MORINET (Georges, de Nantes) et d’ailleurs :

des récréations photographiques aux éditions Patriotic

Louis Georges Albert Morinet,

dit Georges Morinet

Artiste peintre, dessinateur, photographe

Né à Ruffec (16), le 15 décembre 1863 ;

fils de Jean Morinet, restaurateur, décédé à Angoulême et de Marie Justin, rentière ;

frère d’Adrien Ferdinand Albert Morinet dit Albert Morinet, militaire au 64ème régiment d’Infanterie, mobilisé du 2 août 1914 au 30 novembre 1918, puis cheminot, né à La Rochelle le 20 mai 1869, décédé à Nantes le 6 février 1953, marié le 23 mars 1918 à Nantes avec Jeanne Françoise Chedemoy (1879-1956).

Marié à Nantes le 17 mai 1892 avec Jeanne Julie Eugénie Bucquoy née à Tours quartier Saint-Symphorien le 13 avril 1871, décédée à Nantes le 18 janvier 1931, fille de Louis François Bucquoy, mécanicien au chemin de fer et de Marie Lacassagne, couturière.

Décédé à Nantes le 2 octobre 1926.

Morinet G.

Georges Morinet : un « Incohérent »

En 1887, la ville de Nantes accueille à la salle du sport, 6 rue Lafayette, l’exposition des Arts Incohérents qui avait eu lieu fin 1886 à l’Eden-Théâtre rue Boudreau à Paris. Installé à Nantes avec ses parents et son frère, Georges Morinet découvre sans doute durant cette exposition l’art de la dérision et comment toute une génération d’artistes, humoristes, écrivains, poètes, gens de presse et du théâtre, dénoncent, avec légèreté et sous le couvert du rire, l'art et les mœurs de leur époque. Parodies d'œuvres célèbres, satires politiques et sociales, calembours graphiques (mots pris au pied de la lettre, homonymies ou homophonies), détournements d'objets, monochroïdes [1], en constituent la base. Entre 1882 et 1886, ce sont déjà six expositions d’Art incohérent qui ont surprises Paris, avec de vrais catalogues (fournissant des notices d’artistes farfelues [2]) et des affiches selon les habitudes du monde de l’Art, mais avec une liberté de forme et de ton extraordinaire. Tout le monde pouvait prétendre exposer aux Incohérents à condition de se garder du sérieux et de l’obscénité, seuls interdits formels, et espérer remporter une des médailles en chocolat attribuées aux lauréats tirés au sort.

Nantes incohérents W

En 1889, Georges Morinet participe à l’Exposition universelle des Arts Incohérents 42, boulevard Bonne Nouvelle au coin du Faubourg Poissonnière. Il se fait décrire dans le catalogue comme

« MORINET (Georges, de Nantes) et d’ailleurs. Né à Mori, Algérie, élève de François Coppée, à Paris, 58, rue de la Tour-Maubourg » [3].

Son œuvre, numérotée 275, s’intitule «Boule en jais roulant vers la Belgique ».

Après son mariage, Georges Morinet quitte la rue de la Bourse à Nantes pour s’installer comme dessinateur 20, rue Crébillon. En 1895, il fait l'affiche annonçant le Carnaval de Nantes [4].

En 1896, il travaille avec ses deux beaux-frères Marcel et Maurice Bucquoy alors âgés respectivement de 23 et 18 ans.

C’est en 1901, que l’on trouve la première mention de lui en tant que photographe. Il se définit plus exactement comme un peintre photographe et ses photos-cartes portent pour mention « photographie artistique ».

catalogue 1889

[1] Le procédé culmine en 1884 avec la série de monochroïdes d’Alphonse Allais [journaliste, écrivain, humoriste (1854-1905)], parmi lesquels « Récolte de la tomate sur les bords de la Mer Rouge par des cardinaux apoplectiques » (rectangle entièrement rouge), et « Procession de jeunes filles chlorotiques par temps de neige » (rectangle entièrement blanc). Le simplisme de ces compositions tend surtout à se gausser des impressionnistes et des nouvelles tendances picturales. Bref, les incohérents ne souhaitent que rire « des artistes commerçants qui se sont faits une spécialité de l’art bassinant », in « Avant-propos », Catalogue de l’exposition des Arts Incohérents, 1884.

[2] les participants se faisaient appeler « NAVET (Ernest-carotte-Poireau-Panais-Julienne) » ou« PUE VICE DE CHATS (Vannes) » et se disaient « élève de son frère » ou « élève de son propre talent », voire même « élève de ses maîtres et maître de tous ses élèves, peintre d’un grand avenir, par la force des choses » en réaction contre l’obligation qu’avaient les peintres du Salon officiel des Champs Elysées de décliner le nom de leur maître.

[3] Catalogue illustré de l'Exposition des arts incohérents 42 boulevard Bonne-Nouvelle et 2 faubourg Poissonnière du 12 mai au 15 octobre 1889, Paris, 1889, s.n. Lévy Jules éditeur scientifique, n.p. / François Coppée (1842-1908), auteur dramatique, poète parnassien et romancier, ancien Hydropathe, définit comme le poète des humbles au patriotisme instinctif.

[4] Archives Municipales de Nantes : 6Fi 650, Comité des Fêtes - Carnaval à Nantes. Dimanche 24 et mardi 26 février grand défilé carnavalesque, entrée de sa majesté carnaval XXV dans sa bonne ville de Nantes - bataille de confettis, et de fleurs - 1500 fr de prix - deux chars de charité. ill. coul : G. Morinet, 1895.  

Les récréations photographiques pour les éditions Bergeret

Entre 1901 à 1907, Georges Morinet envoie régulièrement des clichés de studio et quelques photographies de Nantes à Albert Bergeret à Nancy.

Morinet Bergeret 1904

Morinet Bergeret 1

Morinet Bergeret 2

Les collectionneurs estiment que Morinet a fourni plusieurs milliers de clichés « fantaisie » à l’éditeur qui faisait un choix précis pour faire des petites séries comme «Idylle Bretonne», «les Petits Troubades» ou «le Mur mitoyen», ou bien des cartes postales à l’unité, tirées le plus souvent en fonction des fêtes annuelles. Le nom de Morinet apparaît sur les cartes postales Bergeret vers 1903 par la mention « Cliché G. Morinet, Nantes. Phototypie A. Bergeret et Cie, Nancy ».

cliché G. Morinet Bergeret

Idylle Bretonne 5

Dans un article de presse daté de 1904, Albert Bergeret explique comment il crée ses cartes fantaisies : « Et pour interpréter toutes ces fantaisies, nous créons des fonds, des décors spéciaux, nous cherchons des sujets partout : au théâtre, à l’école, à l’atelier, dans la rue, là où nous trouvons le type de femme ou d’enfant qui idéalisera le mieux notre pensée, caractérisera le mieux la fable ou le proverbe en action à représenter, etc… Quand je dis nous créons, je parle des artistes photographes de Paris ou de province, qui nous aident à produire ces petites merveilles photo. M. Morinet de Nantes, notre ami et dévoué collaborateur, nous a fourni plus de 4000 sujets différents plus jolis les uns que les autres, et nous reportons volontiers sur lui une grande part du succès qui a accueilli nos séries depuis quatre ans» [1].

Les cartes fantaisies de Bergeret, alors particulièrement en vogue, exploitent largement le registre formel mis en place par les « récréations photographiques » [2] quelques années auparavant. Certaines des cartes éditées par ses soins s'inspirent ainsi directement des récréations proposées dans son ouvrage de vulgarisation scientifique, co-écrit avec Félix Drouin., Les récréations photographiques, Paris, C. Mendel, 1891, 224 p.

Si l'on en juge par les productions photographiques amateurs ou professionnelles, même si les récréations photographiques à caractère scientifique occupent une part importante de l’ouvrage de Bergeret et Drouin, elles semblent avoir été très vite délaissées au profit de l'amusement comique. Dans la plupart des récréations recensées, c'est presque toujours sur la représentation humaine que s'exerce la caricature photographique, par ce que l'on pourrait appeler des comiques de montage ou de déformation.

Récréations

[1] Le Figaro illustré, n°175, octobre 1904.

[2] C'est dans un contexte scientifique favorable à la vulgarisation et au moment précis de l'évolution de la photographie que naissent les récréations photographiques. Pour le photographe amateur les sujets ne sont pas exclusivement les éternels portraits de famille ou les paysages bucoliques. La couverturedessinée du livre de Bergeret et de Drouin montre quelques exemples des « bizarreries » photographiques amusantes alors en vogue. Les "récréations" sont basées sur des illusions d'optiques souvent liées à la perspective.

De Bergeret à Patriotic

La contribution de Georges Morinet à l'illustration des cartes de Bergeret s’achève vers l'été 1907, peu avant la fin des séries marquées « Éditions Bergeret ». D’après le recueil de plans d’architecture d’Antonin Raguenet [1], Morinet fait construire en 1908, boulevard de Chézine à Nantes une villa Art Nouveau par les architectes Ferdinand Ménard et Émile Le Bot (actuelle 98 boulevard des Anglais). Elle est nommée « villa Jeannette ». Cette construction semble illustrer la réussite sociale de l’homme. En 1911, son magasin de la rue Crébillon est tenu par une employée de commerce nommée Marguerite Espinasse.

Villa Jeannette

Pellerin Grande Guerre

Il faut attendre la Grande Guerre pour revoir des productions imprimées de Morinet. Il collabore comme dessinateur avec l’Imagerie Pellerin, à Epinal. Le dictionnaire qui renferme les noms des artistes qui ont dessiné des planches pour la préfecture des Vosges mentionne la période 1915-1920. Deux adjectifs complètent sa présentation : patriote et militariste.

Tête de Boche

kultur-allemande

L’image baptisée « Tête de Boches », qu’il a créée en 1915 reflète pleinement ses sentiments et appartient à une courte série de 80 créations. Elles répondent à une commande de l’Imagerie, à laquelle ont aussi participé O’Gallop, Kauffmann ou Clasquin. Ces « têtes de boches », destinées aux enfants qui pouvaient les découper et les animer par un système de tirette, ont été tirées en grande quantité. Elles se vendaient par ramette de 500 aux particuliers, de 1.000 pour les revendeurs qui pouvaient en prime y apposer, au dos, leur publicité.

En 1915, Morinet publie aussi un ouvrage de propagande  Kultur Allemande : 8 estampes en couleurs chez Wagram.

Parallèlement à cette production, Morinet travaille pour divers éditeurs parisiens de cartes postales comme ELD (Le Deley) ou Alain Noyer, 22, rue de Ravignan à Paris.

ELD

Patriotic

Certaines planches dessinées pour Pellerin ont d’ailleurs des liens thématiques et stylistiques avec les cartes de chez Noyer.

Graines de Poilus Pellerin

Graines de Poilus Patriotic

Certainement fort de son expérience auprès des Hydropathes et des Incohérents qui pratiquaient avec délectation l'humour, le canular et la provocation, Morinet s’empare du répertoire de formes des récréations photographiques qu’il a produites pour les cartes postales fantaisies de Bergeret pour les cartes postales des séries de Noyer, séries portant la marque Patriotic. Ces cartes ont au dos la mention « A. Noyer, Rueil – Paris visé Paris N° (au verso) » ou « ISO-PLATINE- A. Noyer, Paris N° (au verso) ». Comme beaucoup de grands éditeurs nationaux, Noyer préfère présenter ses cartes postales de propagande sous le nom d’une marque plutôt que sous son nom habituel. Par contre, il n’oublie de préciser qu’il s’agit de documents de « fabrication française » pour éviter le boycott, sachant que beaucoup de cartes postales fantaisies sont fabriquées en Allemagne ou en Autriche. En comparant les cartes postales Bergeret avec les cartes postales Patriotic, il apparaît clairement que Morinet a réutilisé certaines compositions et a militarisé le sujet. Plus précisément, il a utilisé le doublon du cliché qu’il avait fourni à Bergeret : en effet, toutes les prises de vues pour l’édition de cartes postales sont doublées, voire triplées, à l’origine en cas de destruction accidentelle du premier cliché. Il y a donc parfois un léger décalage dans la pose des sujets. Techniquement, les images des cartes postales Patriotic sont obtenues par photo-montage (ajout de casque à pointe ou de poilu, de baïonnette…). Les détails comme les couleurs des drapeaux sont ajoutées à la mise en couleur, certainement faite au pochoir manuel ou mécanique comme à l’imprimerie Pellerin.

[1] Raguenet (A.), Monographies de bâtiments modernes, Paris, Ducher, n.d., n.p.

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Après-Guerre, Morinet s’installe 3 rue Etienne Larcher à Nantes, en face de chez son frère Adrien. Il fait des maquettes et édifie les compositions des chars de la Mi-Carême de Nantes pour 1921 et 1922. Le Comité des Fêtes de la ville affirme que « l’éloge artistique de ce maître de la peinture n’est plus à faire. Ses œuvres, que tous les amis des arts apprécient hautement lui ont valu une réputation qui a débordé depuis longtemps, les limites de notre région » [1]. Pourtant, aujourd’hui, peu de collectionneurs savent vraiment qui est G. Morinet, souvent décrit comme un « célèbre inconnu ».

[1] Ouest-Éclair de Nantes, 19 décembre 1921, p.3.

Pour citer cet article:

Chmura Sophie, "MORINET (Georges, de Nantes) et d’ailleurs : des récréations photographiques aux éditions Patriotic", cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 14 février 2015. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le .