliers sur ce quai de la Fosse où le squelette du pont transbordeur a rejoint les fantômes des grands voiliers de la Compagnie Bordes, tout cela coulé bas dans les sargasses de la mémoire. Il y a de l’irréfutable dans les cartes postales. Le temps passé s’y montre sans maquillage ni mise en scène. Les êtres et les choses sont décrits avec simplicité. L’objectif mérite son nom et la pose n’est pas une attitude» [1].

Pour la plupart des auteurs et des éditeurs des ouvrages que nous avons cités, leurs publications sont une manière de participer au mouvement général de préservation : quand un habitant connait mieux sa ville, il la défend mieux. François Chapeau a certainement profité du succès éditorial d’une vision pittoresque à la mode, mais son travail est aussi et surtout une œuvre significative d’un regard patrimonial.

[1] Berranger (H. de), Le Vieux Nantes et ses cartes postales, Brest, éd. de la Cité, 1974, 192p.

Pour citer cet article:

Chmura Sophie, "Les origines d’une perception de la ville : François Chapeau et l’invention du Vieux Nantes", cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 30 octobre 2014. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le .