L’archéologie et les cartes postales

PLAN :

1. Archéologie et photographie

2. Les publications par procédés photomécaniques : entre science et pittoresque

3. De l’héliogravure à la phototypie…

4. … du livre à la carte postale : l’exemple du photographe Jules Robuchon

5. Les mégalithes de Bretagne : apport des cartes postales


1. Archéologie et photographie

En 1880, la pratique de la photographie en archéologie commence à se banaliser. Auparavant, les missions archéologiques se servaient exclusivement de dessin et du procédé de l’estampage pour reproduire leurs découvertes. Ce manque d’intérêt pour la photographie peut s’expliquer car le procédé photographique était encore en phase d’expérimentation et pratiqué par des chimistes, des physiciens et des inventeurs, et ce jusque dans les années 1850, période à partir de laquelle la technique commence à être pratiquée par des gens plus intéressés par la production d’images que par la science. Les photographes « voyageurs » sont encore des pionniers et la photographie dans les missions archéologiques est loin d’être la règle. Les archéologues se convertissent à l’utilisation de la photographie dans les années 1860, au moins pour les missions à l’étranger.

La section archéologique du Comité de la langue, de l’histoire et des arts de la France, devenue par arrêté du 22 février 1858, le Comité des travaux historiques des sociétés savantes, dépendant du Ministère de l’instruction publique, manifeste très tôt de l’intérêt pour la photographie. Si dans les instructions qu’elle adresse en 1853 à ses correspondants, elle mentionne le dessin comme seul moyen de reproduction, elle les engage lors de la séance du 21 novembre 1853 à recourir aux procédés de la photographie pour la reproduction des monuments qu’ils se proposent de faire passer sous les yeux du Comité et de se servir autant que possible de la photographie quand il ne peuvent exécuter eux-mêmes des dessins sérieux et scientifiques [1]. Mais en dépit de ces recommandations, sur environs 80 envois par an, seulement 5 sont accompagnés de photographies de 1852 à 1875. Les membres des sociétés savantes françaises n’adoptent donc pas rapidement le procédé alors qu’en Angleterre l’« Antiquarian Photographic Club » est fondé en 1854 pour effectuer des excursions photographiques et reproduire les monuments historiques anglais.

[1] Bulletin des sociétés savantes, des missions scientifiques et littéraires, Tome 1, 1854, p.7.

En France, l’exemple de la mission héliographique commanditée en 1851 par la Commission des monuments historiques n’est pas suivi par les sociétés d’archéologie locales. C’est seulement à partir de 1875 que le nombre de rapports illustrés par la photographie augmente. C'est également à cette époque que sont publiés de nouveaux traités concernant les rapports entre l'archéologie et la photographie comme celui d’Eugène Trutat [2] ou que les sociétés savantes locales reçoivent des intervenants sur le sujet comme Paul Martellière [3].

[1] Bulletin des sociétés savantes, des missions scientifiques et littéraires, Tome 1, 1854, p.7.

[2] Trutat (E.), La photographie appliquée à l'archéologie : reproduction des monuments, œuvres d'art, mobilier, inscriptions, manuscrits, Paris, Gauthier-Villars, 1879, 135p.

[3] Exemple : intervention de l’artiste archéologue Paul Martellière en 1879, Martellière (P.), « De la photographie comme complément des études archéologiques », in Bulletin de la Société archéologique, scientifique et littéraire du Vendômois, 1879, p. 215-223.

Trutat-1

2. Les publications par procédés photomécaniques : entre science et pittoresque

D’autre part, les archéologues sont confrontés aux problèmes techniques de la reproduction des épreuves photographiques. L'illustration au moyen de tirages photographiques augmentait considérablement le prix de revient des publications archéologiques. C'est pourquoi les archéologues se sont intéressés très tôt aux recherches entreprises pour multiplier les tirages photographiques par des procédés de reproduction photomécaniques. En 1856, le duc de Luynes institua un prix de huit mille francs « pour stimuler le zèle des inventeurs, et il choisit la Société française de photographie pour décerner ce prix à celui qui aurait résolu le problème de reproduire les images photographiques par les procédés de l’impression à l’encre grasse » [1]. Ce prix fut décerné à Alphonse Poitevin en 1867 [2]. Entre 1842 et 1855 environ, ce dernier avait mis au point un procédé de photolithographie dont le brevet fut acheté en 1857 par l'imprimeur lithographe Joseph Mercier.

À la fin des années 1870 plusieurs procédés sont mis au point comme la photolithographie, l’héliogravure, la phototypie et la photogravure. En 1880, il est possible de lire dans la Revue des sociétés savantes de la France et de l’étranger que « désormais la photogravure est devenue l’auxiliaire naturel des études archéologiques » [3]. Les archéologues chantent les louanges de « toutes les ressources que les procédés mécaniques assurent à l’archéologie » [4].

  • Statistique mon
  • Normandie monumental et pit
  • Collection des MH

M. de Caumont, Statistique monumentale du Calvados, Mayenne, J. Floch, 1846-1867, illustration de la porte de Vire.

La Normandie monumentale et pittoresque... Calvados, 1895, héliogravure d'après une photographie de Paul Robert.

Carte postale, phototypie des Frères Neurdein pour la Collection des Monuments historiques.

Théoriquement, les spécialistes distinguent clairement les photographies prises par des archéologues dans le but d’enregistrer ce qui se voyait et se trouvait afin d’avoir des preuves à des affirmations scientifiques et les photographies « de voyageurs » qui constituaient des vues de sites et de monuments, sous formes d’albums, sans chercher à étudier ce qu’ils reproduisaient. Pourtant, ces dernières photographies étaient appréciées aussi bien des amateurs de vues pittoresques que des archéologues, pour preuve, le premier ouvrage illustré par la photographie à être mentionné par la Revue archéologique fut l’album de Maxim Du Camp [5]. Pour les sociétés savantes et les archéologues, la photographie sert à vulgariser leurs recherches et à recenser les sites et monuments, mais aussi à conserver l’image de ceux soumis aux aléas du temps. La photographie facilite la description précise des monuments, elle sert de modèle et de témoignage.Face à la vision subjective des dessinateurs et des graveurs, elle s’impose comme figuration immédiate et objective de la réalité. Mais dans les faits, le contenu des ouvrages des archéologues de la fin du 19ème siècle oscille entre étude scientifique et recherche du pittoresque. La forme commerciale du livre illustré de gravures romantiques domine encore le marché au détriment des éditions scientifiques. L’illustration des ouvrages archéologiques garde des points communs avec les lithographies et les gravures romantiques, mais les progrès techniques de la photographie au gélatino-bromure d’argent modifient profondément les caractéristiques de l’image qui offre une approche plus rigoureuse de la réalité surtout dans les livres publiés grâce à l’héliogravure. En dehors de la description, cette technique permet de rétablir les proportions et de déduire plus facilement les volumes. Un certain nombre d’archéologues apprécient particulièrement le procédé [6], qui réunit toutes les qualités du rendu et de l’inaltérabilité et le préfèrent même à la phototypie moins chère mais plus terne, donc moins fidèle, selon eux, à l’original.

[1] Huillard-Bréholles (A.), Notice sur M. le duc de Luynes, membre de l’Institut, représentant du peuple aux Assemblées constituante et législative, de 1848 à 1851, Paris, Henri Plon imprimeur-éditeur, 1868, p.40.

[2] Blanquart-Evrard (L.-D.), « La photographie ses origines, ses progrès, ses transformation », in Mémoires de la Société des sciences, de l'agriculture et des arts de Lille, 1869, série 3, volume 7, p. 197.

[3] Revue des sociétés savantes de la France et de l’étranger, 1880, série 7, tome 2, p.33.

[4] Revue des sociétés savantes de la France et de l’étranger, 1880, série 7, tome 2, p.33.

[5] Revue archéologique, Tome 9, 1852, p.18.

[6] Rayer (O.) dir., Monuments de l’art antique, 1er livre, Paris, A. Quantin, 1880, p.1.

3. De l’héliogravure à la phototypie…

En 1903, certaines sociétés savantes rejettent toujours l’usage de la phototypie et donc l’utilisation à des fins scientifiques de la carte postale : Marcel Baudouin (1860-1941), médecin spécialiste de l’histoire de la Vendée et préhistorien explique à ses confrères de la Société d’anthropologie de Paris « à mon avis, je ne crois pas qu’une Société savante ait un grand intérêt à faire des dépenses considérables pour constituer une collection de cartes postales illustrées. Sans parler des falsifications nombreuses dont sont l’objet ces documents dits photographiques, je dois insister sur ce fait que ces cartes sont exécutées dans la majorité des cas à l’aide de la phototypie, et non pas à l’aide de la photogravure à la demi-teinte. Or, seules les illustrations des livres scientifiques, imprimées à l’encre typographique, sont inaltérables ou à peu près. Presque toutes les photographies, de quelque nature qu’elles soient, s’altèrent, au contraire, à la longue. En une vingtaine d’années, tout peut disparaître. Il y a là un véritable danger pour les ouvrages précieux. Pour les cartes postales illustrées actuelles, je crois bien que, dans cinquante ans, il ne restera pas grand-chose de nos collections présentes, même non exposées à la lumière ; il en sera de même que pour les phototypies des revues de science, datant de vingt ans, où nombre de figures ont déjà disparu » [1]. Mais il semble que la Société d’anthropologie de Paris ait loupé le coche... En effet, dès 1905, de nombreux membres de sociétés savantes investissent dans des collections de cartes postales. Parmi eux, l’archéologue Émile Cartailhac (1845-1921) qui explique à ses confrères que « la formidable production de cartes postales aura singulièrement contribué à faire connaître tous les coins de notre pays, tous les monuments, toutes les ruines pittoresques […] Depuis quelque temps déjà nous avions l’intention de signaler à nos lecteurs ces intéressantes images, dont quelques-unes représentent des monuments ou des sites fort peu connus, et même complètement inédits» [2].

  • Société d'anthropo
  • Homme préhistorique
  • Revue archéo-1

Malgré les réticences de ces confrères de la Société d’anthropologie face à la phototypie, Cartailhac s’investit avec un ami et correspondant, Joseph Déchelette (1862-1914). Ainsi les deux préhistoriens sont les premiers à comprendre l’utilité de colliger ou tout au moins d’enregistrer les cartes postales illustrées. Alors que Cartailhac publie dans la revue l’Homme préhistorique une liste des cartes postales des monuments mégalithiques [3], Déchelette publie dans la revue archéologique un catalogue de cartes postales d’après les monuments romains de la France [4]. Déchelette perçoit l’exercice comme un travail bibliographique indispensable car, comme il le développe « on ne tarde pas à s’apercevoir de la difficulté de connaître les noms des éditeurs et les monuments publiés. Les éditeurs de cartes postales sont légion et leur production, n’étant soumise à aucun dépôt légal, n’est centralisée nulle part. Il y a donc là un nouveau domaine bibliographique à explorer » [5]. Il établit sa liste suivant l’ordre géographique et transcrit littéralement les titres imprimés en les complétant ou en les rectifiant, quand il y avait lieu, par des indications placées entre crochets. Il a donné également le nom de l’éditeur. Ce premier essai est complété par un supplément grâce à la coopération de ses confrères en 1908 [6]. Déchelette ne publia pas son catalogue sur les mégalithes en France pour ne pas faire doublon avec le travail de Cartailhac, mais sa collection de cartes postales est aujourd’hui conservée à la bibliothèque du Musée des Beaux-Arts de Roanne.

tombe Baudouin

Cartailhac

Déchelette

Buste de Marcel Baudouin par Martel, cimetière de Croix-de-Vie (85).

Emile Cartailhac.

Buste de Joseph Déchelette, Roanne.

[1] Bulletin et mémoires de la Société d’anthropologie de Paris, 1903, Série 5, Tome 4, p.618.

[2] L'Homme préhistorique : revue mensuelle illustrée d'archéologie et d'anthropologie préhistoriques, 1905, tome 6, p.189.

[3] L'Homme préhistorique : revue mensuelle illustrée d'archéologie et d'anthropologie préhistoriques, 1905, tome 6, p. 188-192 ; 1905, tome 7, p. 222-224 ; 1905, tome 8, p. 254-256 ; 1905, tome 9, p. 285-288 ; 1905, tome 12, p. 385-387 ; 1906, tome 11, p. 349-352 ; 1907.

[4] Revue archéologique, 1906, tome 1, p. 329-335.

[5] Revue archéologique, 1906, tome 1, p. 329.

[6] Revue archéologique, 1908, tome 7, p. 266-277.

4. … du livre à la carte postale : l’exemple du photographe Jules Robuchon

Jules César ROBUCHON

Libraire, photographe, éditeur et sculpteur

Né le 30 octobre 1840 à Fontenay-le-Comte (Vendée), fils de Pierre Robuchon [L’Orbrie (Vendée), 20 février 1805- Fontenay-le-Comte, le 20 mai 1883] imprimeur-libraire et de Julie Henriette Lucas [La Roche-sur-Yon (Vendée), 15 juillet 1810- Fontenay-le-Comte (Vendée), 23 mai 1878], mariés le 8 février 1831 à Fontenay-le-Comte. Frère de Napoléon Émile Robuchon, typographe à Fontenay-le-Comte (1838-1877).

Marié :

1°) le 18 octobre 1869 à La Flotte (Charente-Maritime) avec Léopoldine Louise Sophie Chéneau, née le 27 mai 1850 à Rochefort (Charente-Maritime), décédée le 19 novembre 1874, fille de Jean Baptiste Marie Chéneau, maître de timonerie de première classe et Louise Pélagie Chabot, lingère.

D’où : 1°) Eugène Jean Jules Robuchon (1872-1906), marié le 19 mars 1902 à Poitiers (Vienne) avec Marie Marguarite Hortense Guamiri (péruvienne) ; 2°) Gabriel François Léopold Robuchon dit Mérovack, « l’homme des cathédrales » (1874-1955), marié avec Éléonore Marie Joséphine Staub.

2°) le 14 février 1876 à La Flotte avec sa belle sœur Marie Léopoldine Chéneau, née le 3 février 1840 à Rochefort, fille de Jean Baptiste Marie Chéneau et Magdeleine Rose Barbottin.

D’où : 1°) Mélina Sophie Eugénie Charlotte Robuchon (1877-1895) ; 2°) Marie Louise Eugénie Robuchon (1882-1961), mariée le 6 février 1912 à Poitiers avec Joseph Desointre.

Décédé le 14 février 1922 à Poitiers (Poitou-Charentes).

Robuchon

Après avoir été ouvrier compositeur-typographe à Paris et libraire relieur à Fontenay-le-Comte, Pierre Robuchon achète le fonds d’une imprimerie à Fontenay et se consacre au journalisme en publiant Le Progrès de l’Ouest et L’Indicateur.

Pierre Robuchon

C’est dans son imprimerie, et ce dès les années 1847-1848, que Jules, son fils, rencontre l’érudit local Benjamin Fillon (1819-1881), juge suppléant à Napoléon-Vendée, membre de la Société des antiquaires de l’Ouest, féru d’archéologie, d’art et d’histoire. Jules Robuchon a donc grandi dans un milieu propice à l’épanouissement de sa passion pour l’étude des procédés d’illustration et de la photographie comme outil de vulgarisation, mais aussi pour l’archéologie et la protection du patrimoine.

Après ses études au collège de Fontenay, Jules travaille dans l’imprimerie de son père.

En 1856, il est envoyé à Paris pour s’initier à la lithographie.

En 1861, il abandonne la lithographie pour s’adonner à l’étude des procédés de photographie et réalise ses premiers collodions [1], ce qui l’amène en 1863 à participer à l’exposition de la Société française de photographie au Palais de l’Industrie. 

export

[1] Robuchon (J.), Vues de la France, en particulier de Tours, la vallée de la Loire, la Bretagne et Paris, album de 31 photographies dont 1 portrait, dédicacé « A M. Jules Mandin, architecte ». Jules Mandin (1827-1905), architecte fontenaisien décédé à Périgueux.

En juin 1864, Benjamin Fillon organise à Fontenay la 31ème session du Congrès de la Société française d’archéologie pour la description et la conservation des monuments.

Jules Robuchon y vante les mérites de la photographie en lieu et place du dessin pour l’illustration des publications scientifiques en archéologie : il reçoit pendant la séance du 18 juin une médaille de bronze pour la bonne « exécution de ses photographies des monuments historiques du pays » [2] alors qu’il n’est pas membre de la Société. Il émet alors le vœu de faire un inventaire photographique à vocation archéologique des monuments du Poitou.

[2] Congrès archéologique de France : séances générales tenues à Fontenay, à Evreux, à Falaise et à Troyes en 1864 par la Société française pour la conservation des monuments historiques, 1865, tome 31, p. 221.

Congrès 1864-1

Vers 1866, il travaille à Napoléon-Ville, rue de Bordeaux, et aux Sables d’Olonne avec le photographe Benjamin Trolet [3]. Les épreuves de Robuchon comportent alors au verso une signature manuscrite en rouge avec la mention imprimée des « Sables d’Olonnes (sic)». La coopération entre les deux photographes ne dure pas. Trolet abandonne la succursale des Sables pour travailler seul en 1868 comme « seul représentant du Panthéon de l'Ordre Impérial de la Légion d'Honneur de la Vendée », et à ce titre jouissait du droit de photographier les personnalités importantes (préfets, juges, …) du département.

B. TROLET

TROLET ROBUCHON

TROLET

[3] Benjamin Trolet, né vers 1831, travaille comme photographe à Napoléon-Ville de 1863 à 1872.

Robuchon ouvre alors son studio et sa librairie à Fontenay-le-Comte. En février 1874, il installe dans l’imprimerie de Fontenay une presse mécanique et ses accessoires.

pub

JR Sables

L’ambition de Robuchon de faire un inventaire des monuments du Poitou était jusqu’alors freinée par la complexité d’application sur le terrain du procédé du collodion. Robuchon attendait un nouveau système : l’invention au début des années 1870 du négatif sur plaque de verre au gélatino-bromure d’argent va lui permettre de réellement s’engager dans son projet, car contrairement au collodion humide, les plaques sont préparées longtemps avant la prise de vue ce qui évite au photographe d’emporter avec lui des produits chimiques et les accessoires qui leur sont associés. En contact dès 1877 avec le Docteur Désiré Van Monckloven (1834-1882) [4] qui travaille à accroître la sensibilité de l’émulsion des plaques au gélatino-bromure d’argent par l’addition d’ammoniaque, Robuchon a l’opportunité d’utiliser rapidement le gélatino-bromure et se lance entre 1879 et 1881 dans les travaux pour son ouvrage Paysages et monuments du Poitou. En 1881, avec le soutien de Benjamin Fillon, il obtient le parrainage financier de la Société des antiquaires de l’Ouest.

Entre 1884 et 1895, Paysages et monuments du Poitou est publié en deux cent quarante-neuf livraisons obtenues par héliogravure. En 1893, la critique est très claire : son travail est « avant tout une œuvre destinée aux salons intelligents, une œuvre de vulgarisation élevée, mais de plus en plus, si [on] en juge par les livraisons actuellement parues, les archéologues et les historiens de profession y trouveront pâture et plaisir » [5]. Pourtant ces illustrations affichent clairement l’influence des canons esthétiques des arts graphiques. Le cadrage soigné et l’éclairage, qui contribuent à la construction d’une atmosphère, leur fait revêtir une forme plus esthétique qu’informative. La théâtralisation, l’attention portée au matériau, la présence anodine des hommes, servant d’élément d’échelle, rappellent la nostalgie romantique face à la modernité en cours. Certes les photographies jouent leur rôle documentaire, mais elles suscitent aussi un sentiment de perte face à l’urbanisation et invitent tout un chacun à méditer sur les vestiges épargnés par les mutations des villes.

Livraison Poitou

[4] Ribemont (F.) dir., Jules Robuchon 1840-1922, imagier de la Vendée et du Poitou, Bordeaux, L’Horizon chimérique, 1999, p. 24.

[5] Berthelé (J.), « Paysages et Monuments de la Bretagne, photographiés par Jules Robuchon, imprimés en héliogravure par P. Dujardin, avec notices publiées sous les hospices des Sociétés savantes de la Bretagne. – Paris, librairies – imprimeries réunies ; Fontenay-au-Comte, Jules Robuchon ; 27 livraison in-folio, 1893 », in Revue de l'art chrétien : recueil mensuel d'archéologie religieuse, 1894, tome V, p. 65.

  • Argenton
  • Tiffauges
  • La Mothe
  • Poitiers
  • Cormenier
  • Germond
  • Villiers
  • Vourneuil

Dès son admission dans la Société des antiquaires de l’Ouest, Robuchon s’avère être un correspondant efficace qui a à cœur de signaler dans de brèves communications les monuments en péril rencontrés au cours de ses pérégrinations. En 1884, il photographie le dolmen de Frébouchère au Bernard en Vendée afin de hâter sa restauration. Dans les rapports et délibérations du Conseil général de Vendée, il est signalé à la séance du 26 août 1887 que « M. Robuchon, dans le cours de ses explorations pour l’exécution de planches photographiques des paysages et monuments du Poitou, a été frappé de l’état de délabrement de ce dolmen et il a eu l’idée de le redresser et de le remettre dans sa situation première, et il a trouvé, à Fontenay-le-Comte, un habile constructeur mécanicien qui a bien voulu lui promettre son concours gratuit, pour la bonne direction de cette entreprise ».

Cp Dolmen

Jules Robuchon, qui avait accompagné les nombreux travaux des archéologues Benjamin Fillon et Octave de Rochebrune était estimé par les membres des sociétés archéologiques de France car il avait « fait la part la plus considérable possible à l’investigation, et s’ils sont nombreux les monuments jusque-là mal publiés, qui ont été grâce à lui fidèlement et lumineusement figurés pour la première fois, nombreux sont aussi ceux jusque-là tout à fait inédits, qu’il a littéralement révélés» [6]. Ce commentaire, qui s’appliquait à ses photographies publiées par héliogravure dans des ouvrages avec livraisons ou des plaquettes, aurait pu être fait également à propos de ses cartes postales, car les mêmes clichés avaient servi pour les deux productions.

[6] Berthelé (J.), « Paysages et Monuments de la Bretagne, photographiés par Jules Robuchon, imprimés en héliogravure par P. Dujardin, avec notices publiées sous les hospices des Sociétés savantes de la Bretagne. – Paris, librairies –imprimeries réunies ; Fontenay-au-Comte, Jules Robuchon ; 27 livraisons in-folio, 1893 », in Revue de l'art chrétien : recueil mensuel d'archéologie religieuse, 1894, tome V, p. 65.

Les Îles

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Vouvent-1

En 1898, Robuchon quitte Fontenay pour Poitiers où il ouvre un atelier de photographie.

Poitiers tampon sec

Atelier

Au début de l’année 1900, faute d’un matériel d’impression adéquat, Robuchon édite ses clichés sous la forme de cartes postales bleues sur fond blanc ou cyanotypes, procédé créé par William Herschel en 1841 où la feuille du tirage, préalablement badigeonnée d’un mélange de citrate de fer et de ferrocyanure de potassium, est exposée, une fois sèche, sous un négatif à la lumière du jour, pour donner un tirage bleu et blanc. Ces cartes postales sous signées de initiales « JR » à la main avec les légendes à la plume. Par la suite il utilise un tampon et un texte imprimé. La plupart de ces cartes sont des commandes de sa production pour Paysages et monuments du Poitou.

Tampon dos

Au bout de quelques mois, Robuchon semble abandonner cette fabrication artisanale et fait imprimer ses clichés chez Bergeret à Nancy.

Bergeret

En 1908, il fonde le syndicat d’initiative du Poitou dont il assure la promotion avec l’édition de cartes postales. Après sa mort, sa fille Marie Louise Eugénie continue de publier des cartes postales sous son nom, jusque dans les années 1950.

5. Les mégalithes de Bretagne : apport des cartes postales

L’image convenue de la Bretagne druidique et religieuse

Les sites mégalithiques bretons ont, dès le 18ème siècle, attiré la curiosité des antiquaires puis celle des préhistoriens. Dans les années 1810, les fouilles archéologiques se multiplient et engendrent une abondante littérature sur les pierres bretonnes [1]. Mais quoique des sociétés savantes spécialisées se penchent sur l’origine de ces monuments, comme la Société polymathique du Morbihan fondée 1826, les curieux préfèrent se plonger dans les théories romantiques qui associent les mégalithes aux populations celtes, aux sacrifices et aux rituels sanguinaires accomplis par les druides comme les laissaient entendre les chroniqueurs romains. Cette persistance à associer les mégalithes aux druides et aux celtes, contribue à diffuser auprès d’un large public l’idée que les dolmens sont des autels de sacrifices : la promotion de cette image fantasmée de monuments dédiés à des cultes barbares a grandement facilité la disparition de nombre de mégalithes et en déculpabilisant leurs démolisseurs. Des sites censés témoigner d’un culte druidique, comme Trégunc, ont été dépouillés au 19ème siècle de leurs mégalithes, débités en pierres de construction, en auges ou en poteaux de barrière.

92 Trégastel

EH 1197

ED. Hôtel Beau Séjour, Trégastel. 92 Trégastel (C.-du-N.). Le Menhir. Monument mégalithique élevé par les Celtes de l’époque primitive.

Hamonic, série Monuments Mégalithiques de Bretagne n° 1197 Menhir de la Lande de Kerdunus en Trégunc« le sol de la Commune de Trégunc était jadis couvert de Monuments et de Blocs étranges de Rochers, mais ils n’existeront bientôt plus qu’à l’état de souvenir, car on les exploite et on les transforme en tailles et en ballast. »

Quelques cartes postales des années 1900-1920 usent toujours de l’image romantique du 19ème siècle. Émile Hamonic [2] et Joseph-Marie Villard, qui ont été parmi les premiers éditeurs et photographes bretons à vraiment s’intéresser aux mégalithes, ont adhéré à cette vision celtisante de l’histoire des monuments mégalithiques, et les ont ainsi valorisés et singularisés.

EH 3289

VIllard 3382

Collection E. Hamonic, Saint-Brieuc. 3289 L’Archi Druide du Menez-Hom.

Collection Villard, Quimper. 3382 Ploneour-Lanvern. Danses au Menhir le jour du Pardon. (Rite de fertilité)

D’autres cartes postales confirment l’attribution de légendes évoquant des êtres surnaturels : le nombre de monuments mégalithiques attribués aux fées et aux géants est considérable !

Lamiré 1180

A. Lamiré, Rennes. 1180 Essé (I.-et-V.). La Roche aux Fées, côté Sud. Monument mégalithique, le 2ème de France par son importance. Ce magnifique Dolmen est formé de 43 blocs de schiste pourpré. Sa longueur est de 20 mètres et sa largeur de 5 mètres.

Il se dit que les fées ont construit ce monument en une nuit pour prouver leur existence.

Quand des histoires romantiques associent les mégalithes à la légende arthurienne, d’autres légendes rappellent le phénomène de christianisation en évoquant les punitions divines comme pour les pierres appelées les Demoiselles de Langon.

Lacroix Demoiselles

Lacroix, Phot. Chateaubriant. 633 Langon (I.-et-V.). Trois des « Demoiselles de Langon ».

« Les Demoiselles de Langon » (restes d’un cromlech). Les Demoiselles de Langon sont des jeunes filles changées en pierres pour être allées à la danse au lieu d’assister aux offices du dimanche.

De nombreux monuments mégalithiques ont été détruits pour des raisons religieuses. La plupart ont d’ailleurs servi comme matériaux de construction de calvaire ou de grotte-calvaire comme à Saint-Just en Ille-et-Vilaine où une partie des dalles de schiste proviennent des alignements qui étaient au nord-est de la commune. Certains nous sont parvenus christianisés, surmontés d’un croix ou portant des symboles ou des figures religieuses en bas-relief. Plus étonnant, au Vieux-Marché, dans les Côtes-d’Armor, la crypte de la chapelle des Sept-Saints qui a été construite autour du dolmen.

EH 1183

Villard 540

EH 904

FT 582 Gibets

ND 6

EH 1186

Sorel 6

EH 2898

EH 3709

Chapelle des 7 saints

[1] Exemples : Mahé (Jospeh), Essai sur les antiquités du Morbihan, Vannes, Imp. De Galles aînés, 1825, IV-500 p. ; Fréminville (Chevalier de), Antiquités de la Bretagne. Monuments du Morbihan, Brest, Lefournier et Deperiers, 1829 ; rééd., 1834, 210 p.

[2] Hamonic est le seul éditeur régional a vraiment faire une série consacrée aux mégalithes : «Monuments mégalithiques de Bretagne ». La plupart du temps, les cartes concernant des mégalithes sont disséminées dans les collections des éditeurs en fonction des lieux photographiés, c’est-à-dire qu’ils appartiennent au même titre qu’une église à la cartoliste d’une ville ou d’un bourg.

Les préhistoriens bretons et les cartes postales

Même si, au premier abord, les efforts de Cartailhac et de Déchelette ne semblent pas avoir été poursuivis et que les cartes postales qualifiées d’ « apocryphes » engendrent la méfiance des archéologues et des sociétés savantes qui dénoncent une « fraude contre l’histoire » [1], il s’avère que, localement, quelques chercheurs trouvent un intérêt certain à étudier les cartes postales, non seulement pour les avantages visuels apportés par les techniques photographiques, mais aussi pour leur qualité de média de vulgarisation afin de sauvegarder les mégalithes menacés de destruction. Ainsi le commandant Alfred Devoir (1865-1926) qui étudie les mégalithes en Bretagne affirme que « les collections de cartes postales, dues à quelques éditeurs bretons, en ont fait connaître un certain nombre parmi les plus remarquables. C’est là de l’excellente vulgarisation, dont la science archéologique ne peut que se réjouir » [2]. Le commandant Devoir « toujours infatigablement en quête de mégalithes à sauver et à faire connaître » [3] n’hésitait pas à étudier des lots de cartes postales photographiques [4] et louait les mérites de la photographie dans l’analyse des gravures mégalithiques [5]. Il était un excellent ami de Zacharie Le Rouzic (1875-1939) [6], élève autodidacte de James Miln (1819-1881) [7], qui finançait en partie le musée de Carnac grâce à la vente de ses notices scientifiques et de ses cartes postales. Nommé membre de la Commission des monuments préhistoriques, il collabore à l’inventaire des monuments mégalithiques du Morbihan et participe au classement de tous les alignements d’Erdeven, de Plouharnel, de Carnac et de Quiberon. Il œuvre de façon considérable pour sauver et restaurer les monuments de la région de Carnac passablement ruinés. Il a ainsi fait classer comme Monuments historiques quelque cent vingt menhirs ou dolmens. C’est aussi sur son initiative que quelque cent trente monuments furent fouillés puis restaurés. Pour chaque opération, il rédigeait un rapport accompagné de plans et de photographies.

Le Rouzic

Zacharie LE ROUZIC

Archéologue

Né à Carnac le 24 décembre 1864, fils de Zacharie Le Rouzic (1823- ?), tisserand, et Marie Perrine Brazo (1822-1897).

Marié le 7 octobre 1890 à Carnac avec Marie Julienne Gouzerh, née le 11 janvier 1870 à Carnac, fille de François Marie Gouzerh, cabaretier et Marie Julienne Madec; décédée en 1951.

D’où : 1°) Marie Julienne Le Rouzic (1891-1965), mariée le 12 septembre 1913 avec Flavien François Pierre Roy (1890-1954) ; 2°) Joséphine Marie Vincente Le Rouzic (1894-1978), mariée avec Pierre Jacq.

Décédé le 15 novembre 1939 à Carnac.

[1] L'Homme préhistorique : revue mensuelle illustrée d'archéologie et d'anthropologie préhistoriques, 1907, tome 2, p. 54.

[2] Langouët (L.), Briard (J.), Meilleurs souvenirs mégalithiques de Bretagne. Archéologie et cartes postales anciennes, Rennes, Pôle éditorial archéologique de l’Ouest, 1993, p.17 (source non identifiée).

[3] « Séance du 30 octobre 1913 », in Bulletin de la société archéologique du Finistère, 1913, tome 40, p. XLI.

[4] Association française pour l’avancement des sciences. Conférences : compte-rendu de la 45ème session, Rouen 1921, 1922, 1 volume, p.936.

[5] Devoir (A.), « Essai d'interprétation d'une gravure mégalithique. Le grand support orné de la "Table des Marchands" », in Bulletin de la société archéologique du Finistère, 1910, Tome 37, p.292-317.

[6] Bulletin de la société archéologique du Finistère, 1911, tome 38, p.295.

[7] Antiquaire écossais qui a fouillé de nombreux sites archéologiques dans la région de Carnac dans les années 1860.

L’apport actuel

Les cartes postales donnent une idée des transformations naturelles et anthropiques subies par les mégalithes. Bon nombre ont disparu ou ont été irrémédiablement mutilés. Ainsi, le menhir de la Républicaine à Morgat a été détruit par les Allemands durant la Seconde Guerre Mondiale car trop repérable pour les tirs de l’artillerie de marine ; dans un autre contexte le dolmen de Caravel à Saint-Pol-de-Léon a été démantelé.

FT 1 Républicaine

Villard 3334

Plus étonnant, les menhirs transformés en monument aux morts après la Première Guerre Mondiale comme à Quiberon ou à Plozévet.

LL 80 Monument Morts QUiberon

Villard 7020 Plozévet

LL 80 Quiberon. Monuments aux morts.

Collection Villard, Quimper. 7020 Plozévet. Monument aux morts.

L’environnement des monuments mégalithiques a également beaucoup changé : il est aujourd’hui impossible de reprendre sous le même angle une photographie des alignements en Saint-Pierre-Quiberon.

Villard 2194

Alignement de Kerbourgnec St Pierre

Collection Villard, Quimper. 2194 Saint-Pierre-Quiberon. Le Grand Moine.

Alignements de Kerbourgnec en Saint-Pierre-Quiberon, le Grand Moine (2013).

Les cartes postales donnent des indications précieuses sur l’état ancien des monuments mégalithiques, car la probabilité qu’ils ne soient pas authentiques est élevée. C’est le cas suite aux restaurations du début du 20ème siècle qui, fort heureusement ont surtout concerné quelques redressements comme la restauration des alignements de Lagatjar à Camaret vers 1929 par le Commandant Charles Bénard Le Pontois [1], membre de la Société d’archéologie du Finistère et Président de l’Institut finistérien des études préhistoriques. La Table des Marchands à Locmariaquer a, quant à elle, été entièrement restaurée avec son cairn.

[1] Charles Bénard (1864-1931), rajout Le Pontois à son nom vers 1919 suite au décès du commandant Louis Eugène Le Pontois (1838-1919), archéologue.

CAMARET

Collection E. Hamonic, Saint-Brieuc "Monuments Mégalithiques de Bretagne" 7844 Camaret. Les Alignements de Lagadjar (en partie redressés récemment). Cliché Le Doaré.

Pour citer cet article:

Chmura Sophie, "L'archéologie et les cartes postales", cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 31 mars 2015 et le 24 avril 2015. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le .