Les cartes postales de propagande hygiéniste

La Grande Guerre

contre

Plasmodium et Tuberculosis

 

La campagne contre le paludisme

Avant-propos : la découverte de l’endémie palustre de type méditerranéen

La conquête de l’Algérie débute le 14 juin 1830. Durant les premières années, le paludisme décime les troupes du Corps expéditionnaire français plus encore que les combats eux-mêmes. L’endémie sévit dans la plaine marécageuse de la Mitidja, et dans les régions de Blida, Constantine et Bône. Les médecins utilisent la quinine, découverte en 1820 par Joseph Pelletier et Joseph-Bienaimé Caventou ( ancien pharmacien militaire commissionné sous-aide aux armées), en l’administrant précocement et à fortes doses pour traiter les fièvres intermittentes [1]. Après 1834, François Clément Maillot, médecin-major, démontre à l’hôpital militaire de Bône, l’efficacité du traitement immédiat des fiévreux avec de fortes doses de sulfate de quinine.

La conquête de l’Algérie se termine en 1847 avec la reddition de l’Émir Abd el-Kader. Le paludisme endémique poursuit ses ravages pendant les décennies suivantes parmi les militaires et les colons, malgré les travaux d’assèchement et de culture des zones marécageuses. C’est dans ce contexte que Charles Louis Alphonse Laveran (1845-1922), médecin-major de 2e classe, professeur au Val-de-Grâce, arrive en Algérie. En 1878 et 1880, ses recherches sur les lésions pigmentées dans le sang des sujets impaludés l’amènent à identifier dans des préparations de sang frais l’hématozoaire [2]. En 1884, il émet l’hypothèse que les moustiques sont responsables de la transmission du paludisme [3]. Depuis 1875, il préconise la prise de quinine pour la prévention des fièvres palustres [4]. En 1907, il décrit pour la première fois l’usage des moustiquaires [5]. Même si Lavedan a posé entre 1875 et 1907 les bases de la prophylaxie du paludisme dans les armées, l’expédition de Madagascar en 1894 est un désastre sanitaire [6].

LAVERAN

En 1903, les frères Edmond et Étienne Sergent [7] réalisent des études entomologiques et épidémiologiques au sein du Service de lutte antipaludique de l’Institut Pasteur [8]. Conjointement, ils organisent des campagnes de lutte contre le paludisme, d’une part par des mesures de destruction des larves de moustiques et la systématisation de la prise de quinine par la population, d’autre part en sensibilisant la population par la propagation des résultats de leurs expérimentations [9] et la distribution de supports éducatifs comme les affiches et les cartes postales. Ils acquièrent une renommée internationale et l’armée française fait appel à leur expertise en Macédoine grecque pendant la Première Guerre mondiale.

institut pasteur 1 bis

Institut pasteur  1

Institut pasteur  2

Institut pasteur 3

Paludisme 1

[1] Lefebvre (P.), « La lutte contre le paludisme en Algérie pendant la conquête. François Maillot (1804-1894) », in Revue d’Histoire de la Pharmacie, 1989, tome 36, p. 153-162.

[2] Petithory (J.-C), « À propos de la découverte de l’hématozoaire du paludisme par A. Laveran. Bône 1878 – Constantine 1880 », in Histoire des sciences médicales, 1995, tome 29, p. 57-62.

[3] Laveran (A.), Traité du paludisme, Paris, Masson, 1898, VIII, 492 p.

[4] Laveran (A.), Traité des maladies et épidémies des armées, Paris, Masson, 1875, 782 p.

[5] Laveran (A.), Traité du paludisme, Paris, Masson, 2ème édition, 1907, VII - 622 p.

[6] Migliani (R.), Meynard (J.-B.), Milleliri (J.-M.), Verret (C.), Rapp (C.), « Histoire de la lutte contre le paludisme dans l’armée française : de l’Algérie à l’armée d’Orient pendant la Première Guerre mondiale », in Médecine et Santé Tropicale, 2014, tome 24, p. 349-361.

[7] Edmond Sergent (1876-1969), Étienne Sergent (1878-1948).

[8] Tribonnière (X. de la), « Edmond Sergent (1876-1969) et l’Institut Pasteur d’Algérie », in Bulletin de la Société de Pathologie exotique, 2000, Tome 93, p. 365-371.

[9]‎ Sergent (Ed. et Et.), ‎Histoire d'un marais algérien, Alger, Institut Pasteur d'Algérie, 1947, in 294 p., 4 cartes en noir et couleur dont plusieurs dépl., 18 illustrations hors-texte, nombreuses figures, plans et dessins.

L’armée française face au paludisme

La campagne de Macédoine commence le 5 octobre 1915 avec le débarquement de troupes franco-britanniques à Salonique. Elles viennent porter secours à l’armée serbe qui fait face aux armées allemandes, austro-hongroises et bulgares qui envahissent la Serbie. Ce front a pour objectif de détourner des forces allemandes du front de France. Hormis une offensive à la fin de l’année 1916, les hommes subissent une guerre de tranchées défensive en montagne et dans des plaines boisées et marécageuses jusqu’en septembre 1918. La macédoine grecque est, à cette époque, une des régions d’Europe la plus touchée par le paludisme. Les camps militaires et des réfugiés des guerres balkaniques présentent de très mauvaises conditions sanitaires et sont de véritables foyers paludiques. Les meilleurs experts de l’époque, Ronald Ross pour la British Salonika Force , Charles Laveran et les frères Sergent pour l’armée française avertissent rapidement les autorités de leurs pays. Ross, qui a effectué entre juillet et octobre 1915 des recherches à Alexandrie sur les maladies qui touchent les troupes britanniques dans les Dardanelles, prédit en novembre 1915, lors de sa visite au front Salonique, que « sans de soigneuses précautions, le paludisme sera très grave en été 1916 en Macédoine, et, si les troupes y restent, le paludisme sera plus sévère l’année suivante (1917) » [1]. Laveran, en janvier 1916, précise que « le paludisme est endémique dans une grande partie de la Grèce, il règne notamment dans la plaine basse et marécageuse […], et l’on doit craindre que notre armée d’Orient, campée aux environs de Salonique, soit éprouvée par cette redoutable maladie […] il est donc nécessaire d’arrêter un plan de lutte contre ce fléau sans attendre que les atteintes se multiplient » [2]. Il conseille de mettre en œuvre des mesures coordonnées sur le terrain par la commission d’hygiène de la base et la Commission d’hygiène internationale. Ces mesures consistent en des travaux d’assainissement et de drainage, l’implantation des cantonnements autant que possible à flanc de coteau, l’usage de la moustiquaire de tête, de gants et de la moustiquaire de lit, la prise obligatoire de la quinine préventive, le traitement des malades par la quinine donnée précocement à fortes doses et la quininisation quotidienne des réfugiés impaludés, vivants au contact des troupes dans le camp retranché. Pour appuyer ces mesures, Laveran propose également que des conférences soient faites par des médecins militaires aux officiers sur les mesures à prendre pour se préserver du paludisme afin qu’ils sensibilisent leurs hommes sur le rôle et l’importance des mesures prescrites. Mais les conseils restent lettre morte et l’épidémie immobilise plus de la moitié de l’effectif de l’armée dans les hôpitaux. En métropole, les malades rapatriés et les troupes de Macédoine envoyées sur la Front de France connaissent des rechutes qui font naître des craintes dans la population française [3]. Justin Godart, alors sous-secrétaire du Service de Santé, charge les docteurs Edmond et Étienne Sergent d’une mission d’étude à l’armée d’Orient. Ils s’aperçoivent que les mesures prophylactiques ne sont pas suivies à cause du scepticisme des gradés et d’un laisser-aller général.


[1] The Salonika theatre of operations and the outcome of the great war,Thessaloniki, Institute for Balkan Studies, 2005, p.37-52.

[2] Laveran (A.),« La prophylaxie du paludisme dans l’Armée d’Orient (notice rédigée au mois de janvier 1916) », in Bulletin de la Société de Pathologie Exotique, 1917, tome10, p. 450-455.

[3] Plusieurs journaux suivent à la fin de l’année 1916 tous les projets de prophylaxie des épidémies. (Exemples : « la lutte contre les moustiques », in Journal des débats politiques et littéraires, 14 novembre 1916, p.3 ; « Contre le paludisme et l’alcoolisme », in L’Humanité, 9 décembre 1916, p.2.)

La carte postale outil de « propagande enthousiaste »

En janvier 1917, les frères Sergent proposent un plan de lutte adapté au corps expéditionnaire et la création d’une mission antipaludique à l’Armée d’Orient [1]. Edmond Sergent réussit à obtenir du Général Lyautey que la prise de quinine devienne un devoir militaire tant pour les hommes de troupes que pour les officiers. Le refus de la quinine est assimilé à un refus d’obéissance devant l’ennemi. Les chefs de section doivent s’assurer que les comprimés, pris immédiatement devant eux, sont bien avalés. Des contrôles inopinés sont réalisés dans les unités. Ils consistent à vérifier, sur des échantillons de militaires, la présence de quinine dans les urines. Les résultats de ces contrôles sont transmis directement au général en chef. Des sanctions sont prises à l’encontre des médecins et des chefs de corps des unités dont les résultats montrent des pourcentages élevés de tests négatifs.

Les « poilus » surmontent les opérations de la mission de contrôle urinaire qu’ils surnomment « la grande urineuse » et le médecin missionnaire l’« enquinineur » [2]. Cette prophylaxie des militaires est complétée par celle des habitants des localités les plus impaludées au contact des troupes, pour stériliser ce réservoir de parasites.

Les docteurs Sergent décident que les officiers et les soldats doivent être éclairés sur les dangers du paludisme et sur les moyens de le combattre par une « propagande enthousiaste » [3]. L’éducation des troupes est entreprise avec la collaboration des gradés. Elle représente une grande part de l’activité des médecins de la mission qui organisent des conférences et réalisent des entretiens, aidés par leurs confrères des unités et des services. 

En 1917 le Général Maurice Sarrail, commandant en chef de l’armée d’Orient, défend de manière virulente le rôle du service de santé de l’armée et des gradés dans la formation sanitaire des troupes. Il explique dans ses mémoires qu’en juillet 1917 « La chaleur amenait en outre une autre campagne ; le service de santé et le commandement ne veillaient pas, disaient certains, à la santé des troupes. Un député, venu et resté à Salonique assez longtemps, se faisait l’écho de toutes les stupidités de spécialistes ou mal intentionnés, ou voulant jouer un rôle de direction au lieu de se contenter de leurs recherches au microscope. Le 29 juillet, à bout de patience, je mettais les points sur le i dans une longue dépêche au ministre. L’état sanitaire était au reste aussi satisfaisant qu’il était permis de l’espérer. J’avais fait la chasse aux parasites des effets, et je n’avais pas eu le typhus. Je me débarrassai de ceux ducorps médical, et j’éliminai ainsi les germes mêmes d’indiscipline qui pouvaient se propager sous couleur scientifique, chez les médecins militaires, la valeur professionnelle ne compte que lorsque s’y joignent le bon sens, le sentiment des réalités, et la compréhension des opérations militaires » [4].

Sarrail en Macédoine

Dans sa lettre du 29 juillet 1917 au Ministre de la Guerre il détaille :

« Au moment où chaleur sévit et augmente morbidité ce qui permet attaques à détracteurs service santé armée Orient, je crois préciser certains points : 1) ai déjà dit nettement mon avis sur impossibilité de placer formations sanitaires envisagées uniquement par leaders bactéréologues [sic] (transmission 14 mai n°9880/1). Mon opinion persiste. 2° Bactéréologistes [sic] ont été déplacés non pour avoir donné renseignements d’ailleurs bâtis sur du sable mais pour leurs intrigues et mégalomanie, comme vous en ai rendu compte. 3° Lutte contre paludisme continue. Mission antipaludique rend service. J’en suis content. Je viens donner 30 jours arrêts à médecin 58e infanterie qui ne voulait pas se conformer à ordre sur dosage quinine et 8 jours à colonel 58e qui a toléré diminution quinine journalière. 4° Question hygiène me préoccupe mais je ne puis empêcher ennemi de se mettre dans région à moustiques et, comme je dois soit lui résister soit l’attaquer, je suis forcé également d’avoir éléments dans zone à anophèles. Évacuer partie du terrain que nous avons chèrement acquis serait un crime, car s’il fallait jamais le reprendre il faudrait faire des sacrifices énormes vies humaines : recul de 1914 en France avec toutes ses conséquences me permet affirmer vérité de mon assertion » [5].

Sarrail écrit au ministre au moment où le succès se dessine comme le montre la diminution du nombre de cas de paludisme en Macédoine. L’article « La guerre aux moustiques par l’humour » dans la revue populaire Lectures pour tous du 1er juillet 1917, raconte :

« Comment vaincre l’insouciance qu’apportent nos chers soldats à s’occuper de leur hygiène ? Comme obtenir qu’ils prennent, dans les climats dangereux, les précautions indispensables ? Le Service de santé a eu cette idée tout à fait ingénieuse d’appeler l’humour à l’aide de la médecine. Nos hommes d’esprit ont assez souvent raillé la Faculté : ils pouvaient bien, une fois par hasard, venir à son secours […] En Macédoine, le grand ennemi, le grand danger, ce n’est ni le Boche ni le Bulgare, c’est le moustique, transmetteur du terrible paludisme » [6].

Depuis janvier 1917, le Service de santé a recours à la propagande par l’image [7]. Des supports éducatifs ont été créés avec l’aide de René Legroux, directeur du Centre d’organisation des laboratoires de l’armée à l’Institut Pasteur à Paris, le sous-secrétaire d’État du Service de santé, avec l’accord du général Sarrail [8]. Ont été produits affiches, tracts, prospectus, cartes postales et images d’Épinal qui devaient agir sur l’esprit des soldats et de leurs proches. Des affiches, dessinées par les meilleurs artistes du moment - Albert Guillaume[ 9], Benjamin Rabier [10], Henri Stéphany [11], Henri Montassier [12] -, furent apposées dans les bourgades et les baraquements. Ces images d’Epinal, enseignaient avec simplicité les vertus de la moustiquaire et de la quinine. Les deux affiches de Stéphany rappelaient que le moustique est l’ennemi.

Stéphany 1

Lectures pour tous 1917 2

Le dessinateur Albert Guillaume fit une série de dix cartes postales, en noir et blanc ou en couleur.

Outre cette série de cartes postales illustrant les recommandations de l’Institut Pasteur, présentées sous forme de commandements, Guillaume composa deux affiches qui ont été par la suite éditées en format carte postale avec les légendes « Le Permissionnaire. Soldat : prend chaque jour ta quinine » et « Au réveil. Dors toujours sous ta moustiquaire », qui résument les deux règles prophylactiques principales. Elles sont numérotée 16 et 17.

La série de dix cartes postales est donc renumérotée de 18 à 27 :

1 - 18 Des moustiques te garderas Afin de vivre longuement

2 - 19 De pommade tu t’enduiras Te protégeant utilement

3 - 20 Auprès de l’eau ne te tiendras Soit pour pêcher soit autrement

4 - 21 Sous moustiquaire dormiras En te bordant soigneusement

5 - 22 Avec amour l’entretiendras Comme une arme dévotement

6 - 23 Le moindre accroc éviteras Ou répareras promptement

7 - 24 En santé te conserveras Par la quinine sûrement

8 - 25 Chaque jour en avaleras De fait et volontairement

9 - 26 Au toubib tu démontreras Que tu l’as prise sagement

10 - 27 Pour ton pays tu le feras Et pour ton bien pareillement

Dos paludisme

  • Permissionnaire
  • Au réveil
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
  • 6
  • 7
  • 8
  • 9
  • 10

Parallèlement, Benjamin Rabier dessina une carte postale intitulée « Rentrée d’Orient » qui illustre le retour au foyer du soldat et célèbre les bienfaits de la moustiquaire et de la quinine.

Rabier

[1] Sergent (Ed. et Et.), « La prophylaxie antipaludique d’une armée en campagne (Armée d’Orient 1917) », in Bulletin de la Société de Pathologie exotique, 1918, tome 11, p. 641-648.

[2] Sergent (Ed. et Et.), L’armée d’Orient délivrée du paludisme, Paris, Masson, 1932, 92 p.

[3] Ibid.

[4] Sarrail (M.), Mon commandement en Orient, 1916-1918 / Général Sarrail, Paris, Flammarion, 1920, p. 266.

[5] Sarrail (M.), Mon commandement en Orient, 1916-1918 / Général Sarrail, Paris, Flammarion, 1920, p. 409.

[6] « La guerre aux moustiques par l’humour », in Lectures pour tous : revue universelle et populaire illustrée, 1er juillet 1917, p. 1325-1327.

[7] Duclaux (G.), Annales de l’Institut Pasteur : journal de microbiologie, Paris, G. Masson, avril 1951, p.333.

[8] Legroux (R.), « Présentation du matériel de prophylaxie antipaludique destiné à l’armée d’Orient », in Bulletin de la Société de Pathologie Exotique, 1917, tome 10, p. 421-427.

[9] Albert Guillaume (1873-1942), peintre, affichiste, caricaturiste.

[10] Benjamin Rabier (1864-1939), illustrateur et auteur de bandes dessinées.

[11] Henri Louis Stéphany (1880-1934), dessinateur, peintre, décorateur.

[12] Henri Montassier (1880-1946), peintre, caricaturiste et illustrateur.

La campagne contre la tuberculose

Guerre et crise sanitaire

Durant le conflit, outre le paludisme, d’autres grands maux sévissent. En France, la guerre aggrave une situation sanitaire déjà mauvaise [1]. La prise de conscience collective des ravages causés par les épidémies, surtout l’endémie tuberculeuse, est tardive. Les administrations de la Guerre et de l’Intérieur organisent des hôpitaux et des stations sanitaires réservées aux tuberculeux à la fin de l’année 1915. Alors que les hôpitaux s’occupent des traitements curatifs, les stations assurent l’éducation antituberculeuse de manière à ce que les malades n’exposent pas leur entourage à la contamination. Suite à la création, le 21 mars 1916, du Comité central d’assistance aux anciens militaires tuberculeux [2], sont édités les premiers tracts et affiches promulguant des conseils d’hygiène, plus particulièrement aux personnes souffrant déjà de problèmes respiratoires, comme de ne pas cracher par terre, d’éviter la poussière, de ne pas consommer de tabac ou d’alcool, de se laver tous les jours et de se laver les dents.

Le comité est placé sous le haut patronage du Président de la République et présidé par Léon Bourgeois, alors Ministre du travail et de la Prévoyance. Il fonctionne comme une association philanthropique et est reconnu d’utilité publique le 14 septembre 1916. Il coordonne un ensemble de structures régionales, organise la collecte d’argent et conçoit la propagande d’hygiène. Il doit d’ailleurs une part importante de son projet de campagne de propagande visuelle au docteur Raphaël Blanchard (1857-1919), spécialiste de la pathologie parasitaire en pathologie humaine, président de la Ligue sanitaire française contre la mouche et le rat. Blanchard est alors membre de la Commission du paludisme du Ministère de la Guerre, présidé par Alphonse Laveran (1845-1922) et est au fait de la campagne de propagande contre le paludisme. Depuis 1909, il appartient à la Société de pathologie exotique et en 1912, il collabore avec le docteur Jean Comandon (1877-1970), dont il a été le président de thèse, pour le film Le Moustique [3], réalisé pour la Ligue sanitaire française. Comandon, grâce à l’appui de Charles Pathé, avait aménagé dès 1909 un laboratoire de microcinématographie dans le service dit Le Scientifique de l’usine Pathé de Vincennes. Blanchard et Comandon semblent avoir participé à la réalisation par Pathé et Gaumont de trois films de propagandes commandités par le comité central d’assistance aux anciens militaires tuberculeux, plus particulièrement celui sur la Mouche domestique [4], films présentés au Ministre de l’Intérieur le 27 janvier 1917. Grâce à la collecte d’argent de la première Journée nationale des anciens militaires tuberculeux du 4 février 1917, le comité central demande à Comandon de lui mettre à disposition des films cinématographiques destinés à la propagande. Comandon produit un ensemble de courts métrages pour témoigner de l’effort fourni par le comité national et ses antennes départementales [5], et créé une dizaine de films très courts rappelant les notions élémentaires d’hygiène [6] inculquées par les tracts et les affiches de 1916. Ces films avaient pour but principal d’éveiller l’empathie des futurs donateurs, de témoigner de la tâche accomplie par le comité national et d’inculquer aux réformés militaires des mesures d’hygiène simples pour qu’ils informent leur famille et leur entourage.

[1] Le taux de mortalité tuberculeuse en France était le plus élevé en Europe (12% contre 8% en Allemagne).

[2] En août 1919, il est reconnu d’utilité publique et devient le Comité national d’assistance aux anciens militaires tuberculeux.

[3] Gaumont Pathé Archives : 1912PGHI 00764 Le moustique

[4] Thierry Lefebvre, « Les films de propagande sanitaire de Lortac et O’Galop (1918-1919) », 1895. Mille huit cent quatre-vingt-quinze [En ligne], 59 | 2009, mis en ligne le 01 octobre 2012, URL : http://1895.revues.org/3925

[5] Exemples - Gaumont Pathé Archives : 1914CNCPDOC 00005 La vie au sanatorium de Bligny ; 1917CNCPDOC 00065 Un sanatorium marin (Roscoff) ; 1918CNCPDOC 00007 Le dispensaire Léon Bourgeois – Hôpital Laennec.

[6] Exemples - Gaumont Pathé Archives : CM 1765 SEQ 4 Une habitude déplorable ; 0000PGHI 00765 Une dent propre ne se carie jamais ; 1918PDOC 00155 Ne mouillez pas votre doigt pour tourner les pages d’un livre ; CM 1762 Ne crachez pas par terre

La philanthropie américaine

Dès 1915, la recrudescence de la maladie, surtout dans les tranchées, a aussi alerté la Croix Rouge américaine et la Fondation philanthropique Rockefeller. En septembre 1915, l’International Health Division de la Fondation confie à un physicien américain invité à la Sorbonne, Wallace Sabine, une expertise sur la situation sanitaire française [1]. L’expert conclut à une augmentation de l’incidence de la tuberculose. Par ailleurs, la commission de secours de guerre dirigée par Warwick Green liée à la Croix Rouge américaine qui arrive en septembre 1916 s’inquiète de la menace tuberculeuse sur les soldats américains arrivés en France [2]. La Fondation Rockefeller envisage le 25 octobre 1916 de mettre en place un plan antituberculeux en France, plan accepté par le gouvernement français le 17 janvier 1917. En février 1917, la Fondation commande donc au Docteur Hermann B. Siggs de faire une étude préliminaire sur la situation française. Son rapport est alarmant. Mais c’est l’entrée en guerre des États-Unis en avril 1917 qui marque un saut qualitatif dans l’action et les recherches de la Croix-Rouge américaine et de la Fondation Rockefeller. Après un entretien avec Jules Brisac, directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publique, la France accepte l’aide américaine. L’International Health Division de la fondation Rockefeller et la Croix-Rouge américaine décident ensemble de l’envoi d’une commission de préservation contre la tuberculose confiée, en mai 1917 au professeur Livingston Farrand, président de l’université du Colorado, ancien secrétaire de la National Tuberculosis Association.

Le 18 juillet 1917, Farrand, arrive en France avec James Miller, professeur de clinique médicale à l’Université de Columbia, président du comité de la tuberculose de New York, le docteur Homer Folks, directeur des affaires civiles de la Croix-rouge américaine ; le docteur William White de la Croix-Rouge américaine, le docteur Selskar M. Gunn, professeur d’Hygiène à Boston, secrétaire de l’American Public Health Association et un statisticien, Godias Drolet [3]. Ils arrivent à Paris le 23 juillet. Un article du Chicago Tribune du 24 juillet 1917 raconte :

« L’institution Rockefeller envoie en mission en France le docteur Livingston Farrand président de l’Université du Colorado, renommé pour sa campagne contre la tuberculose en Amérique. En France aussi, il combattra cette terrible peste des blancs qui est là-bas la cause d’une mort sur cinq. En même temps, le docteur Steele, doyen de l’Université d’Illinois, président du Bureau consultatif du Sanatorium de Chicago et directeur de l’hôpital N°14 de la Croix-Rouge, commence une campagne pour protéger de la tuberculose les troupes américaines débarquées en France. Une large publicité a été donnée à ces deux campagnes, si bien que les Américains en sont venus à voir dans la France un foyer de phtisie, ce qu’elle est en effet plus ou moins. 150 000soldats français ont été évacués des tranchées pour tuberculose. Le nombre de cas de « phtisie de guerre » en France est évalué à 400 000. Aux américains qui ne connaissent la France que par ouï-dire, il peut sembler incroyable qu’un pays capable de donner le jour à un Pasteur soit incapable de supprimer la tuberculose. Ce fait ne surprendra pas les Américains qui connaissent la France, pour y avoir vécu. Car la France, patrie de la bactériologie, est aussi celle des bactéries. La science règne dans les laboratoires, les écoles, les hôpitaux : elle ne s’est jamais popularisée. Les chefs de l’armée l’ignorent et ont laissé décimer les troupes. Heureusement, la campagne anti-tuberculeuse en Amérique empêchera toute destruction analogue des troupes américaines. La vie de tranchée n’est pas forcément favorable à la phtisie. Elle rend simplement plus nécessaire que jamais les précautions à prendre. Aucun Américain prédisposé à la maladie ne devra passer l’Océan. » [4]

La Commission, dite Mission Rockefeller, veut faire évoluer de façon sensible les objectifs du Comité national d’assistance aux anciens militaires tuberculeux. Dans sa lettre type destinée aux comités départementaux, diffusée à la fin de l’année 1917 par la Comité national d’assistance aux anciens militaires tuberculeux, Farrand explique :

« Poussée par un désir de profonde sympathie et inquiète des ravages sans cesse grandissants que la tuberculose est en train de causer parmi le peuple français, la Fondation Rockefeller a songé qu’un concours dans la lutte contre la tuberculose en France ne serait pas inopportun à l’heure actuelle, et elle nous a demandé de venir ici pour la représenter et apporter dans la lutte commune le concours et l’expérience que les États-Unis peuvent offrir. Le but de notre mission, connue sous le nom de Commission américaine de préservation contre la tuberculose en France, est d’étudier l’état actuel de l’effort antituberculeux, d’établir et de mettre à l’épreuve, dans différentes parties types de la France, un plan d’action modèle afin de proposer plus tard, d’une façon générale, des mesures très étendues pour une lutte antituberculeuse visant une coopération efficace entre les États-Unis et les autorités françaises. Le bon accueil qui nous a été réservé partout en France depuis notre arrivée, et l’appui qui nous est prêté par les Pouvoirs publics, les ministères de l’Intérieur et de la Guerre, ainsi que par les grandes organisations déjà existantes, notamment le Comité National d’Assistance aux anciens militaires tuberculeux, présidé par M. Léon Bourgeois, nous permettent d’augurer une collaboration amicale, et en coordonnant tous les efforts, nous avons un gage certain de succès. Nous avons eu le plaisir de nous rendre compte sur place de l’organisation antituberculeuse et du grand intérêt porté à cette lutte dans certains départements. Nous avons été vivement intéressés par l’effort déjà existant, et nous avons pu constater, avec satisfaction, le programme conçu et l’œuvre déjà accomplie par certains Comités départementaux et Directeurs d’hygiène. Dans notre programme médical, le dispensaire antituberculeux complet, avec toutes ses dépendances, doit être l’âme de la lutte antituberculeuse de la région. Nous visons aussi le développement d’un système d’infirmières-visiteuses, une école d’infirmières, l’organisation de secours distribués à domicile, le conseil de soins hygiéniques à donner à la famille, l’envoi à la campagne des enfants, la création ou l’agrandissement de preventorai et sanatoria, etc. Nous sommes loin d’avoir perdu de vue le côté important de toute lutte antituberculeuse, à savoir : une campagne de propagande de préservation contre ce fléau évitable et une éducation à faire aux malades, à leur famille et au public, en général. Un bureau spécial d’éducation et de propagande a été organisé et siège, avec notre Commission, sous la direction du professeur Selskar M. Gunn. Le programme d’éducation et de propagande comporte, dans ses grandes lignes, la distribution de brochures illustrées exposant les principes fondamentaux d’hygiène publique, la pose d’affiches, une campagne antituberculeuse générale dans toute la presse française, et de belles expositions roulantes sur camions automobiles. Ces expositions roulantes devront contribuer, en grande partie, à la réalisation de notre but et au succès de notre mission. Des tableaux, des panneaux illustrés, des photographies seront exposés dans les villes, villages, hameaux, montrant, d’une façon qui puisse frapper l’imagination, ce qu’est la tuberculose, les sources de l’infection, les causes de propagation, les moyens de l’éviter et de s’en guérir. Une installation cinématographique complète, avec opérateur et conférencier, accompagnera chaque exposition et enseignera, dans ses séances, entres des films d’actualité et de voyages, les aspects sociaux, ainsi que médicaux, du grand problème de la tuberculose. Devançant l’exposition dans son voyage, un représentant spécial saura attirer l’attention du public et éveiller un intérêt général dans la communauté. Nous espérons faire ces tournées dans bon nombre de départements. Peut-être pourrions-nous aider les Comités départementaux ainsi que les autres œuvres antituberculeuses régionales, en leur envoyant des prospectus, des brochures illustrées populaires pour distribuer dans les dispensaires, hôpitaux, sanatoria, écoles, usines, syndicats ; aussi, en fournissant régulièrement aux Comités départementaux des articles de journaux en série pour une éducation populaire dans la presse locale. Voici un plan sommaire du travail que nous allons affronter » [5].


Farrand

RF War Relief Commission, “Dr. Farrand at Chartres,” 100 Years: The Rockefeller Foundation,  http://rockefeller100.org/items/show/1986.

[1] Farley J., « The International Health Division of the Rockfeller Foundation », in Weindling (P.) (dir.), International Health Organizations and Movements, 1995, p. 203-221.

[2] Archives Pasteur, CNDT 14, Note dactylographiée, sans date ni signature « La commission américaine en action ».

[3] Archives Pasteur, CNDT 14, « Note sur la Mission américaine »,dactylographiée.

[4] « Question sanitaires. La tuberculose », in Bulletin quotidien de presse étrangère, 21 août 1917, np.

[5]« La Commission américaine de préservation contre la tuberculose en France et les comités départementaux », in Comité national d’assistance aux anciens militaires tuberculeux, octobre-décembre 1917, p. 273-274.

La propagande hygiéniste : réclame de la santé publique

La Mission Rockefeller décide donc d’élargir la cible de la propagande du Comité national. Ne sont plus seulement visés les soldats, mais les notables, les commerçants, les ouvriers, les femmes, mais aussi et surtout les enfants, considérés comme prioritaires dans la mesure où ils sont capables de prescrire de nouveaux comportements d’hygiène.

Le Comité français qui a déjà mis à disposition les courts métrages de Comandon aux autorités sanitaires, va les transmettre à la commission américaine. Certainement à la demande de cette dernière, Comandon coordonne dans les premiers mois de l’année 1918, la réalisation de quatre dessins animés sur la tuberculose [1], puis quatre sur la propagande antialcoolique [2], un sur la propagande antivénérienne [3] et un sur les animaux transmetteurs de maladies [4]. Les images sont conçues par deux dessinateurs rompus aux exigences techniques de la publicité : Marius O’Galop [5] et Lortac [6].

O'Galop 1

O'Galop 3

Leurs petits films éducatifs ont toutes les vertus d’une bande publicitaire : ils sont courts, animés, plutôt humoristiques, et ne lésinent pas sur les images-choc : squelette, tête de mort, guillotine, asile, … Cette impression est confirmée par Le journal Le Matin du 30 novembre 1918 « Sciences et réclame. La tuberculose soignée par la publicité. La médecine propagée par le spectacle les conquêtes du laboratoire » :

« Connaissez-vous le tank-médecin ? C’est une invention de l’Institut Rockefeller. Ce tank à ses flancs des affiches : EXPOSITION AMBULANTE POUR COMBATTRE LA TUBERCULOSE COMMISSION AMÉRICAINE CONTRE LA TUBERCULOSE EN FRANCE. Le voilà qui entre dans une ville – ou un village. Il s’est fait annoncer. Huit jours auparavant, s’il s’agit d’une ville, deux jours auparavant, s’il s’agit d’un village, le délégué de la fondation Rockefeller est venu. Il a rendu visite à toutes les autorités municipales, militaires, préfectorales, religieuses, à tous les journaux, et partout il a montré son album, recueil de toutes les réunions déjà tenues en France, de toutes les adhésions reçues. Quand le maire a vu l’album, il offre, ébloui, un local gratuit à l’imprésario, au délégué, veux-je dire. Le local obtenu, le délégué couvre la ville d’affiches !

Barnum et Buffalo ne les désavoueraient pas. Il y en a une toute blanche, étalée d’un grand cercle noir qui semble une cible. Là-dessus se tord un formidable boa vert qu’une main d’athlète tient à la gorge et étrangle. La bave tombe à terre. L’inscription dit : « Il faut vaincre la tuberculose comme le plus malfaisant des reptiles. » Il colle encore des affiches à compartiments qui sont de vrais albums comiques apposés sur la muraille. Les légendes et les dessins commandent le rire. Le public fait cercle, lit, s’amuse, s’instruit. Pendant ce temps, le train débarque à la gare un conférencier et une conférencière. Ils sont accompagnés d’une dame : la « démonstratrice ». C’est elle qui a la charge de commenter les affiches dans la salle d’exposition. Enfin vient le fourgon automobile. Il amène avec soi son chauffeur et son opérateur.

Rockefeller

Le spectacle. Et le cinéma commence. Il y a de tout dans le spectacle : des films d’art et des films enfantins, tel celui qui montre un buveur attablé devant sa bouteille favorite, la mort qui entre, lève le bras, lance un projectile contre le buveur qui tombe à la renverse, mort. Changement à vue. Nous voici dans un champ où un solide paysan laboure. La mort survient. A lui aussi, elle jette le projectile meurtrier. Mais le laboureur porte sur soi sa santé comme une cuirasse et la balle rebondit. Elle tombe à terre : la mort est vaincue. Vous riez ? Tant mieux. Ils riaient aussi les spectateurs des grandes conférences et des quarante petites causeries que, dans une seule ville, comme Rennes, la commission Rockefeller a portées de l’école à l’atelier, de l’atelier à l’usine. Mais pendant que ces braves gens se réjouissaient, la conviction, qu’une parole persuasive venait d’éduquer en eux, se cristallisait dans une image. A cet égard, l’homme est pareil à l’enfant : il croit à ce qu’il a vu. Les directeurs du « département international d’hygiène » de la fondation Rockefeller ont remarqué que la meilleure denrée ne se vendait qu’à la condition « de vous enfoncer ce clou dans la tête », et pourtant négligée, qui se nomme la vérité, ils ont voulu la répandre et ont découvert que l’éducation publique n’est autre chose après tout que la réclame de la science. Un « boniment » original. Ils nous disent par leurs affiches et leurs cinémas : « Personne, ô Français, n’est allé plus avant que vous dans l’étude scientifique de la tuberculose. Mais il ne suffit pas que vos savants luttent contre elle, il faut que chacun de vous collabore à cette bataille, bénéficie du savoir acquis, fasse à son tour office de savant. Les conquêtes du laboratoire, nous allons propager par le spectacle. Et ceux qui auront vu ne pourront plus oublier. A nous, Buffalo et Barnum, les affiches, les annonces, les films et le cirque ! Entrez, mesdames et messieurs. Vous donniez votre clientèle au charlatanisme par ce qui lui seul avait des tréteaux. Nous lui avons pris, et nous y avons fait monter la science. Vous commenciez à songer à la tuberculose après qu’elle vous avait envahis. Nous vous y feront songer tout le temps, afin que vous vous défendiez contre son invasion. Vous appeliez les médecins quand vous étiez malades ; nous ferons de vous tous des médecins. Le savoir n’est rien sans le faire-savoir, comme dit l’autre. Allons, allons, suivez le monde. Les militaires ni les enfants ne payent quart de place ; il n’y a que M. Rockefeller qui paye, mais c’est pour tout le monde ? Laissez venir à nous les petits, car nous avons mis la médecine à leur portée. Entrez, entrez et dites ce que vous préférez : le cinéma ou l’hôpital ? Notre cinéma, à nous sauve de l’hôpital. Nous faisons la réclame de la santé publique ! »[7]

Pour la propagande en milieu scolaires, Stéphany illustre une plaquette éducative destinée « Aux Enfants de France ».

Brochure Stéphany

Brocure Stéphany 1

Brocure Stéphany 2

Cette plaquette n’est pas sans rappeler celle d’« un vieux démobilisé » distribuée en 1915 par la Fédération des Amicales d’institutrices et d’instituteurs publics de France et des colonies, illustrée par Georges Redon, pour apprendre aux enfants à respecter et à soutenir ceux qui reviennent du front.

Vieux Mobilisé 1

Vieux Mobilisé 2

Les dessins de Stéphany vont servir pour une série de dix cartes postales distribuées à la fois par la Croix-Rouge américaine et la commission américaine. Les enfants reçoivent des conseils d’hygiène pour venir à bout de la tuberculose, instructions données à leurs aînés depuis 1916 et recommandées dans les films composés par Comandon :

1 Chouette ! un crachoir !

2 Zut ! J’oubliais ! c’est défendu de mettre ses doigts à la bouche

3 Tes microbes… mon vieux ! Garde les pour toi !

4 Il paraît que tout le monde doit se baigner, j’ai oublié une poupée !

5 C’est un malin… il dort avec la fenêtre ouverte

6 Dis donc, Nini ! Renvoie ta poupée,… c’est très malsain les locaux surpeuplés.

7 L’hygiène ! je m’en fiche… Moi, je balaye à sec

8 Puisqu’il faut se faire examiner vas-y m’sieur le docteur

9 Va-t-en ! sale mouche

10 L’Alcool !... n’en faut plus !

  • 1 T
  • 6 T
  • 2 T
  • 3 T
  • 4 T
  • 5 T
  • 7 T
  • 8 T
  • 9 T
  • 10 T

L’impact et la réception de ces cartes postales ne sont absolument pas négligeables. En décembre 1918, l’Association générale des hygiénistes et techniciens municipaux rappelle dans son bulletin un article du mois de juin de la même année sur l’hygiène rurale :

« L’hygiène rurale n’est point organisée. Comment l’organiser ? Par une active propagande, non pas à l’école d’où elle rayonne déjà dans les leçons de l’éducateur, mais jusque dans la maison, auprès du foyer familial, sous les yeux, sous la main du père, de la mère, des enfants. Les populations rurales ont sur les populations urbaines des avantages dont elles ne mesurent point tous les prix : elles ont le privilège naturel de l’air libre, le privilège du soleil, cet air libre tonifie les nerfs, ce soleil est le plus énergique et le moins coûteux des microbicides. Dans ces conditions, la santé est protégée contre les morsures de bien des maladies déterminées par des causes externes. Que le corps soit délivré de la menace des causes internes, qui pour la plupart ont leur source première dans la malpropreté ou la négligence des soins physiques. Pour aider la nature et la sollicitude des mères et des pères, nous signalons un moyen et une méthode accessibles à tous : c’est une simple carte postale, moyen susceptible d’assurer un grand effet, modique, ingénieux et salutaire. Cette carte postale présente, en un résumé sous forme de décalogue, les plus élémentaires et indispensables prescriptions de l’hygiène populaire ; son titre rappelle un devoir et son objet s’impose à l’attention des plus distraits ou des plus insouciants, voire des plus rebelles ou des plus sceptiques, qui combattent ou raillent l’hygiène ? Lisez, méditez et obéissez, ces sont les commandements de la santé. Ce modeste et précieux carton, précieux comme le souverain bien qu’il recommande, devrait être placé au chevet du lit dans chaque famille rurale, la bonne déesse Hygie prenant rang aux côtés des bons lares qui protègent la maison des ancêtres et en assurent la féconde prospérité. Cette carte postale a été dressée et elle est distribuée par la Croix Rouge américaine » [8].

Vers mars-avril 1918, Stéphany travaille de nouveau avec la Croix-Rouge américaine, avec l’approbation du Ministre de l’Intérieur et la ligue contre la mortalité infantile, pour la campagne « for the Childhood of France ». La propagande s’organise autour d’expositions didactiques, toujours par la distribution de plaquettes illustrées dont les dessins sont reproduits sur des cartes postales.

Stéphany 3

Stéphany 4

[1] Gaumont Pathé Archives : EXTCNC 25 le Taudis doit être vaincu (rebaptisé après la guerre l’Aigle boche est vaincu, la tuberculose doit l’être aussi) ; CM 1765 SEQ 5 Pour résister à la tuberculose, soyons forts ; CM 1768 la Tuberculose menace tout le monde et CM 1765 SEQ 1 Comment on attrape les maladies contagieuses

[2] Gaumont Pathé Archives : 1912PGHI 00853 Circuit de l’alcool ; 1919PGHI 00766 Petite cause, grands effets ; EXTCNC 12 l’Oubli par l’alcool ; Internet : https://www.youtube.com/watch?v=D4p12y0i9DA la Tuberculose se prend sur le zinc

[3] Gaumont Pathé Archives : EXTCNC 36 On doit le dire

[4] Gaumont Pathé Archives : EXTCNC 17 la Mouche

[5] Marius Rossillon dit O’Galop (1867-1946), rédacteur de la revue le Rire, animateur de spectacles, caricaturiste et illustrateur.

[6] Robert Alphonse Collard dit Robert Lortac (1884-1973), écrivain, illustrateur, scénariste, critique d’art, considéré comme pionnier du dessin animé en France.

[7]« Science et réclame. La tuberculose soignée par la publicité. La médecine propage par le spectacle les conquêtes du laboratoire», in Le Matin, 30 novembre 1918.

[8]« L’hygiène rurale », in Association générale des hygiénistes et techniciens municipaux. La technique sanitaire et municipale : hygiène, services techniques, travaux publics : journal de l’Association générale des ingénieurs, architectes et hygiénistes municipaux de France, Algérie-Tunisie, Belgique, Suisse et Grand-Duché de Luxembourg, décembre 1918, p. 271-272.

CONCLUSION : les bons commandements de la carte postale

Parallèlement aux propagandes contre le paludisme et la tuberculose, des associations françaises, comme l’Union des Françaises Contre l’Alcool, vont produire des cartes postales illustrées pour lutter contre les fléaux qui touchent la population.

Louis Tinayre 1916

La carte postale va vite devenir l’outil indispensable de la propagande hygiéniste de l’entre-deux-guerres, qu’elle soit drôle ou sérieuse. Pour exemple, en 1920, la Fédération des Œuvres d’Assistance Maternelle Infantile de Seine-et-Oise fait éditer une série de cartes illustrées par Plumereau pour sensibiliser les enfants à l’hygiène.

Plumereau 1

Plumereau 3

Plumereau

En 1922, Stéphany complète la série contre la tuberculose de la mission Rockefeller en illustrant une chanson infantile, « Le bon soleil », écrite par Émile Deniau, alors conférencier pour le Comité National de Défense contre la Tuberculose.

Soleil

Son style est copié par les auteurs des cartes postales de l’association L’Hygiène Par l’Exemple, fondée en 1920 par le docteur Émile Roux, directeur de l’Institut Pasteur.

Ex 1

hygiène par l'exemple

Ainsi, les cartes postales de propagande de la guerre 1914-1918 ne touchent pas seulement aux idéologies nationales et politiques, elles sont également un des premiers objets de communication scientifique, elles ne servaient pas seulement à maintenir intacte la haine de l’ennemi ou la volonté de vaincre en reprenant des slogans patriotiques, elles étaient utilisées pour œuvrer à de nouveaux champs de bataille : alcoolisme, logement, règlementation du travail ou assistance aux malades.

Pour citer cet article :

Chmura Sophie, "Les cartes postales de propagande hygiéniste : la Grande Guerre contre Plasmodium et Tuberculosis", cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 17 décembre 2015. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le .