« La Bretagne » scandaleuse

d’Artaud et Nozais

Les protagonistes

NOZAIS Joseph Pierre Marie (1879-1941)

Voyageur de commerce ; éditeur, épicier ; éditeur-photographe

Né à Nantes, le 27 décembre 1879, fils de Moïse Nozais, vétéran de la Guerre de 1870-1871, commis, valet de chambre, puis sacristain de l’église Saint-Louis de Nantes (Notre-Dame-de-Bon-Port), né à Casson (Loire-Atlantique) le 11 février 1848, décédé à Nantes le 20 février 1911 et de Marie Faulls, institutrice, née à Petersfield (Angleterre) le 24 août 1843, décédée à Nantes le 18 septembre 1908, mariés à Nantes le 8 janvier 1873.

Marié à Nantes le 2 février 1914 avec Clarisse Pasquereau, née le 19 septembre 1880 à Saint-Pierre Montlimart (Maine-et-Loire), décédée le 2 janvier 1958 à Beaupréau (Maine-et-Loire), fille d’Eugène Clament Pasquereau (1854-), menuisier ébéniste et Marie Anne Gastineau (1856-), ménagère ; elle épouse Joseph Nozais en deuxième noce, 1er mariage avec Auguste Louis Pageot (né à Nantes le 16 septembre 1876-) le 6 avril 1904 à Melun (Seine-et-Marne), divorcée le 30 septembre 1911 à Nantes.

Décédé à Nantes le 26 décembre 1941.

Signalement : Cheveux et sourcils bruns ; yeux bruns ; front ordinaire ; nez pointu ; bouche moyenne ; menton rond ; visage ovale ; 1m 73 / 1m 75.

Joseph Nozais commence sa vie professionnelle en 1901, à Nantes, comme voyageur de commerce. Il vit toujours chez ses parents 13 rue Dobrée. En novembre 1902, il part pour Londres où il séjourne 3 Martyr Road Brixton, Il revient chez ses parents à Nantes durant l’année 1903 et fonde la « Maison J. Nozais » spécialisée dans l’édition. En 1904, il est déclaré comme imprimeur et collabore avec Abel Dugas, libraire-imprimeur, pour une série de cartes postales sur l’exposition industrielle. En 1905, il vend des cartes postales semi aquarellées Simi-Aquarelle – Collection J. Nozais. Parallèlement, il s’associe avec Gabriel Artaud, et dès 1906 des cartes postales Artaud-Nozais, Nantes sont mises en circulation. En 1908, Nozais s’installe 1 rue Damrémont à Nantes. En 1910, il publie quelques cartes postales humoristiques sur « les Fêtes de la Bretagne à travers les âges. Nantes, 31 juillet 1910 » dessinées par son frère Henri qui les signe HN de manière plus ou moins différente. Entre 1911 et 1912, en coopération avec Artaud, il réitère l’expérience et édite des dessins humoristiques d’Henri sur le Muscadet.

1910

Nozais muscadet

NOZAIS Henri Joseph Marie (1875 - après 1945)

Peintre, artiste décorateur

Né à Nantes le 19 septembre 1875.

Marié le 1er décembre 1928 à Levallois Perret (Seine) avec Marie Louise Jeanne Dupuis de Beyssac.

Décédé après 1945 (carte de ravitaillement accordée en région parisienne en août 1945).

Signalement :Cheveux blonds ; yeux bleus ; front ordinaire ; nez moyen ; visage ovale ; bouche moyenne ; menton rond ; 1m 64.

Après avoir fait son service militaire au 65ème Régiment de ligne, Henri Nozais s’installe en septembre 1897 comme peintre décorateur 132 rue de Rennes à Paris. En 1900, il déménage 9 rue Verron, puis quitte Paris en 1906 pour revenir chez ses parents à Nantes, 13 rue Dobrée. En 1909, il vit chez son frère Joseph, 1 rue Damrémont. En 1910, il fait l’affiche des fêtes bretonnes qui ont lieu à Nantes du 23 juillet au 1er août. Il illustre également quelques cartes pour les éditions de son frère Joseph. L’Annuaire de la curiosité et des beaux-arts de 1911 précise qu’il est artiste peintre rue Damrémont à Nantes [1]. Cette année-là, il illustre une série de cartes postales humoristiques sur le muscadet pour les éditions Artaud-Nozais, mais également des cartes postales d’actualité comme celle intitulée « Le Dernier Jour d’un Condamné » qui fait référence aux débats animés du Parlement suite à la catastrophe ferroviaire du 14 février 1911 du train rapide Paris-Rennes, accident qui intervient après une série d’accidents graves et mortels sur le réseau de l’Ouest-État [2]. Suite au mariage de son frère en février 1914, Henri déménage 30 rue de la Fosse.

Henri Nozais

Ouest-état

[1] Annuaire de la curiosité et des beaux-arts : Paris, départements, étranger, Paris, s.n., 1911, p.340.

[2] Articles de presse du Petit Journal des 14 février 1911, p.1 ; 17 février 1911, p.1 ; 19 février 1911, p.1 et du Figaro, 20 février 1911, p.5. Le 14 février 1911, à l'entrée de la gare de Courville (Eure-et-Loir), sur la ligne Paris-Le Mans, vers 18 heures 30, le rapide Paris-Rennes prend en écharpe un train de marchandises coupant les voies principales et se renverse. Les deux trains sont heurtés à faible vitesse par l'omnibus Guingamp-Paris quittant au même moment la gare. Un incendie se déclare dans les voitures disloquées du rapide, dont certaines sont encore éclairées au gaz. On dénombrera au moins 12 morts et une vingtaine de blessés, dont plusieurs succomberont les jours suivants. Venant après une série d'accidents graves sur le réseau de l'Ouest, cette nouvelle catastrophe suscitera des débats animés au Parlement et provoquera une réorganisation du réseau.

ARTAUD Gabriel (1881-1966)

Comptable ; éditeur et photographe ; éditeur de cartes postales illustrées

Né à Nantes le 30 juin 1881, fils de Pierre Artaud, né à Vertou (Loire-Atlantique) le 16 février 1846, maître en cabotage et Anne Marie Briand, née à Nantes le 14 juillet 1850, tailleuse, mariés le 16 janvier 1877 à Nantes.

Marié à Nantes le 6 août 1906 avec Charlotte Rosalie Salver, employée de commerce, née à Nantes le 2 avril 1879, décédée à Nantes le 24 octobre 1947.

D’où 1.) Abel Artaud, élève architecte, né à Nantes le 28 février 1911, décédé à Nantes le 10 mars 1933 ;

2.) Yves Pierre Artaud né à Nantes le 16 mai 1912 ;

3.) Pierre Raphaël Artaud né à Nantes le 11 février 1920.

Décédé à Nantes le 1er février 1966.

Signalement : Cheveux et sourcils châtains ; yeux bleus ; front haut ; nez et bouches moyens ; menton rond ; visage ovale ; 1m 70. Acuité visuelle de l’œil droit inférieure à 1/10ème.

Entre 1895 et 1901, Gabriel Artaud fait ses débuts comme comptable à Nantes. Il est alors domicilié 1 rue Mazagran.

En 1904, il s’installe comme commerçant en librairie, rue de Rennes et c’est en 1905 qu’il crée sa maison d’édition.

ACTE 1. « La Bretagne », un scandale difficile à cacher

En avril-mai 1913, les éditions Artaud & Nozais, NANTES éditent une série de cartes postales illustrées portant en lettres capitales rouge le titre « La Bretagne ». Quelques cartes sont déclinées sous le titre « Vive la Bretagne ». L’ensemble est clairement dessiné par Henri Nozais.

Jusqu’en 1919, il complète cette série qui va finir par compter plus de 80 cartes. Les toutes premières cartes n’ont pas de numéro, par la suite, elles seront ou non numérotées, en fonction des retirages. Le plus gros de la série est aussi redessinée et colorisée de manière différente comme le prouve les comparaisons des doubles, voire des triples, des cartes 2, 12 ou 48. Les cartes les plus claires et dont les traits de contours sont les moins nets sont les plus anciennes.

Dos Artaud Nozais

12 ter

12 bis

12

Feux Follets

Les Korrigans

Le Loup Garou

2 La galette retournée

3 Pierre druidique donnant la maternité aux femmes stériles

4 Vô aimez le pipe Madame ?...

6 Retour de Foire

7 Un jour de Noces La Disparition du Biniou ou la Barrique enfoncée

8 La Joyeuse Ridée

9 Chasse aux Poux

10 Le rival malheureux

12 Idylle à la Fontaine

13 Au cabaret : Le cochon est vendu ?...

14 A la Foire

15 Après la foire : Le Retour à la ferme

16 Jour de fête et de pardon

17 En voiture, les voyageurs pour la ville de Plougastel Daoulas !

18 Devant le photographe : Ne bougeons plus !!

19 Enfin Seuls !! J’t’aime t’y ! J’t’aime t’y !

20 Le gage d’amour

22 La Dame touriste - (Dialogue) – La petite bretonne - (Dialogue)

23 La première cuite

23 Quand le cidre est tiré, il faut le boire !

24 Le premier voyage du petit mousse

25 "Yvon mon époux, c’est dans le lit clos qu’il faut choir et non sur la route"

26 La Marche nuptiale

27 La première tétée : Donne-lui tout de même à boire une bolée !

28 "La Bolée de Cidre monumentale "" A la tienne Etienne"" A la tienne mon vieux"

28 La Bolée de Cidre monumentale

29 Vive le Pichet de cidre breton

30 Prenez votre plus beau sourire, s’il vous plait, Monsieur l’Archidruide

30 Un galant Breton ne refuse jamais rien au beau sexe !

31 Soir de Mariage La Cueillette du Bouquet Virginal

32 La première nuit de noces

33 Salut ô mon dernier matin !

34 Marie-Jeanne, j’ons queuque chose à t’dire que j’avons su’ l’ cœur

35 Tous sous le même toit !

36 En avant les guiboles

37 Les Gaietés du cidre breton

38 Vivent nos Sabots de bois ! !

39 Les Méfaits du Cidre : Le Bain forcé

40 Le Rouet de notre Grand’Mère

41 Le Berceau de notre grand-père

42 Les nouveaux-nés sont baptisés !...

43 La Cueillette des Pommes

44 La Ronde des Châtaignes

45 Kenavo !!!

47 Au Cellier La Dégustation du Cidre

48 La Soupière de Famille

49 Gai ! Gai ! Marions-nous Au son du Biniou !..

50 L’Anglais - Je vôlais voir le mer !!! - La Bretonne - Môssieur le Maire …

51 Kenavo !!!

52 Sans hésitation, il préfère le cidre !

53 Les Amoureux Surpris

54 Vive la Bretagne et ses jolies Filles

55 A quoi rêve une jeune Bretonne !...

56 A quoi rêve le marin de chez nous !...

57 La, Père François, je voulions offrir ma fleur à Yvonne

58 Eh ! La Mère Du Caveau ! 2 Verrées de guinardant sans faux-col pour nous…

59 Si tu veux faire mon bonheur, Marguerite, donne-moi ton cœur

60 Ma doué ! Qu’elle est jolie, ma p’tite mariée !!...

61 Vive la Bretagne Ils boivent à votre Santé !!!!

62 Il n’y a que le premier pas qui coûte !

63 Vivent la Bretagne la Bolée de Cidre, et une bonne Pipe

64 Ma douce… Je n’aimons que Toué la bolée et notre grand lit-clos !!

68 Pan ! Pan ! Pan ! Est-il permis d’entrer ! !

69 A Jeunes époux, il faut lit-clos solide.

70 Faites attention aux vipères, les P’tits enfants !...

71 Conseils des vieux parents

72 Il y a loin de la coupe aux lèvres

73 Vivent les P’tits Poilus Bretons

79 Duo d’Amour

81 Entre la blonde et la brune, j’ai l’béguin pour les deux !!!

Les premières réactions négatives rennaises face à cette série se font entendre dès le mois de juin 1913. Le journal Ouest-Éclair semble être le premier quotidien à réagir par deux articles intitulés « Respect à la Bretagne ».

16 juin 1913 :

« RESPECT À LA BRETAGNE. – Bretagne est poésie… Hélas ! on ne le dirait guère en voyant les caricatures que nous donnent certaines cartes postales qui, depuis un mois, ornent les vitrines des papeteries libraires et bureaux de tabac, dans toute la vieille presqu’île armoricaine. Non seulement, ces cartes sont au point de vue de l’art d’un goût très douteux, mais elles sont aussi une profanation de nos mœurs et de nos coutumes qu’elles ridiculisent aux yeux des étrangers. Si au moins elles étaient spirituelles… mais il n’en est rien : elles ne reflètent ni sel, ni humour, ni esprit. Les Bretons y ont de ces figurent rougeaudes qui incarnent on ne peut mieux les alcooliques. On les campe dans des attitudes grotesques, on les revêt d’accoutrements bizarres, on leur fait tenir des propos qui sont loin d’exalter cette race des Celtes que chantait Brizeux. Et puis, sans penser à mal, les Bretons vont acheter ces cartes, les expédier à Paris et ailleurs… Les touristes viendront ensuite et ces dessins s’en iront dans toute la France, dans toute l’Europe, voire même l’autre côté de l’Océan, faisant naître des idées singulières sur notre Bretagne. Ce n’est pas ainsi que l’on détruira ces légendes qui nous présentent un peu partout comme des « simples », des naïfs et des arriérés. Et dire que l’on a édité aujourd’hui, dans chaque coin de la péninsule, de si jolies collections de cartes postales revêtant souvent même un véritable cachet artistique ! C’est pourquoi il convient de protester, au nom de l’Art, contre ces cartes qui n’ont d’autre objet que de nous ridiculiser »[1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 16 juin 1913, p.4.

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4 juillet 1913 :

« RESPECT À LA BRETAGNE. – Nous avons protesté il y a quelques jours contre ces cartes postales, sans esprit et sans sel, qui n’ont d’autre but que de ridiculiser les Bretons et la Bretagne et que l’on voit s’étaler depuis quelques semaines cependant à la devanture des papetiers et des bureaux de tabac. Nous sommes heureux que notre appel, qui a été reproduit par un grand nombre de nos confrères, ait été entendu. C’est ainsi que M. Commelin a donné des ordres pour que ces cartes ne soient plus mises en vente dans sa succursale à Pontivy. Bravo ! »[1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 4 juillet 1913, p.5.

Loup

non numéroté

Malgré quelques échos, la série reste en vente. Les érudits rennais sont obligés de monter aux créneaux lors de la séance du 2 juin 1914 de la Société d’archéologie d’Ille-et-Vilaine : « La Société d’archéologique d’Ille-et-Vilaine ayant été avisée qu’une série de cartes postales coloriées était mise en vente à Rennes et s’étalait à la devanture de la plupart de nos magasins et de ceux de nos cinq départements, considérant que ces cartes qui ont la prétention de faire connaître la Bretagne et les bretons constituent par les attitudes grotesques et stupides des personnages, par les scènes ridicules et souvent grossières qui y sont représentées une atteinte à l’honneur de notre province et une insulte à ses habitants, blâme avec la plus grande énergie cette publication » [1].


[1] BMSAIV, tome XLIV, 1915, p. LXII.

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61

Avec l’éclatement du conflit mondial, la critique qui s’oppose à l’exhibition et à la vente de la série s’épuise. D’autre part, les frères Nozais et Artaud accomplissent leur devoir militaire.

73

HN 1

Henri Nozais commence la campagne intérieure contre l’Allemagne dès le 14 août 1914 et intègre le 81ème Régiment d’Infanterie.

Outre plusieurs caricatures et dessins publiés, par son frère Joseph et Gabriel Artaud, en cartes postales, il exécute les décors pour les revues théâtrales du 81ème RI.

HN 2

Caricature guerre HN

En 1916, il peint le rideau de scène pour « Le Théâtre au front. C'est beau... mais... », pièce comique d'actualités créée au front le 23 décembre 1915, et illustre le texte de la pièce publié par l’imprimerie Armoricaine 5 quai Cassard à Nantes [1].

La mort de cafard Henri Nozais

[1] Péaut (G.), Rivet (E.), Le Théâtre au front. C'est beau... mais... Revue d'actualités créée au front le 23 décembre 1915 [à Beaumetz-les-Loges] par des militaires du 81e régiment territorial d'infanterie, Nantes, Imprimerie Armoricaine, 1916, 59 p.

En 1917, il s’occupe des décors de la revue Tank… y en aura [2].

[2] Nancy, dimanche 16 décembre : « la salle Poirel fut comble comme il y a longtemps qu’elle ne le fut. Un public aussi nombreux que choisi avait répondu à l’appel de la Société Erckmann-Chatrian, qui a eu la bonne fortune de trouver un concours inespéré dans le « théâtre de l’Armée de Lorraine » qui, grâce à l’obligeance de M. le général Gérard, put se produire extraordinairement en public dans la revue de guerre : Tout est à louer dans cette revue, montée avec art, d’abord les paroles si pleines d’esprit français de M. G. Péaud, les adaptations musicales de MM. Jooris et Ladmirault et les charmants décors de M. H. Nozais. La revue comprenait trois actes et quatre tableaux », in Pages de guerre écrites au jour le jour, Nancy, s.n., 1914-1918, p.5711-5712.

De son côté, Gabriel Artaud est appelé à l’activité militaire le 23 novembre 1914. En 1916 il intègre le 11ème escadron du train. Après un passage à la 11ème section de secrétariat d’État-Major, il passe au 147ème Régiment d’infanterie, puis à la 20ème section de secrétariat d’État-Major et est, finalement, détaché comme inspecteur de police auxiliaire à Saint-Nazaire où il finit la guerre.

Après avoir été maintenu réformé au début du conflit, Joseph Nozais est appelé à l’activité le 5 octobre 1915 au 51ème Régiment d’artillerie où il reste affecté jusqu’en février 1919.

Le début du conflit amène Artaud et Nozais à publier une série très importante sur le « conflit européen de 1914 ». La série commence par la mobilisation au 65ème Régiment, suivi par des photographies du 11ème Régiment du train des équipages et d’autres du 51ème Régiment.

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  • 1 Guerre
  • 2 guerre
  • 3 guerre
  • 4 guerre
  • 5 guerre
  • 6 guerre
  • 7 guerre
  • 8 guerre
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  • 011 guerre
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  • 013 guerre
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  • 0015 guerre
  • 016 guerre
  • 017 guerre
  • 018 guerre
  • 019 guerre
  • 021 guerre

Avant même que les éditeurs de « La Bretagne » soient démobilisés, les critiques prennent un élan important en 1918. La Vie Rennaise et L’Ouest-Éclair sont alors les deux principaux acteurs d’une propagande qui a pour but de stopper la distribution commerciale des cartes postales. L’Ouest-Éclair va produire de manière régulière des articles sous le titre de « Cachez-ça ! ». Dans l’article du 15 avril 1918, l’argumentation esthétique s’appuie, entre autre chose, sur l’héritage artistique des imagiers et artisans de la province qui ont contribué, au début du 20ème siècle, au renouveau de l’art breton, comme Alfred Ely-Monbet.

15 avril 1918 :

« CACHEZ-ÇA ! De quiconque arrivant à Rennes, capitale de la Bretagne, s’engage dans l’avenue de la Gare, de quiconque pénètre au cœur de la ville, montant les rues Le Bastard et Mothe-Fablet, des images provoquantes par leur exposition et leur enluminure, attirent les regards. L’étranger s’approche. Il lit : « La Bretagne ». Est-ce le symbole du pays que Souvestre et Botrel lui ont appris à aimer avant qu’il le connût ? Ce sont des « scènes de la vie bretonne », en effet, mais quelles horreur, hélas ! Il a fallu qu’il vienne en Bretagne pour voir les premières grossièretés écrites sur ses habitants. Ces enluminures, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont une … erreur de goût et une offense à la petite patrie, leur titres sont multiples au mépris des Bretons. Elles prétendent représenter, entre autres scènes, des fêtes de mariage ; elles n’exposent que des gestes de basse paillardise. Elles sont fausses : 1° quant aux costumes prêtés à nos compatriotes de Basse-Bretagne ; 2° quant au patois qu’elles leur font parler – le nantais, 3° quant aux instincts, aux mœurs, aux habitudes exposées. Elles sont injurieuses pour tous les Bretons. Elles provoquent à l’irrespect de la province dont les fils se sont illustrés depuis quatre ans sur tous les champs de bataille. Il n’est pas un poilu de « chez nous » qui ne souffre de cette injure mise en exergue dans les rues de la vieille capitale et de quelques autres villes aussi, probablement. Au Congrès de la Fédération Bretonne, à Hennebont, le 1er septembre 1913, MM. Le Berre [1] et Ely-Monbet firent adopter un ordre du jour flétrissant l’édition et la mise en vente de telles horreurs. C’est le culte de l’idée bretonne et le souci de l’art à la fois qui faisaient agir M. Ely-Monbet. On doit à sa mémoire, on doit à la mémoire des imagiers bretons morts pour la France, les Le Goff, les Pégot-Ogier, de renouveler la protestation de 1913. Nous le faisons pour notre part, et nous supplions les commerçants de nos villes bretonnes de ne plus infliger au passant l’injure de cette exhibition » [2].


[1] Léon Le Berre (1874-1946), dit Abalor, journaliste à L’Union agricole et maritime puis à l’Ouest-Éclair. Il a été le secrétaire général de l’U.R.B. de 1901 à 1911 et fait partie de ceux qui la quittent pour l'association dissidente, la Fédération régionaliste de Bretagne.

[2] Ouest-Éclair de Rennes, 15 avril 1918, p.3.

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Le sculpteur Alfred Ely (Brest 15 décembre 1879- Boezinge, 22 avril 1915), dit Ely-Monbet, était membre de la Fédération Régionaliste de Bretagne. Il voulait trouver « une voie pour la continuation et l’évolution de l’art breton » [1].Dans son éloge funéraire l’Abbé Bossard expliquait qu’en tant que « Vice-Président de la section des Beaux-Arts, dans la Fédération, il en avait fait sa chose. Il rêvait de lui donner le plus grand essor. Ses vues au sujet de la régénération de [L’] art national [breton] n'avaient d'autres limites que celles de sa conception du beau, infinie comme son objet. Au cours des journées brillantes du Congrès de Hennebont, sa joie était exubérante. La jeune Fédération lui inspirait une grande confiance dans l’avenir, il y voyait le progrès de l'art qui berçait son imagination depuis sa tendre enfance. […] L'œuvre d'Ely Monbel a le mérite de l'avoir fait renaître de ses cendres en lui donnant une nouvelle vie, au moyen d'autres formes, tout en ne s'éloignant pas de la tradition. Notre artiste sculpteur ne travaillait pas pour lui seul, il était un propagandiste. Ceux qui l'approchaient se rappellent avec quelle ardeur il parlait de son art. Sa foi était expansée et irrésistible. Il ne cherchait qu'à créer des émules avec cette idée que l'émulation est une force qui conduit à la perfectibilité de l'art» [2].

[1] Union Agricole et maritime, Organe Républicain Démocratique et Régionaliste de l’Ouest, 5 octobre 1919, p.1.

[2] Union Agricole et maritime, Organe Républicain Démocratique et Régionaliste de l’Ouest, 5 octobre 1919, p.1.

L’action d’Ely-Monbet s’inscrivait en ligne direct dans l’action de sauvegarde de l’art populaire breton insufflé par l’artiste Pierre Gatier (Toulon, 12 janvier 1878 – Joigny, 15 octobre 1944). Dans la présentation de son Mémoire sur l’art breton lors du Congrès annuel de l’Union Régionaliste Bretonne (U.R.B.) de 1907, Gatier voulait démontrer que les arts traditionnels bretons ne devaient pas être considérés comme morts et enterrés. Il décrivait les constructions nouvelles faites sur le littoral morbihannais comme des villas de pacotille, « articles de Paris horribles », dont la seule vue lui était pénible. Il prônait le retour à l’architecture et aux arts populaires, expliquant que « c’était la vie bretonne dans toutes ses composantes qui vacillait : la langue combattue, le costume dénigré, le meuble concurrencé »[3].

[3] Gatier (P.), « Mémoire sur l’art breton » in Bulletin de l’Union régionalistes bretonne, Redon, 1907, p. 181.

E Monbet

La même année, Henri Clouzot défendait l’art poitevin et vendéen en expliquant que l’unification des parlers, des costumes, du mobilier, faisait disparaître l’originalité qui caractérisaient chacune des provinces de France.« Celui-ci, tout en reprenant l’idée selon laquelle les arts populaires pouvaient conduire à un renouveau artistique national, poursuivit en précisant l’exemplarité de ces derniers pour les créateurs : D’ailleurs, qu’importent les origines et les influences […] Ce qu’il faut retenir, c’est la pureté de leurs formes prêtes à disparaître […]. Cette industrie charmante est perdue si les artistes et les gens de goût ne s’intéressent à ces productions de notre vieil art national et n’essayent pas de les faire revivre en mettant leurs formes si simples et si pures sous les yeux de nos modernes décorateurs » [4].

[4] Clouzot (H.), « L’Art rustique. Bijoux poitevins et vendéens » in L’Art décoratif, 1906, pp. 154 – 156.

En 1908, Ely-Monbet rapporte, dans son texte sur l’avenir de l’industrie bretonne du meuble [5], les propos tenus par Armand Dayot, alors inspecteur général des Beaux-Arts, lors de l’inauguration de l’Hôtel de ville de Redon : « La Bretagne eut jadis un art national de toute beauté, cet art national, on peut le faire renaître par un effet de volonté. Il y a là une noble entreprise à tenter, digne de passionner des esprits généreux et qui ont au cœur l’amour de la Bretagne. Il n’est pas de patriotisme plus élevé que celui qui consiste à poursuivre une œuvre de résurrection nationale […] l’heure est venue de rendre à nos belles provinces de France, toutes acquises à l’activité de la vie moderne, leurs belles parures défuntes […] Il n’est pas de patriotisme plus pur et plus élevé que celui qui consiste à poursuive avec désintéressement une œuvre que je qualifierais d’œuvre de résurrection nationale, puisqu’il s’agit de renouer la chaîne brisée des traditions d’art régional » [6]. C’est d’ailleurs durant l’exposition du Congrès de 1908 de l’U.R.B. à Plougaste-Daoulas [7], qu’Ely-Monbet réclame la création d’un Ti-Breiz, c’est-à-dire un conservatoire de la tradition bretonne artistique et technique, une vision idéale de l’atelier du sculpteur breton [8]. Depuis 1906, il géraitl'Atelier de Saint-Guénolé à Caurel où il souhaitait « combattre l’horrible camelote parisienne par des modèles soignés et harmonieux » [9]. Dès 1907, le bulletin de l’Union Régionaliste bretonne publie des encarts publicitaires de l’atelier de Caurelau-dessus de consignes données aux lecteurs pour acheter breton et U.R.B.

ely monbet

verso Monbet

Comme Gatier qui préconisait un travail de conservation et de diffusion des motifs au moyen de cartes postales [10], Ely-Monbet, voulait des documents sûrs et des recueils de modèles [11]. Une grande partie de l’œuvre d’Ely-Monbet s’inspirait des dessins d’Hippolyte Lalaisse, d’Olivier Perrin [12] ou des faïences quimpéroises de Porquier-Beau. Ses meubles sont couverts de bretons et de bretonnes en costume dans les actes de la vie quotidienne : travaux des champs, scènes domestiques ou galantes, fêtes populaires, quand ils ne peuplent pas des frontons-paysages encadrant le blason des ducs de Bretagne. Fervent catholique et soucieux d’exprimer sa foi, Ely-Monbet aimait adopter pour thème l’histoire des premiers saints évangélisateurs comme pour la chaire de Plestin-les-Grèves achevée en 1913 [13]. Même si Ely-Monbet aurait voulu se détacher de ce style historié, la pression commerciale l’y avait définitivement rattaché [14]. Décédé sur le front en 1915, il a été d’autant plus facile au journal Ouest-Éclair d’associer le nom d’Ely-Monbet à la critique contre la série « La Bretagne » considérée comme un outrage à la petite patrie. Cela permet également au journal d’attirer l’attention de la Fédération Bretonne, ce dont il se vante dans son article du 20 septembre 1918. Par la suite, le journal va publier plusieurs textes tendant à affoler les Rennais sur la dévalorisation de l’art et de leur région.

[5] Ely-Monbet (A.), « L’avenir de l’industrie bretonne du meuble » in Le Cocher breton, n° 160, 162, 163, octobre – décembre 1908.

[6] Discours également repris dans l’article « De grandes fêtes bretonnes auront lieu en 1911 », Ouest-Éclair, 15 mars 1910, p.3. Sur les fêtes de 1911 : Chmura (S.), « La puissance patrimoniale du vide », in Images, représentations et patrimoine de Rennes, septembre 2014,http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr

[7] Devant le succès de l’exposition, où avaient été présentées au public quatre sections comprenant des meubles, des céramiques, des étoffes et des dentelles, l’U.R.B. décida qu'une telle manifestation accompagnerait désormais chaque congrès de l'Union Régionaliste. En 1911, les principaux protagonistes de l’Exposition d’art breton de Nantes de 1910 (Jules Henriot, Jean Choleau, Ely-Monbet, Angot et Jacques Pohier), étaient des dissidents de l'’U.R.B. Ils fondèrent la Fédération régionaliste bretonne (F.R.B.) et organisèrent, l’année suivante, une Exposition bretonne lors de leur congrès constitutif à Douarnenez. Ainsi ils ne laissaient pas à la société qu’ils quittaient l’exclusivité de la promotion des arts appliqués bretons.

[8] Le nom symbolique de Ty Breiz est repris par le groupe des Seiz-Breur aux expositions parisiennes des Arts décoratifs de 1925 et des Arts et Techniques de 1937.

[9] Ely-Monbet (A.), « L’avenir de l’industrie bretonne du meuble » in Le Cocher breton, n° 160, 162, 163, octobre – décembre 1908.

[10] Gatier (P.), « Mémoire sur l’art breton » in Bulletin de l’Union régionalistes bretonne, Redon, 1907, p. 79-186. Voir également son recueil de cartes postales à la BNF : SNR CP- 1 (GATIER, Pierre).

[11] « Douarnenez. Congrès de la Fédération Régionaliste de Bretagne. Section des Beaux-Arts », in Ouest-Éclair de Rennes, 5 août 1912, p.3.

[12] Sur Olivier Perrin : Chmura (S.),«Armand Waron: du stéréotype breton à "La Bretagne Pittoresque "», cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, juin 2015. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

[13] Le panneau principal représente sur une colline, un groupe de gaulois vêtus de braies et de saies celtiques, boucliers à terre. Au sommet de cette colline, deux hommes achèvent d'y planter une croix celtique. La devise : Ni chomo fidel da feiz hon zadou ("Nous resterons fidèles à la foi de nos ancêtres") est inscrite sous le tableau encadré d'une frise de lierre symbolisant la fidélité. A gauche et à droite, sont placées les statues de Saint Gestin et de Sainte Enora, fille d'un roi d'Irlande et épouse de Saint Efflam. Sur le fronton de la chaire on peut lire : Verba eternae vitae. Des têtes d'anges, de griffons, des hermines, un cœur surmonté d'une croix (emblème des chouans) forment un décor chargé au milieu duquel un détail a son importance : une ancre de marine enlacée d'un câble. Alfred Ely-Monbet aimait particulièrement ces deux symboles d’espérance et de fidélité dans l’union. La plaque de laiton avec laquelle il signait certaines de ses réalisations porte cette même ancre de marine.

[14] Le Roux-Paugam (M.), « Alfred Ely-Monbet, un précurseur du meuble régional », in Ar Men, 1989, n° 23, p. 65-75.

30 avril 1918 :

« CACHEZ ÇA ! – Et l’on continue, dans notre bonne ville de Rennes, à offrir en passant, aux « Parisiens » nos hôtes, en guise de « souvenirs bretons » des cartes postales grossièrement enluminées dont voici l’un des sujets, et ce n’est pas les plus offensant : un quarteron de Bas-Bretons et de Basses-Bretonnes gambadant autour d’un pichet de cidre, bras-dessus bras-dessous avec un goret… C’est une illustration, sans doute, de l’injurieuse chanson : /Les pomm’ de terr’ pour les cochons, / Les épluchur’ pour les Bretons ! / C’est ça qui donne, aux étrangers à notre province, une fière idée de celle-ci ! Nous aurions cru que la protestation dont nous avions pris l’initiative il y a quelque quinze jours eût suffi pour amener les commerçants qui, par inattention sans doute, avaient fait étalage de ces images injurieuses à les retirer de leur montre. Il n’en est rien. Dans quelques-unes de nos rues centrales et particulièrement dans l’avenue de la gare, - à la descente du train ! -. On les a, dirait-on, multipliées comme à plaisir. Une lectrice veut bien nous écrire qu’à Saint-Malo, ayant vu ces cartes postales à la porte d’un magasin, elle a fait l’achat d’une demi-douzaine d’exemplaires qu’elle a déchirés au nez de la vendeuse. C’est un procédé. Il y a en outre, moins dispendieux, qu’un de nos lecteurs emplie et recommande : il consiste tout simplement à éviter de porter son argent chez les commerçants qui ne craignent pas d’infliger à leur concitoyens bretons comme eux, l’injure d’une exhibition de mauvais goût et, nous l’espérons du moins, médiocrement lucrative. »[1]


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 30 avril 1918, p.3.

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15 septembre 1918 :

« CACHEZ ÇA ! Nous avons déjà attiré l’attention de nos lecteurs (et des marchands rennais, hélas !) sur cette série de cartes postales qui, intitulée La Bretagne, représentent des scènes soi-disant bretonnes (beuveries, danses désordonnées, etc.) Tout est à blâmer là-dedans : le dessin maladroit, la coloration horrible, les sujets ignobles, les légendes idiotes. Dans toutes, parmi les Bretons en costumes, se promènent vus de dos, de face ou de profil, comme un leitmotiv, des cochons de toutes tailles, symboles vivants, semblerait-il de la Bretagne !.. Vraiment ils sont trop ! Ces cartes ont été imprimées en Bretagne. C’est incroyable, mais c’est ainsi. Vendues en Bretagne, exposées à la vue des « étrangers », nos visiteurs, des Américains nos hôtes, elles peuvent être achetées par eux et envoyées dans leurs pays comme images et comme souvenirs de la Bretagne. Est-ce que cette perspective ne vous attriste pas, lecteur breton ? Nous ne pouvons rien pour empêcher la diffusion de ces cartes : le commerce est libre, le mauvais goût aussi. Tournons-nous du moins vers les marchands qui sont des Bretons pour la plupart et supplions-les de retirer de leur vitrine ces insultantes enluminures. Ils y perdront peut-être quelques sous, mais ils y gagneront l’estime de tous les amis de la Bretagne »[1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 15 septembre 1918, p.3.

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20 septembre 1918 :

« CACHEZ ÇA ! – Sous ce titre, l’ « Ouest-Éclair » a protesté il y a quelques jours, pour la troisième fois depuis quelques mois, contre la mise à l’étalage, chez divers papetiers, libraires et commerçants de notre ville et de toutes les villes bretonnes, hélas, des cartes postales de la série « La Bretagne », dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont grotesques, malpropres et insultantes pour notre province. Nous avons le plaisir d’apprendre aujourd’hui que la Fédération Bretonne (Unvaniez Arvor) vient de prendre la décision de faire appel aux éditeurs de ces cartes postales, afin qu’ils cessent de les vendre, attendu que « ces caricatures froissent les vrais Bretons ». Signalons, sur le même sujet, la protestation conçue en termes particulièrement sévères, d’un groupement qui s’inspire d’un tout autre esprit que la Fédération Bretonne : la Pensée Bretonne. Il n’est pas étonnant d’ailleurs que par ce temps d’union sacrée, la haine du grotesque rapproche, en Bretagne, les hommes et les idées. Décidément, oui, cachez ça, c’est trop laid ! »[1]


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 20 septembre 1918, p.3.

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23 octobre 1918 :

« À propos de cartes postales. L’Ouest-Éclair, à maintes reprises, a vivement déploré la mise en vente de ces cartes postales, dépourvues de tout caractère artistique, où la Bretagne est représentée d’une façon absolument grossière. Le congrès commercial et industriel qui s’est tenu à Rennes dimanche dernier et dont nous avons longuement parlé, après avoir rendu hommage à notre journal pour sa vigoureuse campagne, a émis le vœu que le trafic de ces cartes injurieuses pour toutes une région soit immédiatement arrêté » [1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 23 octobre 1918, p.3.

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Pour autant, il semble clair que les éditeurs Artaud et Nozais usent surtout d’humour d’autodérision en exploitant une veine ancienne. En effet, les représentations raillant les bretons ne constituent pas un genre novateur. Dès le Moyen-âge et pendant tout l’Ancien Régime, des chroniques donnent des jugements défavorables des bretons et des farces théâtrales les tournent en dérision [1]. À partir du 19ème siècle, des auteurs comme Balzac, Flaubert ou Victor Hugo vont user d’un humour plus fin qui va contribuer à figer les stéréotypes de la Bretagne. Dans les années 1880, l’image des bretons et de la province est déjà très dérisoire. En fait, Artaud et Nozais exercent au moment où l’humour ethnique atteint son apogée. Leur série met l’accent sur les poncifs d’Ancien Régime les plus connus. Par exemple, plusieurs cartes présentent les bretons comme de gros buveurs, représentation d’une réputation restée attachée aux bretons comme cette phrase de Madame de Sévigné citée comme référence « pour servir de modèle aux jeunes filles dans le style épistolaire » : « Il faut croire qu'il passe autant de vin dans le corps de nos Bretons que d'eau sous les ponts » [2].

Quelques cartes de « La Bretagne », se moquent de la musique et des danses bretonnes. Là encore, il s’agit d’une représentation ancienne. Ambroise Paré racontait déjà en 1513 que « Monsieur d’Estampes, pour donner passe temps et plaisir à mesdits Seigneurs de Rohan et de Luaul, et autres gentilshommes, faisoit venir aux festes grande quantité de filles villageoises pour chanter des chansons en bas Breton, où leur harmonie estoit de coaxer comme grenouilles, lorsqu’elles sont en amour. D’avantage leur faisoit danser le triori de Bretagne, et n’estoit sans bien remuer les pieds et fesses » [3] et même Jean-François Regnard, en 1695, se moquait en écrivant dans la scène XI de sa pièce La Bal ce passage :

« MERLIN, feignant d’être en colère.

Oui, vous êtes un sot en bécare, en bémol,

Par la clef d’F ut fa, C sol ut, G ré sol.

De la sorte insulter la musique bretonne !

SOTENCOUR.

Lisette, quelle est donc cette mine bouffonne ?

LISETTE.

C’est un musicien bas-breton !

SOTENCOUR.

Bas-breton !

Cette homme doit chanter sur un diable de ton ;

Je crois dès à présent sa musique enragée :

Jamais, de son pays, il n’est venu d’Orphée ;

Pour des doubles bidets, passe. »[4].

Autre permanence, l’image d’une civilisation essentiellement pauvre, rurale et sale, telle que la décrivait Jacques Cambry dans son Voyage dans le Finistère, ouvrage qui annonce la passion pour le celtisme [5]. C’est d’ailleurs le texte de Cambry qui impose le portrait du breton dit Tad Coz (Tad-Kozh : grand-père) portant le bragou-braz, : « Imaginez la malpropreté, l’odeur, l’humidité, la boue qui règnent dans ces demeures souterraines, l’eau de fumier, qui souvent en défend l’entrée, qui presque toujours y pénètre ; ajouter y la malpropreté, la gale originelle héréditaire, et des pères et des enfants, la malpropreté d’individus qui se baignent, qui ne se lavent jamais, qui sortent des fossés, des mares, des cloaques où l’ivresse les avait précipités ; peignez-vous ces cheveux plats et longs, cette barbe épaisse, ces figures chargées de raies crasseuses, les courts gilets, les culottes énormes, les petits boutons, les guêtres, les sabots qui forment leur habillement et vous aurez l’idée d’un paysan breton » [6]. Ce passage entier est utilisé par les guides pittoresques [7]et les dictionnaires de géographie [8] pendant tout le 19ème siècle et la première décennie du 20ème siècle. Mais ce sont surtout les textes des grands auteurs qui vont marquer l’imaginaire et permettre à la crasse et aux cochons de s’installer définitivement dans les stéréotypes de la Bretagne. Michelet, Nerval, Mérimée, Maurice de Guérin, Stendhal, Flaubert, Leconte de Lisle, Sully Prudhomme, Taine, Zola…, tous écrivent sur la Bretagne et les Bretons et ont une vision orientée car ils ont lu et aimé Cambry. Ainsi, tandis que Flaubert insiste sur la pauvreté du paysan breton qui « va retrouver sa galette de Sarrazin et sa jatte de bouillie de maïs cuite depuis huit jours dont il se nourrit toute l’année, à côté des porcs qui rôdent sous la table et de la vache qui rumine là sur son fumier, dans un coin de la même pièce » [9], Victor Hugo se permet de comparer le breton aux porcs, car il estime que « les bretons ne comprennent rien à La Bretagne. Quelle perle et quels pourceaux ! » [10] et d’ajouter dans une lettre à Louis Boulanger : « Pauvre Bretagne ! qui a tout gardé, ses monuments et ses habitants, sa poésie et sa saleté, sa vieille couleur et sa vieille crasse par-dessus. Lavez les édifices, ils sont superbes, quant aux bretons, je vous défie de les laver. Souvent, dans ces beaux paysages de bruyères, sous des ormes qui se renversent lascivement, sous de grands chênes qui portent leurs immenses feuillages à bras tendu, dans un champ de genêts en fleurs du milieu duquel s’envole à votre passage un énorme corbeau verni qui reluit au soleil, vous avisez une charmante chaumière qui fume gaîment à travers le lierre et les rosiers ; vous admirez, vous entrez. Hélas ! mon pauvre Louis, cette chaumière dorée est un affreux bouge breton où les cochons couchent pêle-mêle avec les bretons. Il faut avouer que les cochons sont bien sales » [11].

Le porc est vite assimilé au symbole des tendances obscures, de l’ignorance, de la luxure et de l’obscénité des bretons, les cochons finissent même par être assimilés aux enfants, quand ils ne sont pas la personnification des bretons eux-mêmes. Preuves indéniables de l’impact de cette comparaison, la transcription par Paul Sébillot en 1883 du conte « le cochon de Saint-Antoine » [12] et les commentaires de Léon Duchauvel en 1894 sur un hameau de pêcheurs bretons : « Cinquante feux, environs. Mais ces feux là étant très prolifiques, - la faute en est, prétend en souriant un douanier, aux vertus aphrodisiaques du poisson, - la population s’élève à plus de cinquante têtes, - têtes mariées ou célibataires. Pour sa part, mon interlocuteur fournit un appoint de sept ou huit enfants. Oh ! les enfants !... Oncques n’en vis, sur un si petit espace, grouiller, brailler, grogner, pleurnicher, se trainer, se chamailler, se barbouiller plus grand nombre qu’ici. Jamais non plus, aussi belle collection d’ « individus de la race porcine », comme on dit dans les comices agricoles, de toutes les grandeurs, depuis le tendre nourrisson, jusqu’à la truie pleine dont le ventre balaye le sol, ne s’est offerte en liberté, à mes regards. Ces cochons bretons, ce sont leurs allures sans gêne, leur irruption jusque dans les intérieurs qui paraissent, au débotté, les choses les plus superlativement drôles pour les nouveaux venus. Ne vont-ils pas, gras et paresseux personnages, jusqu’à prendre des bains à marée haute, à l’instar des citadins en voyage de santé ? Ce petit monde-là, marmots et cochons, vit en bonnes relations, sur le pied d’une intimité réjouissante. L’endroit central de la localité forme à peu près une place, en face de l’hôtellerie : les uns et les autres, dès l’aube, montent jusque-là, s’y établissent pour la journée et font un de ces vacarmes dont une oreille humaine garde la souvenance. Au crépuscule, les mères viennent appréhender au corps leur progéniture. Puis : « coch ! coch ! coch ! » elles poussent les gorets jusqu’à leur cabanes respectives où elles les enferment à l’aide de la primitive chevillette, sans, pour ainsi dire, quitter le tricot qu’elles confectionnent, de leurs doigts agiles, pour les maris absents. Et les moutards des deux sexes s’en vont se bourrer de soupe et de sardines fraîches, au seuil des maisons » [13]

Cochon

[1] Le Menn (G.), « Les bretons bretonnants d’après quelques textes et récits de voyage, XIVe-XVe siècle », in Mémoire de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Bretagne, LXI, p. 105-134.

[2] Maintenon (F. d’Aubigné), Lettres choisies de mesdames de Sévigné, de Grignan, de Simiane et de Maintenon : pour servir de modèle aux jeunes filles dans le style épistolaire, Paris, H. Bossange, 1835, 2ème vol., p. 170.

[3] « Voyage de Marolle et de Basse Bretagne – 1513 »,in Malgaigne (J.-F.), Œuvres complètes d’Ambroise Paré, Paris, J.-B. Baillière, 1841, vol.3, p.693.

[4] Michiel (A.), « La Bal », in Œuvres complètes de Regnard : avec une notice et de nombreuses notes critiques, historiques et littéraires de feu M. Beuchot, des recherches sur les époques de la naissance et de la mort de Regnard, par Beffara. Précédées d'un Essai sur le talent de Regnard et sur le talent comique en général, avec un tableau des formes comiques et dramatiques et une bibliographie complète des ouvrages concernant le rire et le comique, Paris, A. Delahays, 1854, p. 282-283.

[5] Jacques Cambry (1749-1807) intègre les États de Bretagne en qualité de receveur général avant d’être nommé, en 1794, Commissaire des Sciences et des Arts. C’est à la suite d’une tournée d’inspection sur le vandalismequ’il écrit son voyage dans le Finistère. Le 30 mars 1805, il fonde avec Jacques Le Brigant l’Académie celtique. Il la préside jusqu’en 1807.

[6] Cambry (J.), Voyage dans le Finistère ou État de ce département en 1794 et 1795, Paris, librairie du Cercle social, 1798, p. 60.

[7] Exemple de guide : Girault de Saint-Fargeau (E.), Guide pittoresque du voyageur en France : contenant la statistique et la description complète des quatre-vingt-six départements, orné de 740 vignettes et portraits gravés sur acier, de quatre-vingt-six cartes de départements et d'une grande carte routière de la France, Paris, F. Didot frères, 1838, tome 5, p.6.

[8] Exemple de dictionnaire : Girault de Saint-Fargeau (E.), Dictionnaire géographique, historique, industriel et commercial de toutes les communes de la France et de plus de 20,000 hameaux en dépendant : illustré de 100 gravures de costumes coloriés, plans et armes des villes, etc…, Paris, F. Didot, vol. 2, p.29.

[9] Flaubert (G.), Œuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 146.

[10] Hugo(V.), Œuvres complètes de Victor Hugo. En voyage, Paris, Librairie P. Ollendorff, 1906-1910, Tome 1, p.53.

[11] Ibid., p. 52.

[12] Sébillot (P.), Petite légende dorée de la Haute-Bretagne, Nantes, Société des bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne, 1897, p. 75.

[13] Duchauvel (L.), Chez nous : paysages de France, Paris, A. Lemerre, 1894, p. 82-83.

La série de « La Bretagne »n’apporte dans l'ensemble rien de très nouveau : s’y retrouve la pauvreté, l’ivrognerie, la lubricité, les cochons, l'impression que les Bretons forment une population arriérée, perdue dans ses superstitions.

Malgré la campagne de dénigrement de 1918, la série reste en vente. Avant l’été 1919, la presse renoue avec les articles « Cachez ça ! ».

18 mai 1919

« CACHEZ-ÇA ! Et l’on continue à vendre, dans les débits de tabacs et magasins de cartes postales de notre ville, les affreuses, les insultantes cartes illustrées de la série « La Bretagne », où l’on voit des cochons et des Bretons danser, bras dessus patte dessous, autour d’un pichet de cidre, des cochons encore partager le lit et la table de paysans finistériens ! Tour à tour, la presse bretonne, l’Ouest-Éclair en tête, l’Union Régionaliste, l’Unvaniez Arvor, les associations industrielles et commerciales de notre région ont protesté contre cet étalage d’horreurs, supplié l’éditeur de retirer du commerce ces erreurs d’une plume malhabile, engagé fortement dans leur intérêt même, les vendeurs à « cacher ça ». Rien n’y fait. Les cochons se prélassent toujours dans les montres de l’avenue de la Gare à la rue d’Antrain. On vous les offre comme « souvenirs bretons » ! Puisque les objurgations de la presse et des associations sont impuissantes contre la diffusion de ces images injurieuses, puisque l’esprit de lucre l’emporte chez les commerçants qu’au moins tous les mécontents – et ils sont nombreux – tous les Bretons qu’atteint l’insulte dont leur pays est l’objet, se fassent une obligation de ne jamais porter leur argent dans les boutiques où ces abominables coloriages sont mis ostensiblement en vente. Cette manière de grève silencieuse et discrète, réussira peut-être où les autres moyens ont échoué »[1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 18 mai 1919, p.3.

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22 mai 1919 :

« CACHEZ-ÇA !... on nous écrit : « Monsieur le Rédacteur, / Permettez à une de vos lectrices de se joindre à vos protestations au sujet de l’exposition, dans les vitrines de quelques-uns de nos papetiers, libraires, débitants de tabacs, etc..., des abominables coloriages de la série « La Bretagne ». Elles sont insultantes pour les Bretons, et plus encore pour les Bretonnes. L’éditeur est breton : son œuvre, certes, ne lui fait pas honneur. Les éditeurs rennais ne s’honorent pas davantage en offrant ces horreurs injurieuses aux regards des passants ; mais peut-être n’ont-ils dessein que de les utiliser comme repoussoirs, pour mieux mettre en valeur leurs gracieuses et originales créations artistiques. Comment faire cesser ce scandale ? Je déplore, avec vous que la presse, les associations bretonnes aient échoué dans leur campagne d’assainissement et continuent de se voir opposer, la plus redoutable, hélas des forces : celle d’inertie. Si les cartes postales incriminées entraient dans la catégorie des publications offensantes pour les mœurs, des images ou gravures licencieuses, nous serions armés contre elles. Il y a, je crois, à Rennes, une section de la Ligue de la Moralité Publique : il lui suffirait d’agir auprès du maire ou du préfet pour que la ville en soit purgée. Mais ce n’est pas le cas. Les coloriages de « La Bretagne » n’offensent que le bon goût et la vérité. Nous ne pouvons rien contre leurs auteurs, rien contre leurs vendeurs, rien, que de ne pas mettre les pieds dans leurs boutiques. Prenons donc, tous tant que nous sommes, la résolution de ne jamais plus porter notre argent chez les mercantis que l’esprit de lucre conduit à salir volontairement leur montre. Mais n’y a-t-il pas quelque autre chose à tenter, dans le sens de la propagande. Je vois, par exemple, fort bien les instituteurs et institutrices, les maîtres et maîtresses de toutes nos écoles faisant à leurs élèves, dont ils sont chargés d’éduquer le goût, une leçon sur le beau et le laid et protestant au nom de l’art et de la petite patrie, insultés tous deux, contre la diffusion des cartes postales de la série « La Bretagne ». Il faut absolument que partout où l’on use de la parole et de la plume, on s’efforce de faire quelque chose… Ce scandale doit cesser. Veuillez, etc… Une Lectrice » [1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 22 mai 1919, p.3.

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15 juin 1919 :

« CACHEZ-ÇA ! – Nous avons le plaisir de lire dans le Cri des Écoles, organe des Étudiants et Étudiantes de notre ville, l’entrefilet suivant : « Il y a quelques jours, l’un de nos amis de l’Association des Étudiants bretons me faisait part de la déception qu’il venait d’éprouver en apercevant à l’étalage d’un magasin de notre ville quelques-unes de ces grotesques cartes postales ridiculisant encore la Bretagne et les Bretons. Une campagne pour la destruction de ces dessins malfaisants a pourtant été décidée, mais il n’apparaît guère qu’elle ait donné des résultats probants. Peut-être quelques petits marchands ont-ils été sérieusement houspillés, menacés, tandis que de grands magasins ont été épargnés ou ne craignent pas la censure spécialement établie, en prennent à leur aise aujourd’hui. Faisant chorus avec notre camarade de l’A. des Étudiants Bretons nous protestons vivement contre cet état de chose dont nous prévenons les Sociétés de Tourisme et les Syndicats d’Initiatives Régionaux que la question intéresse au plus haut point. Notre Bretagne est trop belle, a été trop glorieuse dans son passé comme au cours de ces dernières heures pour qu’on puisse supporter qu’elle soit salie de la sorte par quelques dessinateurs énergumènes heureux de trouver encore de stupides amateurs. P.G. » Ajoutons : et des marchands assez peu consciencieux pour les étaler aux yeux du public et salir ainsi la rue »[1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 15 juin 1919, p.3.

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En octobre 1920, lors du deuxième congrès de Rennes des Associations bretonnes, les congressistes appellent à boycotter toutes les librairies qui mettent en vente la série « La Bretagne» : « Le Congrès de Rennes des Associations bretonnes, dans sa séance du 17 octobre, joint ses protestations véhémentes à celles que l’Union Régionaliste Bretonne, l’Unvaniez Arvor et la presse régionale ont fait entendre à différentes reprises contre la mise en montre aux devantures de certaines librairies et bureaux de tabacs, à Rennes et dans plusieurs autres villes bretonnes, des cartes postales coloriées de la série dite « La Bretagne », éditée par une maison nantaise. Ces grossières enluminures ne craignent pas de présenter en posture ridicules des Bretons et des Bretonnes revêtus de leurs soi-disant costumes nationaux, quand elles n’en font pas des héros de scènes indécentes et libidineuses. Elles sont injurieuses et insultantes et leur auteur est d’autant moins excusable qu’il ne peut valablement prétendre avoir voulu faire œuvre artistique. Le Congrès décide de faire par la voie de la presse un appel amical aux libraires et buralistes de Bretagne, leur demandant de retirer de leur montre les cartes de la série ci-dessus désignée. Dans le cas où cet appel resterait sans effet, le Congrès invite ses adhérents à boycotter et faire boycotter sévèrement autour d’eux les établissement qui prendront la responsabilité de cette offense permanente et publique aux sentiments des populations bretonnes en même temps qu’au bon goût » [1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 18 octobre 1920, p.3-4.

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1er novembre 1920 :

« Elles sont toujours là les cartes postales / - Elles sont toujours là ! / - Quoi donc ? / - Les affreuses cartes postales de la série « La Bretagne » sur lesquelles la Bretagne est bêtement injuriée et les Bretons sottement ridiculisés. Oui, elles sont partout. On les trouve à gauche, à droite, au débouché de la gare, à la monture des bureaux de tabac, des kiosques et d’un magasin (ô comble !) de « souvenirs bretons », et en dix endroits au centre de la ville. Ces abominables coloriages s’étalent sur la voie publique avec l’inconscience coutumière à la laideur et son insolence. Disons plutôt qu’on les étale. Quel esprit de mercantilisme pousse donc leurs vendeurs à salir ainsi leurs boutiques ? Rappelons que le Congrès des Associations bretonnes qui s’est tenu à Rennes le 17 octobre a invité ses adhérents (ils étaient 360.000) à boycotter sévèrement et faire boycotter autour d’eux les établissements qui prendront la responsabilité de cette offense permanente aux sentiments des populations bretonnes en même temps qu’au bon goût. Ce boycottage est de ceux qui s’opèrent discrètement. Il vous suffit n’est-ce pas, lecteur, quand vous apercevez à l’étalage de quelque magasin ces chromos dégoûtants qui montrent des petits bretons et des petits cochons faisant la ronde bras-dessus bras-dessous autour d’un pichet de cidre, de vous abstenir d’y entrer et de réserver vos achats pour ailleurs. À bon entendeur, salut ! » [1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 1er novembre 1920, p.3.

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En 1921, l’Ouest- Éclair persiste dans sa campagne : « Et les cartes postales « La Bretagne » sont toujours là ! À plusieurs reprises, depuis bientôt quatre ans, nous avons protesté contre la mise en montre aux devantures de certaines librairies et de bureaux de tabacs de notre ville des cartes postales coloriées de la série dite « La Bretagne », lesquelles sont injurieuses et insultantes pour cette Bretagne que leur éditeur a la prétention de glorifier. En octobre dernier, le Congrès des Associations Bretonnes a émis un vœu demandant amicalement aux libraires et buralistes rennais de retirer de leur montre ces grossières enluminures. Il n’est pas, croyons-nous, un organe de la presse rennaise qui ne soit associé à ce vœu. Rien n’y a fait. Les cartes sont toujours là, plus insolentes que jamais, elles présentent en postures ridicules des Bretons et des Bretonnes revêtus de leurs soi-disant costumes nationaux, quand elles n’en font pas les héros de scènes grotesques ou libidineuses… Puisque les boutiquiers s’obstinent, faisons comme eux, et rappelons que le Congrès d’octobre avait invité la population rennaise à boycotter discrètement autour d’eux les établissements qui prennent la responsabilité de cette offense permanente et publique aux sentiments des Bretons en même temps qu’au bon goût. A bon entendeur, salut. »[1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 11 juin 1921, p.3.

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En septembre 1921, l’Union Régionaliste fait encore une tentative d’intimidation : « CACHEZ-ÇA ! Le Congrès de l’Union Régionaliste Bretonne qui tient ses séances à Perros-Guirec, a adopté un vœu protestant conte « l’exhibition et la mise en vente de cartes postales qui discréditaient les traditions, les mœurs et les habitants de la Bretagne ». Il s’agit entre autre de la série de cartes postales intitulée La Bretagne. Il y en a toujours, il y en a beaucoup à la montre de certains bureaux de tabacs et librairies de notre ville. Une fois de plus, nous tournant vers ces commerçants nos compatriotes, nous leur disons : Par égard pour la Bretagne et les Bretons et pour éviter que nos visiteurs étrangers aient une mauvaise impression de cette Basse-Bretagne qu’ils ne connaissent que par les livres et que l’image trahit si vilainement, n’exposez plus ces horreurs à la vue. Cachez-ça ! Cachez-ça ! »[1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 6 septembre 1921, p.3.

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Mais les journaux et les associations bretonnes n’y peuvent rien. Jusqu’à la fin de l’année 1921, le journal Ouest-Éclair ne peut que s’acharner…

8 octobre 1921 :

« Encore une fois : Cachez-ça ! L’Ouest-Éclair et son confrère la Vie Rennaise ont à plusieurs reprises élevé la voix contre l’édition des cartes postales intitulées la Bretagne et qui ridiculisent notre province d’une façon plus ou moins ignominieuse et en tout cas fort peu spirituelle. Un de nos amis, ayant hier, en termes polis reproché à une commerçante rennaise de se faire l’inconsciente propagatrice de cette grotesque manœuvre anti-bretonne, s’est vu avec regret traité de noms d’oiseaux dans des termes d’une inimaginable violence. Inutile de dire que notre ami, conscient d’avoir fait son devoir n’insista pas et montra, en manifestant le plus grand calme, le mépris qu’il avait de ces injures et le désir qu’il avait de voir au plus tôt renvoyer les névropathes à la salpêtrière et les dessinateurs en question à leur ordures. Néanmoins, nous trouverons bon de profiter de ce regrettable incident pour faire encore appel aux associations bretonnes et les prier d’user de leur influence pour empêcher la vente en Bretagne, par des Bretons, des cartes postales dont nous parlons. La ville de Rennes, capitale de la Bretagne, se doit bien en cette occasion de donner l’exemple et de battre le rappel. D’ailleurs le gain que procure aux commerçants la mise en vente de ces ordures est assez minime pour quenous n’ayons aucun regret à le leur reprocher. Il y a en Bretagne des moyens plus lucratifs et plus élégants de gagner son existence. Et c’est pourquoi, sans scrupule nous demandons aux Rennais de cacher ça ou de la faire cacher »[1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 8 octobre 1921, p.4.

2 bis

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En 1922, l’Ouest-Éclair publie un dernier article.

« Jusque à quand… Elles s’étalent toujours à la devanture de quelques-unes de nos papeteries et bureaux de tabac, ces cartes postales abominablement coloriées, qui prétendent illustrer « La Bretagne » et qui, tant par leur « sujet » que par sa légende, la caricaturant odieusement : ce n’est pas seulement à Rennes, hélas, qu’elles blessent les yeux des passants, avec leurs sentiments s’ils sont Bretons. Un de nos confrères parisiens, qui vient de prendre part à la Semaine Touristique du Morbihan, s’étonnait hier que les Bretons aient supporté sans se fâcher tout rouge l’exhibition de ces grossières enluminures où ils sont méchamment ridiculisés « et qu’on est surpris, écrivait-il, de voir édité dans le pays même ». Cette imagerie perfide, selon lui, a pu contribuer à détourner les jeunes générations du costume traditionnel, dont nos enluminures semblent s’être ingéniées à faire la vesture d’un carnaval, quelque chose comme la défroque d’un chienlit. L’Ouest-Éclair et les autres organes de la presse régionale ont à plusieurs reprises dénoncé le scandale de cette exhibition injurieuse. Le Congrès des Associations Bretonnes, en 1920, l’Union Régionaliste Bretonne et la Fédération Régionaliste, dans leurs récents congrès, s’en sont émus de leur côté. Rien n’y fait. Les cartes sont toujours là. La Bretagne des ivrognes et des cochons s’étale plus insolemment que jamais sous le regard des touristes amusés et l’on rougit de penser que là-bas, dans quelque coin de l’Ile de France, de la Provence ou de l’Amérique, ce sont ces petits cartons malpropres qui évoquent à l’esprit de l’habitant « la terre de granit recouverte de chêne ». Qu’attendent notre nouvelle Académie Bretonne, les « Mignoned Breiz Isel », nos confrère de « Breiz Atao », les associations d’étudiants bretons, pour le faire cesser, ce petit scandale là ? Il y a des moyens… Le tout est d’oser » [1].


[1] Ouest-Éclair de Rennes, 7 octobre 1922, p.4.

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ACTE 2. Comme on fait son lit on se couche…

Alors que l’Ouest-Éclair s’évertuait depuis plusieurs années à prêcher contre toute forme de cartes postales « rabelaisienne » [1], le quotidien ne peut réitérer sa campagne contre « La Bretagne » en 1923. Les rédacteurs du journal, plus particulièrement l’Abbé Félix Trochu, sont, en effet, accusés de vendre des cartes postales pornographiques par Léon Daudet, chef de file de l’Action Française !

Depuis 1906, les polémiques entre les journaux l’Ouest-Éclair [2] et L’Action Française [3] fusent. Les critiques, dirigées contre Desgrées du Lou et l’Abbé Trochu, atteignent un premier paroxysme en 1909 et en 1910 quand les Monarchistes et les membres du clergé, lecteurs de L’Action Française, du Journal de Rennes et du Nouvelliste de Bretagne, craignent que la situation politique des régions de l’ouest soit changée à cause des orientations républicaine libérale, démocrate et catholique des responsables de l’Ouest-Éclair. Un premier procès pour diffamation a lieu en 1910 contre le journaliste monarchiste Albert Monniot suite à la publication d’une brochure de soixante-dix pages intitulée Bas les masques ! L’Ouest-Éclair et ses dirigeants, brochure recommandée par des affiches dans les bureaux de l’Action Française [4].


[1] Ouest-Éclair, 5 aoüt 1917, p. 3.

[2] Créé par l'abbé Trochu et Emmanuel Desgrées du Lou, le journal Ouest-Éclair se veut une alternative aux titres conservateurs ou anti-cléricaux. Proche du catholicisme social, les grands titres privilégient les faits régionaux. Le quotidien connaît un tel succès, que les éditions locales se multiplient rapidement. Sous l'Occupation, le journal adopte un ton maréchaliste. Il est remplacé par Ouest-France à la Libération.

[3] Le journal de l’Action française connaît son apogée dans l’après-guerre, avec près de 50 000 numéros quotidiens. Fondé par Charles Maurras et Léon Daudet, ce quotidien se veut avant tout nationaliste et anti-républicain. Son ton provocateur, son orientation antisémite et antimaçonnique, lui permet de fédérer l'ensemble de la droite conservatrice jusqu'en 1926, date à laquelle il est mis à l'index par le pape. Le soutien qu'il apporte à Vichy lui vaut d'être interdit en 1944.

[4] « Cour d’appel de Rennes. L’Ouest-Eclair contre M. Albert Monniot », in Ouest-Élair, 22 juin 1910, p. 6.

Titre AF

Titre OE

En 1923, le « scandale de l’Ouest-Éclair » ou « l’Affaire Daudet » - selon que le lecteur s’intéresse à la version de l’Action Française ou de l’Ouest-Éclair - a pour source, entre autre, la publication, en 1921, du roman L’Entremetteuse de Léon Daudet [1], et ce, même si l’affaire des cartes postales considérées comme pornographiques de la série « Autours des Lits Clos bretons » , collection Ouest-Éclair, s’insère dans un ensemble complexe de plusieurs autres événements contemporains savamment mélangés et distillés les uns dans les autres par les auteurs des articles du journal de l’Action Française durant toute l’année 1923, afin de développer la thèse d’un vaste complot contre Léon Daudet et l’Action Française.

Le roman L’Entremetteuse, dédié à Marcel Proust, voit rapidement son texte accusé d’obscénité. Daudet décide donc de le supprimer de son œuvre, mais quatre affiches intitulées Les cochonneries de Léon Daudet, Les Tartufferies de l’Action Française, Les ordures sadiques de Léon Daudetet Le plus beau chantage de Léon Daudet [2], signées par André Gaucher sont apposées dans les rues de Paris durant l’année 1922. Le journal L’Humanité explique dans son article « Chronique de l’Entremetteuse. L’horreur de la publicité » : « L’Honorable Léon Daudet [[3]] n’aime pas la publicité. Il n’aime surtout pas celle que lui fait gratuitement sur les murs de Paris, le royaliste André Gaucher. M. Gaucher révèle aux Parisiens le vrai visage, si je puis dire, de l’Entremetteuse. Comme il a collaboré un certain temps à l’Action Française, ses accusations sont précises et leur succès foudroyant. L’Honorable Léon Daudet a dépêché une équipe de ses camelots pour lacérer les affiches. Quelques-uns opéraient, il y a trois jours, au Quartier Latin. La foule les corrigea. D’autres sur les grands boulevards, déchiraient « Les cochonneries de Léon Daudet » en plein jour. Il y eut du grabuge. Pour s’en sortir, les infortunés gamins du Roy s’enfuirent, à l’exception d’un brave qui prétexta les « qualités »de flic. Mais, mené au commissariat, il s’en repentit. Les affiches continuent à glorifier le talent pornographique de l’Honorable Léon Daudet » [4].

En avril 1923, Léon Daudet et Charles Maurras portent plainte contre André Gaucher, auteur des affiches diffamatoires toujours apposées dans Paris, mais surtout auteur d’articles de menaces de mort contre eux, parus dans les colonnes de l’Ère Nouvelle en date des 17 et 19 janvier, le mois même de l’assassinat de leur confrère Marius Plateau [5]. Le 6 mai, le quotidien monarchique s’en prend aux directeurs de l’Ouest-Éclair suite à la réimpression par l’imprimerie commerciale du journal rennais d’un grand nombre d'exemplaires des quatre affiches : « Laissons de côté Gaucher et les pauvres diables auxquels il distribue les miettes de sa postule. Le beau gibier, c’est l’Ouest-Eclair. L’Ouest-Eclair, M. Desgrées du Lou, l’abbé Trochu, éditeurs clandestins d’affiches obscènes qui jettent la boue sur les femmes âgées et les familles ! L’Ouest-Eclair conduite souterraine de ce tuyau d’épandage dont la bouche est un Gaucher ! Ah ! la bonne histoire, et comme elle ferait rire si elle n’inspirait tant de dégoût. L’Ouest-Eclair paiera, et de toutes les manières. Les diffamations étant abominables, les circonstances dans lesquelles elles ont été commises, étant d’une lâcheté particulièrement basse et odieuse, c’est un million de dommages-intérêts que Léon Daudet compte demander à la Société de l’Ouest-Eclair […] Mais la plus cruelle sanction sera celle du déshonneur. En ce qui concerne l’abbé Trochu, ce prêtre d’affaires déjà bien déconsidéré dans la région, Léon Daudet adressera incessamment à S. Em. Le cardinal-archevêque de Rennes une plainte où il posera à son tour et, justement cette fois, la question : Pouvait-il publier ça ? Quant à Emmanuel Desgrées du Lou, nous le savions notre adversaire et nous avons au jadis, avec ce silloniste militant, des polémiques assez vives. Nous n’aurions jamais pensé toutefois que la passion politique l’entrainât à se salir à ce point. Voilà donc l’âme, - l’âme fuyante et ignoble – du démocratisme chrétien ! Nous la tenons, nous la maintiendrons ferme, toute nue, devant le public, dans sa saleté et sa hideur. L’Ouest-Eclair ne s’en relèvera pas » [6].

Le 9 mai, l’Abbé Trochu répond en une de l’Ouest-Éclair :

« A. M. Léon Daudet. »

« Léon Daudet avait déjà engagé en 1909 une campagne contre l’Ouest-Éclair. Trochu lui répond « pensez-vous que je suis un de ces hommes pusillanismes et trembleurs, comme il s’en rencontre tant, qui n’osent dire tout haut ce qu’ils pensent tous bas de votre laideur morale. S’il en est ainsi, vous ne tarderez pas à vous apercevoir une fois de plus que nous avons le front de vous regarder bien en face. Nous sommes résolus nous aussi à ne pas vous lâcher, et à révéler à un public qui l’ignore, le vilain personnage que vous êtes…, dans la mesure toutefois où le permettent les convenances et le puero maxima debetur reverentia ; car il est des plats qui ne se servent pas – surtout dans l’Ouest-Eclair- ce sont les plats scatologiques, ceux-là qui ont vos préférences » [7]. La presse parisienne exploite l’affaire qui prend de l’importance. Dans un premier temps, L’Action Française accuse directement l’Ouest-Éclair, puis l’Abbé Trochu [8], sous-entendant, puis clamant qu’il est le complice de Gaucher [9]. L’histoire aurait pu se cantonner aux affiches, mais Daudet profite de la découverte de la série « Autours des Lits Clos bretons », collection Ouest-Éclair, pour s’en prendre à Trochu et l’accuser de pornographie dans un simple postscriptum à son édito du 13 mai : « P.S. – Voilà bien une autre histoire ! L’abbé Trochu, qui vend de tout, met aussi en vente – collection Ouest-Eclair – une série de cartes postales licencieuses – et, pour deux d’entre elles, nettement obscènes – dont je viens de recevoir les stupéfiants échantillons. Cela s’appelle Autour des Lits Clos bretons. C’est une insulte sans nom aux mœurs bretonnes, contre laquelle s’apprêtent à protester, m’assure-t-on, plusieurs pères de famille rennais, indignés de l’exposition et de la mise en circulation de pareilles ordures. Ce scandale fantastique est à rapprocher de l’impression clandestine par l’Ouest-Eclair des affiches immondes et diffamatoires du policier et maître chanteur André Gaucher, devenu leader moraliste à l’Ouest-Eclair. Décidément, tartufe est complet ! Avant d’exposer – sous quelques voiles – à nos lecteurs, et en signalant au parquet de Rennes cette ahurissante série de cartes postales dites « tableaux vivants », je tiens à préciser qu’il n’y a aucune illusion ni supercherie possible. Le corps du délit – même du « des-lits-clos », porte, au verso destiné à la correspondance l’estampille très lisible : Coll. Ouest-Eclair… Maxima debetur puero reverentia s’écriait, l’autre jour, l’abbé Trochu, me reprochant, à moi romancier et laïc, d’avoir écrit des romans peu chastes. Eh bien ! elle est jolie la révérence que vous gardez à l’enfance, dans votre maison mal close, mes bons messieurs ! »[10] C’est le début du traitement médiatique de la série des Lits Clos …

[1] Daudet (L.), L'Entremetteuse, Paris Flammarion, 1921, 278 p.

[2] Ouest-Ėclair, 12 avril 1927, p.1

[3] « L’Honorable Léon Daudet », expression inspirée du titre du livre d’André Gaucher, L'Honorable Léon Daudet, contribution aux enquêtes de la conscience nationale, Paris, éditions de la Parole française, 1921, 207 p. dont le journal La Lanterne disait le 23 avril 1921 : « C’est le titre d’un intéressant volume qui vient de paraître aux éditions « La Parole Française » et qui a pour auteur M. André Gaucher. Il était annoncé depuis longtemps et attendu avec impatience. Et il suffit à faire comprendre pourquoi M. Léon Daudet, prévenu de sa publication, s’est hâté de faire savoir que sa conscience (sic) lui interdisait désormais le duel. Car bien évidemment la seule réponse possible à ce volume serait l’envoi de deux témoins… Mais M. Léon Daudet connaît assez son ancien ami pour savoir que c’est un redoutable adversaire, et M. Léon Daudet tient avant tout à sa peau: on l’a bien vu en 1914. D’où cet alibi préventif d’une carence désormais définitive et qui a pour effet de le mettre à l’abri du pistolet de M. Paul de Cassagnac et de l’épée de M. Gaucher ».

[4] L’Humanité, 9 juin 1922, p.2.

[5] Marius Plateau, proche collaborateur de Léon Daudet, était un personnage central, à la fois secrétaire général de la Ligue d’Action française et responsable des forces supplétives appelées les Camelots du Roi qui peuvent être définis comme une organisation de combat royaliste, de type paramilitaire, composée en majorité d’étudiants.

[6] Pujo (M.), « Une imprimerie clandestine. L’imprimeur de Gaucher était l’Ouest-Eclair ! », in L’Action Française, 6 mai 1923, p. 1.

[7] Ouest-Éclair, 9 mai 1923, p. 1.

[8] « Le scandale de l’Ouest-Eclair. L’abbé Trochu complice d’un maître chanteur », in L’Action Française, 7 mai 1923, p. 1 ; « Le scandale de l’Ouest-Eclair », in L’Action Française, 8 mai 1923, p. 1. ; Ouest-Éclair, 9 mai 1923, p. 1.

[9]« Trochu, son Gaucher, et mon dossier », in L’Action Française, 11 mai 1923, p. 1. ; Ouest-Éclair, 9 mai 1923, p. 1 ; « Le scandale de l’Ouest-Eclair. L’abbé Trochu complice d’un maître chanteur », in L’Action Française, 7 mai 1923, p. 1.

[10] L’Action Française, 13 mai 1923 p.1

Les auteurs des articles de L’Action Française, surtout le rédacteur en chef Maurice Pujo, insistent souvent sur le caractère dénaturé et décadent des mœurs de leurs détracteurs afin que le plus grand nombre les suspecte d’immoralité. Dans leurs propos, l’affaire des affiches et des cartes postales des Lits Clos s’intègre dans la globalité de l’évolution des mœurs contre lesquelles ils s’élèvent. Des explications détaillées sont données dans les pages du journal qui consacre soit sa une au sujet, soit des articles quotidiens. La quasi-intégralité des éditions du mois de mai 1923 est le reflet de cette obsession. Il s’agit pour L’Action Française de décrédibiliser ses adversaires politiques en démontrant qu’ils incarnent le relâchement des mœurs, la dégénérescence morale.

L’Ouest-Éclair va se prendre au jeu de son attaquant et va s’efforcer de répondre quotidiennement aux accusations. Le 14 mai, Emmanuel Desgrées du Loû défend son journal dans son édito : « L’affaire Daudet. Une diversion ridicule » : « Parbleu ! nous le savions bien que M. Léon Daudet allait nous « sortir » cette funambulesque histoire et essayer ainsi de nous faire passer auprès de ses lecteurs pour aussi pornographes que lui. L’Ouest-Eclair éditeur de cartes postales licencieuses : quelle aubaine pour M. Léon Daudet !...Mais d’abord, exposons l’affaire. On va voir que cette nouvelle agression ne porte pas et que nous sommes fort à l’aise pour y répondre. Il y a quelques années – c’était dans les derniers temps de la guerre – notre administrateur auquel devait succéder, quelques mois plus tard, notre ami M. Saucourt-Harmel, acheta, pour le compte des services de papeterie de l’Ouest-Eclair, un stock considérable de cartes postales reproduisant des paysages de notre province. Dans ce stock était comprise la série bien conue de tous nos compatriotes : Autour des lits clos bretons, série déjà populaire avant les événements de 1914 et contre laquelle ne s’était jamais élevée, dans ce temps-là, aucune protestation. Pendant assez longtemps, le stock en question resta dans nos magasins. En octobre 1921 notre nouvel administrateur préféra s’en débarrasser et le rétrocéda à une maison de Rennes : le Comptoir de la Carte Postale qui, comme son nom l’indique, tient commerce de ce genre d’illustrations. Les cartes postales furent mises en vente. Elles portaient la mention : « collection de l’Ouest-Eclair ». Par la suite M. Saucourt-Harmel ayant été avisé que la série Autour des lits clos bretons, figuraient certains sujets, une douzaine tout au plus, qui pouvaient donner prise à la critique, en raison des scènes de gauloiserie qu’elles représentaient, demanda à notre acquéreur de vouloir bien les retirer de la vente. Le Comptoir de la carte postale fit aussitôt droit à notre demande, et depuis cette époque la collection dite autours des lits clos bretons a été complètement expurgée de tout ce qu’elle pouvait contenir de répréhensible. Malgré tout, quelques-uns des exemplaires déjà mis en circulation n’ont pu être retirés immédiatement, et c’est ainsi qu’il a été possible à nos adversaires de se les procurer et d’en faire état contre l’Ouest-Eclair. Sur cette minuscule affaire dont l’auteur de Suzanne et de l’Entremetteuse entreprend bien en vain de grossir l’importance, telle est l’exacte vérité. Cette vérité étant connue, j’affirme qu’il n’est pas une de ceux qui ont lu les livres de M. Léon Daudet qui ne sache à quel point la diversion qu’il tente, en ce moment, est injustifiée. Il n’y a pas de proportion, en effet, entre l’inconvénient passager de la publication qu’il dénonce si hypocritement à l’indignation de ses vertueux lecteurs et le mal profond et quasi irrémédiable causé pas ses livres.

TARTUFE

Ah ! Mon Dieu ! je vous prie. Avant de parler, prenez-moi ce mouchoir.

DORINE

Comment ?

TARTUFE

Couvrez ce sein que je saurais voir !

Voilà M. Daudet.

Nous verrons, avant peu, ce que peut bien valoir la pudeur d’un homme qui pendant des semaines, des mois et des années s’est composé, pour son œuvre de perversion des jeunes cerveaux et des jeunes âmes, tout un monde d’images abominables et lentement, délibérément, obstinément, s’est appliqué à se corrompre lui-même afin de corrompre plus sûrement les autres. Entre le cas de cet homme et celui dans lequel il prétend nous mettre, il n’y a aucune analogie et quoi que fasse M. Daudet pour corser de nouveaux mensonges la stupide accusation qu’il vient de porter contre l’Ouest-Eclair, il ne réussira pas à se soustraire à la déconsidération morale et à l’indélébile flétrissure que lui ont méritées, sans parler du reste, ses romans ignominieux. » [1]

[1] Ouest-Éclair, 14 mai 1923, p. 1.

Face à cette défense, Daudet va faire glisser son propos vers celui qu’il considère comme le point faible du quotidien breton : les cartes postales ne sont plus seulement l’œuvre du journal Ouest-Éclair, mais avant tout les carte postales de l’Abbé Trochu. Il titre donc le 15 mai :

« Dans la boutique de l’Ouest-Eclair. Les cartes postales de l’abbé Trochu »

« Ainsi que la vertu, le vice a ses Desgrées… L’exécution des hommes de l’Ouest-Eclair est une délivrance pour la Bretagne. » Tel est le sens des innombrables lettres que nous apporte le courrier de chaque jour. L’abbé Trochu et son Desgrées du Lou auront voulu cette exécution. Nous ne nous occupions pas d’eux. Clandestinement, honteusement, ignoblement, ils se sont abouchés avec un maître chanteur et policier, le sieur André Gaucher – un des instigateurs du meurtre de Plateau, meurtre de Police et de Police « Allemande », nous insistons sur ce point – et ils ont imprimé, pour cet individu, une série d’affiches diffamatoires, mettant en cause une femme âgée, une mère admirable, des êtres innocents et purs, éloignés de toutes querelles politiques. Découverts et dénoncés, poursuivis, ils auraient pu ces misérables, marquer un remords et une honte, demander pardon ; loin de là, ils ont redoublé, ils redoublent de calomnie et d’outrages. Ils sont en besogne commandée, évidemment, et ils vont jusqu’au bout de leur stupre. Que leur destin s’accomplisse donc ! J’ai là, sur ma table, venant de Rennes, et portant la marque de fabrique Collection Ouest-Eclair, un jeu de ces cartes postales illustrées que, dans l’argot des marchands spéciaux, on appelle des « maillots » ou encore des « tableaux vivants ». C’est la série des Lits clos bretons. Cette série constitue, non seulement une insulte violente aux mœurs patriarcales de ces admirables paysans bretons et de ces honnêtes paysannes, qu’elle montre dans des poses à la fois grotesques et impudiques ; mais encore un outrage public à la pudeur aussi caractérisé que celui commis jadis par l’inspirateur politique de l’Ouest-Eclair, par le souteneur et pilleur de fonds secrets Aristide Briand. Pour mettre en scène photographique, pour imprimer –dans leur imprimerie clandestine – pour faire tirer et pour répandre et mettre en vente de pareilles ordures, il faut que l’abbé Trochu et son Desgrées du Lou obéissent à un démon de midi bien conditionné. Ici c’est une pauvre fille, un modèle nu comme au café-concert – c’est-à-dire souligné d’un pagne transparent – qui dégringole dudit lit clos, avec cette légende : « Il était temps que je me réveille ! » Là, c’est une autre malheureuse dans le même costume – Le lever de la petite Bretonne – s’apprêtant à mettre ses bas noirs devant ses vêtements savamment éparpillés. Là, c’est une prostituée cassée en quatre comme le sonnet de Baudelaire, tombant de sa couche dans une posture que l’on devine, ses pauvres jambes nues portant à faux dans la baie du lit clos de l’Ouest-Eclair et s’écriant : « Ma doué, la descente est rapide ! » Puis voici un couple : Qu’il est doux de vivre ! Mais je ne saurais vous le décrire : tout condamné sévèrement que je suis par le « Peut-on publier ça » du chastissime au meurtre André Gaucher, je ne saurais peindre une scène aussi vive, ni d’une aussi basse et sordide lubricité. Ce n’est pas Desgrées du Lou ; c’est Desgrées d’un autre animal ; et l’excès de chute de l’abbé Trochu s’accélère ici jusqu’à la dégringolade de la pudeur hypothétique d’un tenancier de mauvais endroit : l’album de « monsieur ». Par quelle aberration ces marchands de tout, qui tiennent boutique à l’Ouest-Eclair, en sont-ils descendus à fabriquer ces saletés sans nom – injurieuses pour la Bretagne qu’ils exploitent – et à en tirer profit ? C’est un abime de psychologie satanique dans lequel je n’ai pas l’intention de pénétrer. On se représente mal un prêtre en soutane commandant ces poses lubriques au photographe, choisissant ou faisant choisir les sujets et modèles nus, les proposant à Desgrées du Lou, puis regardant, l’effet que ça fait, une fois tiré et bien tiré ! Maxima debetur puero reverentia, déclare en se signant l’abbé Trochu, devant les affiches publiées dans son honorable boite, avec le timbre mensonger de l’imprimeur : 2, villa Violet, à Paris, et la signature obscène de Gaucher. Mais quelles ravages peuvent faire, dans l’ame des petits bretons, qui ont quelques sous au fond de leur poches, ces cartes savamment licencieuses, destinées à grossir l’énorme magot de l’abbé Trochu et la caisse de M. du Lou (Desgrées) ! Ah ! les beaux professeurs de morale que voilà, et bien dignes de leur compère Téry, qui dédia l’ouvrage le plus sadique de notre temps à une petite fille, sa nièce et filleule, qui vient de faire sa première communion. Car c’est la dédicace des Cordicoles – dont j’ai l’exemplaire sous les yeux, à côté de leurs dignes compagnes, les cartes postales de Trochu…

On affirme que des pères de famille de Rennes, indignés de l’audace de Trochu, vont demander la saisie des cartes obscènes de l’Ouest-Eclair. Ils auront raison. Le masque de Tartufe, arraché, laisse voir un visage bassement sinistre… et penché sur une besogne malsaine, à laquelle il importait de mettre fin. » [1]


[1] L’Action Française, 15 mai 1923, p. 1.

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Le débat entre les deux journaux va dès lors s’enliser dans les accusations morales entre Trochu et Daudet, à savoir qui est le plus pornographe ou le plus obscène. L’Ouest-Éclair va s’intéresser de plus près aux romans de Léon Daudet, et ce dès le 16 mai :

« Léon Daudet-Tartufe »

« L’exécution des hommes de l’Ouest-Eclair, écrit l’inénarrable Léon Daudet dans l’Action Française, est une délivrance pour la Bretagne.» Excusez du peu ! Nous sommes exécutés ! C’est fini !... Diable, ça n’a pas été long…En vérité, c’est à n’y pas croire ! Quand il est parti en guerre contre nous, le terrible diffamateur professionnel annonçait des choses effrayantes : « Vous allez voir ce que vous allez voir !... Amateurs de scandales, attention ! Je vais tout déballer, je vais tout dire ; tant pis pour la casse !... Ah ! Messieurs de l’Ouest-Eclair, vous ne connaissez pas Léon Daudet ! » Et il a tout dit, cet homme terrible. « J’ai sur ma table – écrit-il à peu près – une série de cartes postales que m’ont envoyée mes mouchards de Rennes ; ces « lits-clos bretons » sont dégoutants ! » Là-dessus, l’inimitable écrivain pornographe, l’auteur de Suzanne, de l’Astre Noir et de l’Entremetteuse, crie au scandale et, dans un délire de vertueuse pudeur, déclare « qu’il se trouve en présence d’un abime de psychologie satanique dans lequel il n’a pas l’intention de pénétrer » ; Ah ! la belle âme ! Ah ! le beau professeur de morale que voilà ! Ce serait à mourir de rire si cet homme n’était pris au sérieux par quelques milliers de braves gens qui croient en lui dur comme fer… Parce qu’ils ne le connaissent pas, lui qu’un écrivain étranger, ami de la France, qualifiait récemment de « maniaque de la profanation », « de Caliban scabreux contre qui des mesures d’ordre administratif et sanitaire devraient être prises ! » « Sans doute, ajoute cet écrivain, son père, Alphonse Daudet, sentimental, auteur du Petit Chose et des Lettres de mon Moulin, avait-il épuisé toute la réserve de tendresse dont disposait la famille, car il n’est rien resté à sa malfaisante progéniture, rien qu’un gigantesque talent pour l’insulte, l’obscénité et la voyouterie ». Voilà, Honorable Monsieur Léon Daudet, ce qu’on pense de vous, non seulement en France où vous êtes depuis longtemps connu, mais à l’étranger où vous avez la prétention de représenter la France dons son « nationalisme intégral ». Votre œuvre littéraire donne la nausée et votre œuvre polémique soulève l’indignation ou inspire le mépris. Comme romancier vous ne vous complaisez que dans l’ordure, comme journaliste vous ne savez que trainer vos adversaires dans la boue. Des arguments, des preuves, vous n’avez que faire : la mauvaise foi, le mensonge et l’injure vous suffisent. Eh bien ! laissez-nous vous le dire : ça ne prend plus. A force d’outrance, de violence, d’imposture, de mensonges et de diffamations, vous vous êtes démonétisé. On ne croit plus à vos balivernes. Vos histoires de traitres et de trahisons ne sont même plus amusantes ; c’est toujours la même chose, l’éternelle chaine que vous nouez et dénouez du haut de vos tréteaux comme un amuseur de foire… Le truc est connu, il embête. Cherchez autre chose. Au fait, puisque peu vous importe la besogne pourvu que l’argent entre dans votre caisse, pourquoi ne vous consacreriez vous pas exclusivement à la pornographie où vous n’avez point de maître ? Mais, de grâce, quoi que vous fassiez, Monsieur, ne vous mêlez pas de moraliser vos contemporains, ni de donner des leçons de vertu : Tartufe prêchant la Morale manque d’autorité. » [1]


[1] Ouest-Éclair, 16 mai 1923, p. 1.

L’Ouest-Éclair publie par la suite d’autres articles touchant plus particulièrement à l’œuvre littéraire de Daudet, comme « L’Honorable Léon Daudet sans masque » [1], « Un chef de ligne déplorable» [2] ou « Le Papa de l’Entremetteuse » [3]. Trochu va même demander à l’abbé Bricourt, directeur de la Revue du Clergé Français d’analyser en trentaine des romans de Léon Daudet. L’Ouest-Éclair publie son analyse sous le titre « Un scandale. Les romans de M. Léon Daudet » et tire le livre à 15 000 exemplaires, précisant dans l’avant-propos : « M. Léon Daudet champion du trône fait aussi figure, au regard d’un trop grand nombre de catholiques, de champion de l’autel. Dès lors, comment a-t-il pu écrire des livres malsains dont nous signalons aujourd’hui le péril à l’attention des gardiens de la morale publique ? Comment s’il est vrai que ces livres sont, pour la plupart, antérieurs à sa « conversion », ne les a-t-il pas retirés de la circulation et au contraire, en a-t-il autorisé la réimpression ? Combien continue-t-il d’en encaisser les droits d’auteur ? … et comment, enfin, ne ressent-il pas tout ce qu’il a d’illogique, de choquant et même d’odieux à se proclamer le fils respectueux de l’Église, à se faire passer pour son défenseur le plus vigilant et le plus élémentaire de la morale chrétienne et qu’il fait argent de cet impur commerce» [4].

[1] Ouest-Éclair, 19 mai 1923, p. 1.

[2] Ouest-Éclair, 5 juin 1923, p. 1.

[3] Ouest-Éclair, 8 juin 1923, p. 1.

[4] Un scandale : les romans de M. Léon Daudet, Rennes, L'Ouest-Eclair, 1923, 142 p.

Scandale

Scandale détail

La réplique de L’Action Française consiste en l’exhumation d’une nouvelle carte postale Collection Ouest-Éclair, révélation annoncée encore dans un postscriptum, mais surtout par le titre « La boutique infâme de l’ « Ouest-Eclair » Scandaleuse rébellion de Trochu » : « P.S. – On me transmet de nouvelles cartes obscènes de la série dite « Trochu-Eclair ». Deux ne sauraient être décrites ici. La troisième représente une jeune fille demi-nue, jambes nues, faisant l’ascension d’un lit clos breton, où l’attend un jeune homme impatient. En bas… Légende : La tentation du père Antoine. C’est le type même du « tableau vivant », pour lequel on fait poser des malheureuses, ainsi vouées à la prostitution par la photographie. Tels sont les rigoureux moralistes qui m’accusent, en compagnie de Téry des Cordicoles, d’écrire des romans où amour rime avec tambour. Trochu et Desgrées du Lou, en pères la Pudeur, c’est aussi comique que Briand en garde champêtre, et que Téry en chastissime !... A toutes Aides, messieurs, à toutes Aides ! » [5].

Pour toute réponse du quotidien rennais, le postscriptum : « P.S- Au sujet de cette ridicule histoire de cartes postales que connaissent nos lecteurs et dont M. Daudet a essayé de se servir pour faire diversion, j’ai adressé, il y a quelques jours, au gérant de l’Action Française, une lettre de rectification. L’Action Française ne l’a naturellement pas insérée. Je lui ai fait sommation samedi et, s’il le faut, nous plaiderons. Je constate simplement aujourd’hui que M. Daudet a peur de la vérité et qu’il se refuse à la faire connaître à ses lecteurs. Ce refus permet d’apprécier à sa valeur la campagne mensongère et calomnieuse du directeur de l’Action Française. » [6]


[5] L’Action Française, 20 mai 1923, p. 1.

[6] « Le scandale Daudet », in Ouest-Éclair,22 mai 1923 p.1

EH 4660

EH 5556

Une des dernières attaques « épistolaire » de mai 1923 contre la collection des Lits Clos de L’Action Française consiste en cette analyse de la « Collection Ouest-Eclair » : « L’abbé Trochu et son digne compère Desgrées du Lou ont commencé à profiter de nos leçons. Ils nous envoient une nouvelle édition de la lettre dite de « rectification » dont ils nous avaient demandé l’insertion, édition expurgée cette fois du nom de tiers auxquels ils voulaient passer leur responsabilité. Leur lettre n’est pas encore correcte puisqu’elle contient à la fin un paragraphe qui sous la forme alambiquée, s’efforce d’être offensant pour nous. Aussi nous contenterons-nous de publier intégralement la partie contenant les explications de fait auxquelles ils ont droit. En quoi nous nous montrerons plus respectueux de la loi qu’eux-mêmes qui, ayant abusé du nom de M. Robert Guillou dans un article de première page, ont inséré en deuxième page un simple résumé, fait de mauvaise foi, de la réponse qui leur avait été adressée. La lettre en question ne concerne pas les affiches clandestines et « infâmes » comme l’écrivait hier le cardinal Charost, mais les cartes postales obscènes qui portent la firme de l’Ouest-Eclair et qui ont été signalées par Daudet dans son article du 15 mai : « Au cours de l’année 1918, les services de Papeterie de l’Ouest-Eclair, constitués depuis lors sous le nom de Comptoir Breton de Papeterie, en société anonyme, indépendante de notre journal (1) achetèrent à diverses maisons de Nantes et de Saint-Brieuc un stock considérable de cartes postales représentant des vues et des paysages bretons et portant comme il avait été convenu avec les éditeurs, la mention « Collection Ouest-Eclair ». La série bien connue « Autour des lits clos bretons » que vous incriminez et qui depuis longtemps déjà était dans les commerces, en faisait partie. Ce stock demeura pendant de longs mois, dans les magasins du Comptoir Breton et ce n’est qu’après avoir été cédé, en octobre 1921, à une maison de Rennes, qu’il fut mis en circulation. C’est alors qu’ayant été avisé que dans la série Autours des lits clos bretons figuraient une demi-douzaine de sujets qui pouvaient donner prise à la critique, en raison des scènes de gauloiserie qu’ils représentaient, notre administrateur demanda à l’acquéreur de vouloir bien les retirer de la vente, ce qu’il fit immédiatement. Il résulte des faits ci-dessus exposés que contrairement à vos allégations : 1° ni l’Ouest-Eclair, ni l’abbé Trochu ni moi, n’avons été pour rien dans l’imagination, les mises en scène, la photographie et l’impression des cartes postales que vous dénoncez à l’indignation des lecteurs de l’Action française ; dès lors, toutes les conclusions outrageantes que vous déduisez, en ce qui nous concerne, de ces mises en scène, de leur photographie et de leur impression s’écroulent ; 2° Que si la série « Autour des lits clos bretons » a été expurgée des exemplaires qui la déparaient, c’est sur notreintervention et grâce aux excellents rapports que nous entretenons avec la maison qui en était, comme je viens de vous le dire, devenue, propriétaire et dont l’honorabilité –( c’est une chose à laquelle M. Léon Daudet n’a point songé) – est indiscutée à Rennes et dans toute notre région de l’Ouest. La lettre ajoute que Léon Daudet dans son article a exagéré le caractère licencieux des dites cartes postales. Il l’a si peu exagéré qu’il a, au contraire, par respect pour nos lecteurs, volontairement émondé la description qu’il en a faite. Elles sont, beaucoup plus licencieuses qu’il ne l’a montré. Mais il résulte cette lettre que ce n’est pas l’abbé Trochu et son Desgrées du Lou qui ont présidé à la fabrication de ces cartes. Ils les ont seulement « achetées » ou, plus exactement, si nous comprenons bien, ils en ont commandé une édition nouvelle portant la firme « Collection Ouest-Eclair ». Mais ils ont commandé ces cartes, j’imagine, après les avoir choisies et les avoir appréciées. L’abbé mercanti et son subalterne Desgrées du Lou se perdent-ils à ce point dans la multiplicité de leurs affaires hétéroclites qu’ils ignorent tout ? Le jour où ils se seront rendu acquéreur de la Féria de Rennes, ils diront sans doute qu’ils croyaient avoir acheté une maison de rapport et de logement ouvrier ! Mais l’explication par le prote a déjà trop servi pour qu’elle soit admise ici. Mais disent-ils, ils ont demandé à la maison qui a acheté leur stock de supprimer la série « Autour des lits clos breton ». Ils auraient donc songé là cette suppression seulement au moment où ils n’auraient plus eu à tirer aucun profit de la vente et où celle-ci, au contraire, -car on leur avait déjà reproché ces cartes ignobles, - ne pouvait plus que leur attirer des ennuis ? En fait, ces cartes, qu’ils disent avoir fait supprimer, se vendent encore chez tous les marchands de Bretagne. Elles s’étalent aux devantures, salissant gratuitement les regards et les imaginations des passants, des jeunes filles, des enfants. La firme « Collection de l’Ouest-Eclair » continue à y marquer, de façon indélibile, la honte de l’abbé Trochu et de son Desgrées du Lou » [1]


[1] L’Action Française, 27 mai 1923 p.1

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Les années suivantes, d’autres incidents entre L’Action Française et l’Ouest-Éclair surviennent. En mai 1924, Léon Daudet n’a pas été élu député, il décide donc de briguer le poste de sénateur laissé vacant suite au décès de Jules Delanaye dans le Maine-et-Loire. L’Ouest-Éclair soutient dès lors l’industriel choletais Anatole Manceau, catholique républicain. En 1926, alors que le Pape Pie XI condamne le journal de L’Action Française, Daudet reprend pour cibles l’Abbé Trochu et l’Ouest-Éclair. Puis, les directeurs des deux journaux s’affrontent de nouveau pendant les sénatoriales de 1927. Les attaques entre l’Action Française et l’Ouest-Éclair font proliférer la littérature du trottoir, les imprimés profitant de l’occasion pour faire une propagande qui oscille entre contestation et dérision. Le texte prend parfois la forme d’un poème rapidement mis en forme pour dramatiser l’actualité ou d’une chanson de rue, écrit éphémère rédigé à la hâte pour interpréter l’événement du jour, le commenter et le rendre accessible au plus grand nombre et à un public friand de caricature mêlée d’air à la mode. La chanson de rue pénètre, en effet, « l’espace des passions publiques lorsqu’elle est instrumentalisée par ceux qui vivent de ces détournements » [1]. Les articles les plus percutants sont ceux qui dramatisent l’événement en lui donnant une apparence littéraire pour souligner l’aspect maléfique des protagonistes tout en sombrant dans l’obscénité et la pornographie pourtant tant critiquer. Se retrouve ici les méthodes des camelots de la fin du 19ème siècle, grand pourvoyeur de littérature de trottoir [2]. La plupart de ces textes attaquant l’Abbé Trochu parlent de nouveau des cartes postales « Autours des Lits Clos bretons ». En 1929, l’Abbé Trochu décide d’intenter plusieurs procès pour diffamation [3].


[1] Mollier (J.-Y.), « La « littérature du trottoir » à la Belle Époque entre contestation et dérision », Cahiers d'histoire. Revue d'histoire critique [En ligne], 90-91 | 2003, mis en ligne le 01 janvier 2006, consulté le 15 octobre 2015. URL : http://chrhc.revues.org/1459

[2] Mollier (J.-Y.), « La librairie du trottoir à la Belle Époque », in Le commerce de la librairie en France au XIXe siècle. 1789-1914, Paris, IMEC, 1997,p. 233-241.

[3] Ouest-Éclair, 14 février 1929, p. 1.

L'étudiant français 1926 06 25

in L'Etudiant français. Organe mensuel de la Fédération nationale des étudiants d'Action française. 1926/06/25

Abbé Trochu 1

Abbé Trochu 2

Abbé Trochu 3

in Action Française. Almanach de l'Action française. 1931.

C’est dans l’Ouest-Éclair du 19 avril 1930, dans un article sur le procès en diffamation qui oppose l’Abbé Trochu à L’Action Française devant le Tribunal correctionnel de Rennes, que les lecteurs comprennent « la fable des cartes postales » [1] et découvrent l’origine de la fameuse série des Lits Clos. Durant le procès, Émile Hamonic et Joseph Nozais sont conviés à témoigner que l’Abbé Trochu n’est en aucun cas responsable de l’édition et du choix des cartes postales de la collection Ouest-Éclair. En effet, la série « Autours des Lits-Clos » créée par Émile Hamonic de Saint-Brieuc a inspiré celle dite « Autours des Lits Clos bretons » composée par Joseph Nozais et publiée par les éditions Artaud et Nozais de Nantes. Les cartes postales mentionnées dans les articles de mai 1923par Léon Daudet appartiennent à la série « Autours des Lits Clos bretons » d’Artaud et Nozais, sauf celle citée dans l’article du 20 mai 1923 de L’Action Française qui appartient à la série « Autours des Lits Clos » d’Hamonic sur l’histoire du Père Antoine.


[1]Ouest-Éclair, 19 avril 1930, p. 2.

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Après avoir publié en 1900 toute une collection de cartes postales artistiques avec les photographies des principaux écrivains et Bardes bretons contemporains [1], Émile Hamonic, est le premier photographe et éditeur de cartes postales en Bretagne à s’intéresser aux textes de Botrel. Les éditeurs de cartes postales ont édité plus de soixante-dix chansons de Théodore Botrel, mais aussi nombres de ses petites histoires écrites en vers, comme les Contes du lit clos [2]. Les descriptions des intérieurs bretons, dans nombres d’ouvrages du 19ème siècle, expliquaient l’usage des lits clos, racontant qu’en général les plus jeunes dormaient en haut et les anciens en bas. Cette promiscuité n’avait rien d’exceptionnelle mais cette pratique finit par être perçue par les nouvelles générations comme extravagante et indécente. Les lits clos finirent par inspirer des idées grivoises. Aussi, il devint facile de se moquer de cet usage et des aléas de cette vie collective. Les éditeurs de cartes postales s’emparèrent du sujet et créèrent de courtes histoires comme des petits romans-photos. Hamonic composa des scénettes prises en studio, dans un décor fait de lits clos à étages dans un agencement plus que fictif. Hamonic est aussi le premier à faire des séries douteuses comme celles des « Lits clos à étages », « Lits clos et Berceaux » ou « Autours des lits clos ». Les scènes y sont équivoques et les poses des modèles féminins permettent de dévoiler chevilles et gorges dénudées. Dans son témoignage en faveur de Trochu, il explique qu’il ne perçoit pas ses cartes postales comme obscènes : « Il y a 25 ou 30 ans que j'ai tiré le premier cliché. A ce moment-là, évidemment, les jambes pouvaient paraitre un peu découvertes, mais aujourd'hui Les robes sont si courtes, que n'importe quelle dame, assise dans un salon, en montre plus qu'une petite fille qui descend d'un lit-clos. » [3] Il rétorque, d’autre part, qu’il a eu dès le début de sa carrière de nombreux concurrents, donc que les cartes postales mettant en scène des tableaux vivants devant des lits clos bretons ne sont pas la spécialité de qui que ce soit. Joseph Nozais qui a comparu comme deuxième témoin en faveur de l’Abbé Trochu, raconte qu’il est l’auteur de la série « Autours des Lits Clos breton ». La série est antérieure à l’année 1914, et Joseph Nozais confirme en avoir vendu entre 40 à 50 000 exemplaires aux services administratifs de l’Ouest-Éclair entre 1915 et 1916, certainement avant d’intégrer son régiment de guerre. Par la suite, comme cela avait été expliqué par Desgrées du Loû et l’Abbé Trochu dans leurs articles de 1923, les cartes postales de Nozais, estampillées collection Ouest-Éclair, furent vendues à Messieurs Garnier et Coconnier, propriétaires du Comptoir de la Carte Postale, 17 rue de la Monnaie à Rennes, et du Grand Comptoir de bimbeloterie, 8 rue Jean Jaurès. Ces derniers, également appelés à témoigner, déclarèrent « que jamais ils ne les ont trouvées répréhensibles » [4].


[1]« Politique nouvelle », in Ouest-Éclair, 19 décembre 1900, p.1 ; « Cartes postales bretonnes », in Ouest-Éclair, 7 mai 1900, p.2. Les premières cartes furent celles de Botrel et de Taldir Jaffrenou en costumes bretons. Elles s’épuisèrent rapidement et Hamonic les réédita rapidement avant de publier celles de Charles Le Goffic, Anatole Le Braz, Pierre Laurenten costume de Vannes, Léon Durocher en costume de Plougastel, Pierre Ogé, Alfred Lajat en costume de Cornouailles, Bourgault-Ducoudray, Charles Bernard, Luis Tiercelin, Jos Parker, Frédéric Le Guyader, Armand Dayot, Jean Le Fustec, etc.

[2] Ouest-Éclair, 19 avril 1930, p. 2.

[3]Ouest-Éclair, 19 avril 1930, p. 2.

[4]Ouest-Éclair, 19 avril 1930, p. 2.

Épilogue

En 1919, Gabriel Artaud et Joseph Nozais reviennent à Nantes, le premier, 2 rue du Mont Goguet, le deuxième 5 quai Brancas. Ils sont toujours associés et dirigent le magasin de souvenirs bretons « À l’Hermine de Bretagne ».

5 quai Brancas

Dos 1920

En 1922, Joseph Nozais conduit seul la Maison Nozais spécialisée dans l’édition de cartes postales [1]. Il vend des cartes à dos vert. J. Nozais Edit., Nantes et continue à vendre des clichés de la série « Autours des Lits Clos bretons » et des dessins de son frères Henri, mais plus de la série « La Bretagne ». En 1926, il déménage 21 Tenue Bouchaud à Nantes comme commerçant. Dans les années 1930, il crée : Les impressions artistiques, J. Nozais éditeur-photographe, Tenue Bouchaud – Nantes (18 avenue du Coteau).

Durant la même période, Gabriel Artaud travaille avec ses fils Yves, voyageur de commerce, et Pierre, directeur technique. Il édite des cartes postales à bords blancs, avec un numéro avant la légende, Édition Gaby, G. Artaud, éditeur, av. de la Close, Nantes. Comme Nozais, il continue à vendre des clichés de la série des lits clos. En 1933, Artaud commande des cartes postales illustrées à Charles Homualk, laissant dans l’oubli les cartes postales « La Bretagne ».

[1] Publicié dans La Mouette, 18 juin 1922.

Pour citer cet article:

CHMURA Sophie, « La Bretagne » scandaleuse d’Artaud et Nozais, in cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 3 novembre 2015. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr