Les Marquis

de la Côte d’Émeraude

et

de la Baie du Mont-Saint-Michel

Le voyage en Bretagne ou la quête de l’idéal masculin

À la Restauration et jusqu’au début du 20ème siècle, la plupart des figures autour desquelles se cristallisent le stéréotype régional breton sont masculines. À côté des portraits du breton dit Tad Coz[1] tel que l’avait décrit à la fin du 18ème siècle Cambry[2], émerge la figure de bretons à la masculinité idéalisée. La Bretagne, considérée comme primitive et comme l’antithèse de la Capitale, fascine les voyageurs et nombre d’écrivains l’exploitent pour effectuer un retour sur la Révolution de 1789. La plupart de ces auteurs considèrent les bretons comme des dépositaires authentiques des grandeurs passées, des hommes libres et vrais, loin des contraintes de la société parisienne.

En 1886, l’éditeur Charpentier publie l’œuvre posthume Par les champs et par les grèves (voyage en Bretagne) de Gustave Flaubert [3], voyage accompli en compagnie de Maxime Du Camp de mai à juillet 1847 [4]. Bien que dans ses notes préliminaires Flaubert explique qu’il ne va pas orienter son texte vers le commentaire politique parce qu’il n’a « jamais soupiré à propos des ravages des révolutions ni des désastres du temps» [5] et qu’il se perçoit comme un des « contemplateurs humoristiques et des rêveurs littéraires » [6] de son temps en quête de « fantaisies drolatiques » [7], Par les champs et par les grèves se révèle une critique ouverte de la société parisienne indissociable de l’ordre politique et symbolique en place [8]. Les aspects pratiques du voyage et la narration témoignent des transformations sociales, culturelles et politiques qui ont eu lieu pendant la Monarchie de Juillet. Flaubert trouve en Bretagne un dépaysement loin de la soumission et une sorte de pureté originelle idéalisée qui se traduit dans le texte par la description des hommes de Bretagne.

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Dans son chapitre sur Quimperlé, Flaubert décrit les hommes priant dans l’église Sainte-Croix : « C’étaient des figures graves sous de longs cheveux bruns, de rudes regards plus fauves que la lande, de larges poitrines qui respiraient d’une façon puissante, des têtes songeuses, des airs rustiques et solennels ; mais ces fronts hâlés, découverts, ces solides épaules qui s’inclinaient, ces mains grises comme le manche des charrues et qui restaient oisives, et même les lourdes chaussures que le respect rendait légères, toute cette rudesse tournée en grâce, cette force devenant douceur à son insu avait un grandiose singulièrement doux, presque attendrissant à force d’être naïf. Ils étaient beaux ces hommes, beaux parce qu’ils étaient vrais et dans la simplicité de leurs costumes faits à leur taille, aptes à leurs corps, pliés selon le travail de leur vie, et dans la bonne foi de leur croyance qui s’exhalait à l’aise dans cette église faite pour elle, restes derniers d’une nationalité complète qui s’efface sans métamorphoses et disparaît sans transition, ainsi que les feuilles de l’if qui tombent sans jaunir. Avec leur costume d’autrefois, leur antique visage et cette religion de leurs ancêtres, ils exhibaient ainsi les générations antérieures et semblaient à eux seuls représenter toute leur race. C’est pour cela peut-être qu’ils avaient l’air si pleins, et que chacun d’eux paraissait porter en lui plus de choses qu’il n’y en a ordinairement dans un homme. » [9]

À Saint-Malo, Flaubert s’émerveille surtout des corps masculins, de leur virilité et de leur forme « primitive ». Il s’enthousiasme pour un baigneur breton, « un homme dont la chevelure trempée tombait droite autour de son cou. Son corps lavé brillait. Des gouttes perlaient aux boucles frisées de sa barbe noire, et il secouait ses cheveux pour en faire tomber l'eau. Sa poitrine large où un sillon velu lui courait sur le thorax, entre des muscles pleins carrément taillés, haletait encore de la fatigue de la nage et communiquait un mouvement calme à son ventre plat dont le contour vers les flancs était lisse comme l'ivoire. Ses cuisses nerveuses, à plans successifs, jouaient sur un genou mince qui, d'une façon ferme et robuste, déployait une fine jambe robuste terminée par un pied cambré à talon court et dont les doigts s'écartaient. Il marchait lentement sur le sable. Oh ! que la forme humaine est belle quand elle apparaît dans sa liberté native, telle qu'elle fut créée au premier jour du monde ! » [10] Tirées d’un passage où Flaubert explique que la nudité est une condition de pureté originelle alors que la corporéité habillée est un état de captivité qui empêche l’activité artistique et la libre pensée [11], ces lignes donnent la description d’une figure masculine qui va devenir incontournable sur la Côte d’Émeraude et les grèves des baies de Cancale et du Mont Saint-Michel : le Marquis. C’est surtout dans les années 1880 que journalistes, artistes et photographes vont venir sur ses côtes en quête de cette physionomie masculine idéalisée et la médiatisée.

[1] Tad-Kozh : grand-père

[2] Cambry (J.), Voyage dans le Finistère ou État de ce département en 1794 et 1795, Paris, librairie du Cercle social, 1798, p. 60. Détails dans l’article "« La Bretagne » scandaleuse d’Artaud et Nozais", cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, novembre 2015. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

[3] Flaubert (G.), Par les champs et par les grèves (voyage en Bretagne) : accompagné de mélanges et fragments inédits, Paris, G. Charpentier, 1886, 331p. Flaubert avait mis au propre ses notes dans un manuscrit daté le 3 janvier 1848 et dont la page de titre porte « Par les champs et les grèves (Voyage en Bretagne) ».

[4] En août 1847, Flaubert explique dans une lettre à une amie « Tu me demandes des renseignements sur notre travail à nous deux Maxime et moi, sache donc que je suis harassé d’écrire, le style, qui est une chose que je prends à cœur, m’agite les nerfs horriblement. […] Voici donc ce que nous faisons : ce livre aura XII chapitres, j’écrirai tous les chapitres impairs, 1, 3, etc., Maxime tous les pairs, c’est une œuvre, quoique d’une fidélité fort exacte sous le rapport des descriptions, de pure fantaisie et de digressions ; écrivant dans la même pièce il ne peut se faire autrement que les deux plumes ne se trempent un peu l’une dans l’autre, l’originalité distincte y perd peut-être, ce serait mauvais pour tout autre chose, mais ici l’ensemble y gagne en combinaisons et en harmonie. », in Flaubert (G.), Correspondance. Précédé de Souvenirs intimes. I. 1830-1850, Paris, Charpentier, 1887-1893, p.195-196. Après avoir fait établir deux copies de leur ouvrage, Flaubert et Du Camp renoncent à le publier. En 1886, le texte établi par Flaubert est toujours inédit, à l’exception d’un chapitre, Les pierres de Carnac, publié en 1838 dans l’Artiste et de quelques fragments révélés dans le journal Le Gaulois. D’ailleurs dans une lettre à Georges Sand datée de 1866, Flaubert écrit « Je n’ai pas retrouvé mon article sur les dolmens. Mais j’ai le manuscrit entier de mon voyage en Bretagne parmi mes "œuvres inédites"», in Flaubert (G.), Correspondance. Précédé de Souvenirs intimes. III. 1854-1869, p. 300. Maxime Du Camp, quant à lui, avait publié ses Souvenirs de Bretagne dans la Revue de Paris en 1852 et 1853, textes reproduits dans le Morlaisien les 3 mai au 6 septembre 1876.

[5] Œuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 41.

[6] Œuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 165.

[7] Œuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 40.

[8] Flaubert écrit « je ne serais même pas fâché que Paris fût retourné sens dessus dessous par un tremblement de terre ou se réveillât un beau matin avec un volcan au beau milieu de ses maisons, comme un gigantesque brûle-gueule », in Œuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 252.

[9] Œuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 144.

[10] Œuvres complètes de Gustave Flaubert. 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 241.

[11] Cette opposition se retrouve également chez Arthur Rimbaud in « mauvais sang », Une Saison en enfer, Firenze, Sansoni, M. Matucci (éd.), 1955, p. 251.

Le « Marquis de Chambéry » : maître-baigneur à Saint-Malo

Depuis la mort de Robert Surcouf en 1827, Saint-Malo construit sa mémoire collective en mettant en valeur les grandes heures de son histoire et ses grandes figures [1]. En août 1882, Le Figaro annonce la parution de l’ouvrage La course au XVIIe siècle Duguay-Trouin et Saint-Malo, la cité-corsaire [2]. Le supplément du dimanche du journal emprunte même à l’ouvrage un chapitre sur l’enfance du célèbre Corsaire [3]. Le journaliste Théodore de Grave [4] décide de « compléter le renseignement en montrant […] la maison où Duguay-Trouin est né et où il passa les premières années de sa jeunesse » [5]. L’article fait sensation, pas parce qu’il dénonce la disparition par lambeaux des derniers vestiges de la demeure d’un des grands hommes de l’histoire malouine [6] mais parce qu’il attise la curiosité autours du « guide-baigneur Coupard […] dernier des marquis de Champbéry, comte de Raoul de la Bégace » [7]. À la fin de son article, de Grave raconte :

« Comme je quittais le marin qui m’avait accompagné pendant ma visite, Edouard, le baigneur connu et estimé de tous les habitués de la plage, ce brave homme me dit avec une grande mélancolie :

- Ah ! monsieur, il n’y a pas que les maisons qui tombent en ruine, il y a aussi les familles !

- Que voulez-vous dire, Edouard ?

- Je veux dire, monsieur, que dans tout Saint-Malo, vous ne trouverez plus un seul descendant portant le nom de Duguay-Trouin, pas plus, ajouta-t-il, que vous ne trouverez le nom des marquis de Champbéry. Le dernier des Duguay-Trouin a disparu depuis longtemps…

- Et le dernier des marquis de Champbéry ?

- C’est moi, monsieur.

Je crus qu’il devenait fou. Mais un instant après je me rendais dans sa cabine où il me montra un parchemin : c’était son arbre généalogique depuis 1562. Or, Edouard, le baigneur, se nomme bel et bien Edouard Coupart, marquis de Champbéry, comte de Raoul de la Bégace. Cet homme sait à peine lire et écrire. Il est vrai qu’il porte sur sa poitrine cinq médailles de sauvetage dont une en or.

- Tenez, monsieur, me dit-il, je suis comme la maison de Duguay-Trouin ; quand on la regarde de la rue on y voit un petit écriteau en bois noir où on lit ces simples mots : Ici est né Duguay-Trouin, et c’est tout ; moi, monsieur, quand je regarde ma poitrine et que j’y trouve mes médailles, qui sont mes écriteau, je me dis : Ici est le cœur des Champbéry ! et c’est également tout ce qui reste de cette grande famille. J’ai fait signer un portrait par Edouard ; je vous l’apporterai pour notre Salle des Dépêches ; ce brave homme est, comme la maison de Duguay-Trouin, une curiosité de Saint-Malo » [8].

Suite à cette découverte, les journalistes vont chercher les familles déchues du pays malouin et les ériger en objet de curiosité. Les journaux, plus particulièrement Le Figaro et Le Gaulois [9], expliquent : « Il y a encore ici à Saint-Malo, le comte et la comtesse de Saint-Jean, qui fabriquent des ratières et des souricières ; un comte de Saint-Paul, un modeste employé du Gaz ; Martin, comte de Compeignac ; la comtesse Joë de la Foréterie, fille du comte ruiné par la Révolution, morte il y a quelques années, pêcheuse à Plouen. Le plus sérieux de ces descendants de grandes familles est certainement le marquis de Folligné, qui conduit l’omnibus de l’hôtel de France à Saint-Malo » [10]. La généalogie d’Édouard Coupard est reconstituée par les journaux afin de vérifier les propos de Théodore de Grave.

Édouard Jean-Baptiste COUPARD

Dit Marquis de Chambéry

Marin, ancien terre-Neuvas, maître baigneur

Né à Saint-Malo le 31 janvier 1839, fils de Jules Mathurin Joseph Coupard, ouvrier vitrier, peintre en bâtiment (Saint-Malo, 20 avril 1803 – après 1865) et de Jeanne Françoise Anne Bouvier, passementière (Erquy, 1er septembre 1803 - Saint-Malo, 21 novembre 1856), mariés à Saint-Malo le 18 février 1825.

Marié à Saint-Malo le 18 janvier 1865 avec Marie Françoise Burel, couturière (Trémorel, 6 septembre 1837 - ?), fille de Mathurin Burel (Illifaut, vers 1860 - Gaël, 18 février 1862) et de Françoise Leconte.

D’où 1°) Marie Virginie Coupard (Saint-Malo, 21 janvier 1868 - ?), mariée à Saint-Malo le 7 août 1893 avec Henri Ferdinand Teston ; 2°) Amélie Clémentine Coupard (Saint-Malo, 25 septembre 1870 - ?), mariée à Saint-Malo le 12 septembre 1896 avec Joseph Marie Étienne ; 3°) Édouard Louis Jules Coupard (Saint-Malo, 27 octobre 1873 - ?) ; 4°) Charles Marie Coupard (Saint-Malo, 14 mars 1876 – 13 octobre 1906) ; 5°) Auguste Jules Coupard (Saint-Malo, 16 décembre 1879 - ?)

Décédé à Saint-Malo le 19 novembre 1911.

Généalogie :

Édouard Jean-Baptiste Coupard

fils de

Mathurin Joseph Coupard,

fils de

Jules Joseph Guillaume Coupard, vitrier (Châteauneuf, 11 décembre 1751- Saint-Malo, 9 septembre 1817) et de Françoise Jeanne Perrine Vitra

fils de

Jules François Coupard, Sieur de la Chaumaire, dit Jules-François Coupard Le Jeune, Procureur de la juridiction de Châteauneuf, souvent confondu avec Jules-François Coupard l’aîné, Sieur de la Fosse, avocat à la cour du Parlement de Rennes, sénéchal de plusieurs juridictions, notaire et procureur du marquisat de Châteauneuf (Domfront, ? – Châteauneuf-de-la-Noë, 29 août 1751)

et de

Louise Maclovie Raoul (Châteauneuf-de-la-Noë, 15 décembre 1723 – 19 juin 1756), mariés à Châteauneuf-de-la-Noë le 6 mai 1749.

fille de

Pierre René Raoul, Sieur de la Bégasse, lieutenant de la juridiction de Châteauneuf (Châteauneuf-de-la-Noë, 2 octobre 1673 – 4 novembre 1724) et de Louise Guischard (vers 1683 – Châteauneuf-de-la-Noë, 7 mars 1763), mariés à Châteauneuf-de-la-Noë en seconde noce vers 1710.

fils de

René Raoul, Sieur de la Bégasse, (Châteauneuf-de-la-Noë, 2 juin 1629 – 7 avril 1681) et de Servanne Denoual, Dame du Domaine (Châteauneuf-de-la-Noë, 20 février 1656 – inhumée le 20 juin 1701)

Si Coupard est bien un descendant des Raoul de la Bégasse, il est difficile d’expliquer pourquoi Théodore de Grave le dit « Marquis de Champbéry ». S’agit-il d’une manière de faire comprendre que Coupard est issu de la noblesse d’Ancien Régime ? Le titre de marquis, comme le reste des titres de noblesse, a vite perdu sa signification historique pour devenir progressivement purement honorifique. Dès le 18ème siècle, apparaissent des titres de « marquis de courtoisie » distribués par lettres patentes enregistrées au Parlement. Suite à la Révolution, les titres de noblesse de l’Ancien Régime disparaissent. Napoléon Ier réintroduit les titres en France en créant la noblesse d'Empire, mais il ne crée pas de « Marquis », jugeant le titre entaché de ridicule. Ainsi, sous la Restauration, le titre est très prisé car il est perçu comme un gage de « vraie noblesse », c’est-à-dire de « noblesse d'Ancien Régime », par opposition à celle d'Empire, considérée comme moins légitime. Cette différence dans l’utilisation du titre de marquis permet de comprendre la chanson Le Marquis de Carabas écrite parJean de Béranger en 1816 pour attaquer la Restauration et célébrer les gloires de la République et de l’Empire [11] :

« … Pour me calomnier,

Bien qu’on ait parlé d’un meunier,

Ma famille eut pour chef

Une des fils de Pépin-le-Bref.

D’après mon blason

Je crois ma maison

Plus noble, ma foi,

Que celle du roi.

Chapeau bas ! Chapeau bas !

Gloire au marquis de Carabas ! »

Novembre 1816, (air du roi Dagobert)

Carabas

Cette différence explique également la réaction de Maurice Millot du journal Le Tintamarre face à l’exploitation de l’histoire du Marquis de Chambéry par Le Figaro pendant les mois d’août et de septembre 1882 : « l’aimable Figaro possède une clientèle spéciale, ennemie acharnée du régime républicain : prêtres dont la séparation de l’Église et de l’État est l’épée de Damoclès qui leur fait faire une perpétuelle grimace, nobles déchus regrettant les maîtres d’antan moins que les sinécures qu’ils prodiguaient aux gens à particule ; cocottes de haut calibre, maîtresses de ducs et de contes, épousant les rancunes de leurs fournisseurs, ne pouvant épouser autre chose ; fabricants de voitures, épiciers à favoris, tapissiers à crédit illimité, larbins patentés affichant des sentiments religieux et monarchistes afin de conserver la pratique des illustres marquis qu’ils volent avec une impudence qui n’a d’égale que celle des cochers bottés et des valets de chambre à peau de daim. Pour satisfaire cette clientèle, certains chroniqueurs du Figaro narrent et, au besoin, inventent des historiettes dont la moralité attendue et immuable est celle-ci : La République est une canaille » [12].

En tout cas, malouins et touristes finissent tous par surnommer Coupard « Marquis de Chambéry ». Suite à la parution de l’article de Théodore de Grave, le Marquis devient une célébrité locale, quasi-légendaire. Dans son album sur les Plages de Bretagne et Jersey, publié en 1888, Maurice de Bonvoisin [13], connu sous le pseudonyme de Mars, lui donne une place de choix, juste entre l’illustration de la tombe de Chateaubriand et des grandes régates.

Marquis de Chambéry Mars

Dans le Monde Illustré de 1921, l’historien Théodore Gosselin signe sous le nom de G. Lenotre un article sur le casino de Saint-Malo. Son goût prononcé pour l’anecdote et la petite histoire plus ou moins liées à la période de la Révolution française l’amène à parler d’Édouard Coupard, « type de loup de mer d’autrefois, tel que les vieilles estampes représentent Jean Bart ». Il est le premier à en donner une description écrite: « de longs cheveux noirs, une barbe épaisse, un teint bistré, des yeux superbes. Un faciès de lion. Quand il luttait contre la lame il ressemblait à un dieu marin. Intrépide à la mer, il comptait à son actif un nombre éloquent de sauvetages et sa vareuse de laine, verdie par la caresse des vagues, était constellée de médailles et de décorations. Une fois à terre, aussi timide et réservé qu’il était téméraire à l’égard du flot, Édouard se montrait peu communicatif, pourtant très serviable. Édouard descendait d’une famille jadis pourvue d’une importante fortune territoriale, dont les nobles membres avaient tenu leur rôle dans l’histoire bretonne […]. On pense bien que parmi les jolies baigneuses de la Grande Grève, l’article du Figaro causa sensation. […] On accepta donc, sans méfiance possible, le marquis maitre-baigneur qui devint le favori de la plage » [14]. Comme la description du baigneur de Flaubert, celle du Marquis de Chambéry insiste sur ses cheveux et sa barbe sombre, son allure imposante, mais surtout sur un charme dû à son côté sauvage et héroïque face aux dangers de la mer. Cette description s’apparente à celle d’un contemporain, familier lui aussi des touristes : Jean Le Déluge dit Marquis de Tombelaine.

[1] « La phase initiale de construction de cette image mythique de la cité se situe dans le second quart du xixe siècle, au lendemain des soubresauts de la Révolution et des guerres de l’Empire, dans une conjoncture nationale il est vrai porteuse, dans l’ambiance idéologique d’un romantisme historisant et d’un pouvoir politique qui, sous la monarchie de Juillet, notamment, pousse activement, sous de multiples formes à la construction d’une mémoire collective nationale, assise sur une multiplicité de micro-histoires locales où chaque ville, grande ou petite, s’efforce de (re)construire sa propre mémoire collective en mettant en valeur ses grandes heures et ses grandes figures », Lespagnol (A.), « Saint-Malo « ville mythique » ? Les deux âges de la construction d’une mythologie urbaine », in Cabantous (A.) dir., Mythologies urbaines Les villes entre histoire et imaginaire, Rennes, PUR, p.35-44.

[2] Poulain (M.J.), La course au XVIIe siècle Duguay-Trouin et Saint-Malo, la cité-corsaire, Paris, Didier et Cie, 1882, 400p. L’ouvrage est publié suite à la soutenance de thèse de Poulain sur Duguay-Trouin; corsaire, écrivain, d'après des documents inédits; à la Faculté des lettres de Rennes.

[3] Le Figaro. Supplément littéraire du dimanche, 12 août 1882.

[4] Théodore de Grave est le pseudonyme de Marc Gérard (1830 – 1913), homme de lettre, qui a été rédacteur principal du Petit Figaro et collaborateur au Figaro. Il aurait rédigé les Echos du Gaulois, sous le pseudonyme de Domino.

[5] « Nous ne quitterons pas la Bretagne sans dire que l’article de notre collaborateur Théodore de Grave, sur Saint-Malo, a fait sensation dans le pays », in Le Figaro, 30 août 1882.

[6] « … sa maison est encore debout, et bien qu’elle ait souffert plus encore de l’avidité de la spéculation que des ravages du temps, elle n’offre pas moins un très grand intérêt tant au point de vue historique qu’au point de vue archéologique […] cette maison est à peine visitée par quelques rares voyageurs. Cependant c’est là que naquit un des hommes illustres de son temps, celui qui par ses combats homériques contribua à enrichir sa ville natale, et qui, après l’avoir fait prospère dans sa vie, l’illustra dans l’histoire pas son nom glorieux. Aujourd’hui, cette demeure tombe en ruine ; elle s’émiette peu à peu sous la marche des années, elle disparaît par lambeaux, emportés par la curiosité du touriste collectionneur, et nul ne songe à recueillir les derniers vestiges de ce nid d’aigle, à les soustraire tout au moins à la destruction prochaine tout au moins à la destruction prochaine qui les menace. », in Le Figaro, 30 août 1882.

[7] Le Figaro, 20 septembre 1882.

[8] Le Figaro, 30 août 1882.

[9] Le Gaulois, 14 septembre 1882.

[10] Le Figaro, 20 septembre 1882

[11] « Le marquis de Carabas, ce nom est déjà une trouvaille, nous représente une de ces vieilles ganaches d’émigrés qui rentraient en France, comme en pays conquis, avec leurs ailes de pigeon, leur brette en sautoir, et tout l’attirail des préjugés de l’ancien régime dans leur cervelle. Le marquis de Carabas est un homme du XVe siècle réapparaissant en 1814. Où trouver une musique qui convienne à ce rôle ? Béranger met la main sur un vieil air, aussi gothique, aussi comique que son marquis, et figurant… qui ? Un roi mérovingien, le Roi Dagobert, celui qui mettait sa culotte à l’envers. Rien de plus réjouissant que l’alliance de ces deux antiquailles », in Le ménestrel : journal de musique, 23 décembre 1894, p.1-2.

[12] « À deux faces », in Le Tintamarre. Critique de la réclame, satire des puffistes, Journal d'industrie, de littérature, de musique, de modes et de théâtres, 17 septembre 1882, p.3.

[13] Maurice de Bonvoisin, dit Mars, (Verviers [Belgique], 26 mai 1849 - Menton, 1912) aquarelliste, dessinateur, illustrateur, qui a débuté au Journal amusant en 1873. Il a expédié de très nombreux dessins à La vie parisienne, au Daily Graphic, au Lady’s Pictorial, au Charivari, au Journal amusant, au Monde Illustré et à L’Illustration dans les années 1886-1893. Il se spécialise dans l’illustration des visites officielles de souverains et de chefs d’état, ainsi que dans les événements mondains et la vie parisienne, illustrant ce que l’on appelait alors « la saison ». Il fréquente les salons chics. Il visite la Bretagne pour répondre à son contrat avec l’éditeur Plon pour lequel il illustre des albums sur la mode des bains de mer en 1887.

[14] Le Monde Illustré, 24 septembre 1921.

Marquis de Tombelaine MARS

Le Marquis de Tombelaine : guide de la Baie du Mont Saint-Michel

L’histoire de Jean Le Déluge est intrinsèquement liée à l’histoire iconographique des pêcheurs des grèves du Mont Saint-Michel. Dans les années 1830, les pêcheurs montois, hommes et femmes, deviennent un élément du décor touristique naissant. Un certain nombre d’entre eux s’improvisent « guides de grèves » quand ils ne sont pas mis en scènes, en groupes, au pied du Mont-Saint-Michel et de Tombelaine. Charles Maurice Le Tellier, alias Maximilien Raoul, explique : « L’artiste qui arrive au moment où la mer va se retirer des ruisseaux, derrière le Mont, […] regarde, un sourire sur les lèvres, les coquetiers et pêcheurs, accroupis sur les rochers, et humant le soleil au midi, en attendant que la mer laisse à sec les bancs de tangue, d’où ils tirent leurs coques. Le costume, les formes et les mœurs de ces coquetiers, sont vraiment une des curiosités artistiques du Mont ; leur peau est couleur de pain d’épices ; leurs jupons lestement relevés laissent voir des jambes aussi grosses par le haut que par le bas, sauf quelques exceptions ; ils ont, comme je l’ai dit, en guise de ceinture, chacun deux ou trois petites sabrettes ou sacs de filets pour mettre leurs coques, et portent tous, hommes et femmes, une devantière attachée sur la tête, et tombant sur leur dos… Quel luxe de formes et de couleur ! À cinquante pas d’eux, vous croiriez être sur la côte d’Afrique, devant une troupe de Kabiles. Ces gens-là tiennent aussi beaucoup des lazzaroni, et pour les mœurs, et pour la tenue, et pour le caractère de physionomie. Ils ne manquent pas de s’offrir humblement aux voyageurs pour les guider dans les grèves les plus sûres, et c’est à cette classe d’habitants, et à la poltronnerie, à l’ignorance ou à la sottise et à l’imprudence de quelques autres, que nous devons les mille et un contes sur les trous et les sables mouvans dont on a tant parlé. […] Pendant l’hiver le costume des pêcheurs est complété par une sorte de bonnet à la Louis XI, auquel il ne manque que deux ou trois médailles et coquilles en plomb pour rappeler le monarque lui-même dans l’ignoble négligé qu’il promenait quelquefois hors des fossés de Plessis-lès-Tours. La devantière du Montois actuel se drape et se dessine absolument comme le manteau du roi d’alors, et le reste du costume est presque à l’avenant. »[1].

Le passage est illustré par une gravure à l’eau forte de Jean-François Boisselat (Paris, 1812 - ?), gravure qui se retrouve en 1909 dans la première version du guide Le Mont Saint-Michel dans le Passé, le Présent et l’Avenir : nouveau guide illustré du Mont-Saint-Michel et des environs[2] et dans la série de cartes postales le Mont-Saint-Michel dans le passé, publié par l’imprimeur Francis Simon et le magasin « Au Dauphin », spécialisé dans les produits liés au pèlerinage au Mont [3].

Boisselat

1842

Pasquis

ND 74

ND 150

Tombelaine

Groupe pêcheurs

Dans les années 1850, les touristes s’attachent plus particulièrement à la figure emblématique de l’homme des grèves, alors incarné par un ancien insubordonné militaire[4] nommé Le Brec, détenu au Mont du temps du directeur Léon Regley[5]. La Revue de l’Avranchin et de Mortain de 1888 donne quelques renseignements sur l’homme : « Il y a toujours au Mont un individu en évidence, un type, comme on dit aujourd’hui. Il y avait Le Brec, surnommé par les Rhétoricien du collège d’Avranches[6] le Géant des Grèves, le colossal, ancien chasseur d’Afrique, venu là pour condamnation disciplinaire, Le Brec qui vivait du service de guide dans les grèves et de l’art d’enliser les touristes, spéc. les Anglais. Mais la digue l’a tué dans ce commerce, et avec cela l’ivrognerie. Naguère, le beau soldat d’Afrique mourait dans les gâteux de l’hospice de Pontorson. »[7] La Revue ajoute : « A Le Brec a succédé le marquis de Tombelaine : c’est un Breton, remarquablement carré et râblé, aux jambes toujours nues, couvrant d’un béret une opulente chevelure frisée et tombante, la hotte au dos, offrant un beau modèle de marin des grèves : aussi gagne-t-il sa vie à s’exhiber, sans trop tendre la main, à poser pour les peintres et photographes, offrant aux touristes des bouquets de l’œillet des murailles, silencieux, connaissant la puissance du silence, faisant le mystérieux, le niais, « faisant l’âme pour avoir du bran », comme nous disait une femme du Mont Saint-Michel. »

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Cartes postales de Jean Puel (Granville, 10 octobre 1862 – 11 mars 1928), photographe à Granville.

Puel a fait une campagne photographique un peu avant 1903 au Mont Saint-Michel. Il n’y a aucun pêcheur sur ses vues générales du Mont. Sa série « Editions d’art J. Puel Granville » compte 120 numéros. Celle de la « Traversée des grèves du Mont-Saint-Michel » comporte des vues plus ou moins rapprochées de Tombelaine et du Mont avec au premier plan une des voitures (Maringottes) qui faisaient la traversée de Genêts au Mont. Ces carrioles étaient l’unique moyen de transport vers le Mont avant la construction de la digue. Le Brec et Jean Le Déluge travaillaient avec les conducteurs des Maringottes : « le marquis de Tombelaine appartenait tout simplement à cette race de guides quémandeurs qui pullulaient autour du Mont avant la construction de la digue. Ces prétendus guides avaient la spécialité de conduire tout droit dans des fondrières les voitures qu’ils pilotaient […] Le drame se terminait par un appel à la bourse », in Journal des débats politiques et littéraires, 8 juin 1924.

ND Marquis

Jean

« Dit Jean Le Déluge, dit Jean de Tombelaine », dit Ermite de Tombelaine, Marquis de Tombelaine

Sans domicile

Né vers 1853, a priori en Bretagne

Décédé à la Grève de Colombel à Saint-Broladre le 30 mars 1892

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tirage albuminé ND

Clichés de la maison Neurdein Frères, vers 1879-1880.

Au début des années 1880, le Marquis de Tombelaine est connu localement sous le nom de Jean Le Déluge ou de Jean de Tombelaine[8]. Il serait arrivé au Mont entre octobre 1878 et mai 1880, lors de la construction de la digue insubmersible. Le surnom de Marquis semble lui avoir été donné par les touristes et la presse[9] après la parution de l’article du Figaro sur le Marquis de Chambéry. Jean attire surtout les photographes parisiens et ceux travaillant pour les maisons d’éditions parisiennes comme la Maison Neurdein Frères. Mais c’est à sa mort que la presse va développer son mythe. Alors qu’une grande partie des journaux locaux et nationaux rendent simplement compte de la mort de ce « personnage légendaire »[10], le Figaro s’applique a accentué encore sa fable. Le journal rend compte de cette dépêche : « une des personnalités les plus curieuses et les plus originales du Mont vient de disparaître. Jean le Déluge, plus connu sous le nom de marquis de Tombelaine et de qui la photographie était à toutes les vitrines, est mort noyé. Il était allé à la pêche pendant la grande marée et s’était laissé surprendre par la nuit. Jean, bien que nageur intrépide, ne put lutter contre la violence du flot. Son cadavre a été retrouvé sur la plage de Saint-Marcan. Les crabes avaient déjà commencé à lui dévorer le visage. Le marquis de Tombelaine, sur qui couraient diverses légendes, s’appelait de son vrai nom Gautier et était originaire de Saint-Brieuc. Il était venu au Mont-Saint-Michel à l’époque des constructions de la digue et y était resté. Le surnom de marquis de Tombelaine lui avait sans doute été donné parce que c’est sur l’îlot de ce nom qu’il passait tout le temps qu’il n’était pas au Mont. On croit qu’il possédait une somme importante provenant de la générosité des visiteurs, qu’il intéressait pas ses histoires. Qui sait si ce n’est pas à Tombelaine que Jean a caché son trésor ? »[11] Outre cette idée de « trésor » pouvant servir le fantasme et le développement touristique local, il s’avère, après vérification, que Jean Le Déluge n’a rien à voir avec Gautier, même si l’histoire de ce dernier a servi à merveille celle du mythe du Marquis de Tombelaine. Joseph Marie Gautier était né à Allineuc le 22 avril 1853. Sa mère, Anne Marie « Gauthier » était une mendiante. Résident officiellement à Saint-Brieuc, il fut laboureur, comme la plupart des hommes de sa famille, itinérant de ferme en ferme, avant d’être condamné le 12 juin 1874 par le tribunal correctionnel de Saint-Brieuc à la peine de quinze mois de prison et aux frais pour vols, vagabondage et mendicité. Il fut incorporé le 1er septembre 1875 dans le 2ème régiment d’infanterie de la légion d’Afrique avant de passer le 27 octobre 1876 au dépôt de compagnies disciplinaires des Colonies. Son histoire personnelle, proche de celle de Le Brec, aurait pu correspondre à celle de Jean Le Déluge s’il n’était pas mort au Sénégal à bord du Castor le 6 octobre 1878 [12].

Mais c’est surtout Amédée Maquaire, directeur du Mont Saint-Michel, qui va profiter de la disparition de Jean Le Déluge pour développer l’exploitation touristique du tout nouveau musée qu’il vient d’inaugurer. Parallèlement à l’iconographie des cartes albums, son guide Le Mont Saint-Michel et ses Merveilles, l’abbaye, le musée, la ville, les remparts[13], publié en 1888, donne en quatrième de couverture une représentation en pied du Marquis de Tombelaine (gravure d’après photographie[14]). Écrit sous le pseudonyme d’Ermite de Tombelaine[15], le guide est par la suite réédité quarante-et-une fois jusqu’en 1935. Après avoir expliqué dans la préface de l’édition de 1892 que « par acte authentique passé devant notaire le 11 septembre 1890, le Marquis de Tombelaine a cédé à l’auteur de la présente brochure le droit exclusif de se servir du nom de Marquis de Tombelaine pour ses écrits et publications, et aussi le droit exclusif de faire reproduire et vendre ses portraits imprimés, photographiés ou de quelque nature que ce soit, déclarant que jamais il a donné ou ne donnera semblable droit à personne » [16], le guide paraît en précisant qu’il a été écrit d’après les notes du Marquis de Tombelaine.

Guide 1888

Comme pour le Marquis de Chambéry et le baigneur de Flaubert, les descriptions du Marquis de Tombelaine insiste sur son physique. L’engouement ressenti par les touristes féminines pour le Marquis de Chambéry se retrouve pour le Marquis de Tombelaine, « Celte brun, d’une beauté plastique réelle »[17].

Étienne Dupont raille : « Jean de Tombelaine était très sot ; ses grands yeux bleu-clair n’avaient aucune expression ; il racontait de stupides histoires et même il vous faisait part, avec une imperturbable bêtise, de ses bonnes fortunes avec les grandes artistes des théâtres de Paris ; il prétendait même qu’une illustre tragédienne l’avait embrassé dans le cou, alors qu’il la portait sur son dos pour traverser un relai de mer, au cours d’une promenade autour du Mont Saint-Michel.»[18]. Quelques romans laissent des comtesses parisiennes s’extasier comme dans « Jahan de Tombelaine » :

passage rivière

« - Regarde donc, Marcel, le beau type, s’écria tout à coup la comtesse.

Marcel Harzog posa sur la table la tasse qu’il buvait à petites gorgées ; d’un geste ennuyé il assujettit son monocle dans l’œil. Il était vêtu d’un complet gris très serré qui faisait ressortir la maigreur grêle de ses formes, étranglé dans le col de sa chemise qu’il portait exagérément haut, la tête couverte d’un chapeau de grosse paille orné d’un ruban multicolore ; ; quoique jeune encore, il avait l’air vieillot et ratatiné dans la génération actuelle. Un instant il sembla réfléchir avant d’émettre une opinion.

- Un sauvage ! finit-il par répondre dédaigneusement.

- Un vrai sauvage ! Il est splendide !

Un homme en effet débouchait de la route. Très grand, très fort, taillé en hercule, avec le costume des pêcheurs normands, un tricot de laine bleu couvrant la poitrine, le pantalon de coutil blanc, relevé au-dessus du genou, laissant voir le hâle roux des cuisses et des pieds nus, il s’avançait la démarche lourde, se dandinant avec souplesse sur ses jambes robustes. De ce corps grossier émergeait, superbe sous l’encadrement des cheveux noirs tombant avec grâce en longues cadenettes naturelles, le béret bleu foncé posé un peu de travers sur la nuque, la barbe brune inculte, très fournis, couvrant la figure jusque sous les yeux ; ceux-ci très foncés, d’une couleur bizarre ; le nez aquilin, d’une grande finesse ; par contre, les lèvres un peu épaisses, au-dessus desquelles broussaillait une grosse moustache, il s’approcha, se campant devant les groupes, nullement gêné de l’attention qu’il attirait sur son passage. Mme Poulard avait entendu l’exclamation de la comtesse.

- C’est Jahan, répondit-elle. On l’appelle aussi le marquis de Tombelaine.

- C’est un pêcheur ?

- Plutôt un vagabond : on ne sait guère au juste qui il est, ni d’où il vient. Voilà plus de dix ans qu’il habite le pays, et personne n’a jamais pu obtenir de lui le lieu de naissance. Il prétend avoir beaucoup voyagé, voilà tout. Il n’a pas d’habitation et couche toutes les nuits à la belle étoile. Tomblaine est généralement son séjour habituel. C’est un rocher complètement abrupt situé à quelques kilomètres au milieu des sables. C’est là qu’il a élu domicile : aussi on ne l’appelle plus que Jahan de Tombelaine. Souvent il vient au Mont Saint-Michel à l’heure des repas pour se faire offrir à boire par les voyageurs ; car il ne dédaigne pas l’eau-de-vie et se grise abominablement quand il a de l’argent.

Ce boniment amusait fort la parisienne.

- Mais c’est une curiosité du pays, dit-elle. »[19]

Même si les textes et les cartes postales Neurdein et Waron perpétuent l’image du Marquis de Tombelaine, son absence physique auprès des touristes dans la baie se fait ressentir. Les photographes se tournent alors vers un nouveau modèle à l’allure physique la plus fidèle possible au type des « marquis », un homme dont les activités et la vie sont liées à la mer et à ses dangers, un homme dont les histoires peuvent intéresser les visiteurs en quête de rencontres exaltantes : le Marquis des Grèves.

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Waron

[1] Raoul (M.), Histoire pittoresque du Mont-Saint-Michel et de Tombelène, Paris, A. Ledoux, 1834, p. 79-81.

[2] Ouest-Éclair, 22 avril 1909, p. 5. Du Mont (L.), Le Mont Saint-Michel dans le Passé, le Présent et l’Avenir. Nouveau Guide Illustré du Mont-Saint-Michel et des Environs, Rennes, Francis Simon Imprimeur et Éditeur, 1909. in-12 broché d'édition, 108 p., illustrations photographiques en noir in et hors texte. Il existe une version de 95 pages.

[3] Voir l’article « Francis Simon, né François Olivier Noël (1860-1937) », in Cartes postales de Rennes et d'ailleurs, septembre 2014, http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

[4] Les militaires et marins condamnés aux fers étaient envoyés pour subirleur peine dans un quartier spécial du Mont-Saint-Michel depuis l’instruction du 15 janvier 1845.

[5] Bulletin de la Société d’archéologie, de littérature, sciences et arts d’Avranches, Mortain et Granville, 1890, tome 5, p.6. Léon Adolphe Regley (Paris, 6 juin 1803 – Saint-Jean-Pied-de-Port, 22 mars 1878), chef de bureau au ministère de l’Intérieur, directeur du Mont Saint-Michel, membre de la Société archéologique d’Avranches ; auteur : Le Guide des visiteurs du Mont-St-Michel et du Mont-Tombelaine, notes recueillies par Mr Regley, Avranches : impr. de Flamend , 1849, 51p. , réédité et enrichi en 1856.

[6] Elèves de M. Le Héricher.

[7] Revue de l’Avranchin et de Mortain, tome IV, 1888, p. 593

[8] Registre des décès de la commune de Saint-Broladre 1892, archives départementales d’Ille-et-Vilaine

[9] « De nos jours, Tombelaine a eu un regain de popularité ; il la doit à un pauvre diable que la presse parisienne a élevé au marquisat. La carte postale et la carte album ont popularisé ce vagabond qui s’installa, vers 1875, dans une cabane de l’îlot. Tantôt, il figure sur la digue, au premier plan, fièrement campé ; tantôt, il serre dans ses bras un grand filet, appelé bichette ; quelquefois, son buste seul est pris ; son torse est vigoureux, sa grosse tête est embroussaillée de longs cheveux.», in Dupont (E.), Les légendes du Mont Saint-Michel, historiettes et anecdotes sur l’abbaye et les prisons, 1927, Chez l’auteur, p.220-221.

[10] « Tous les pêcheurs du Mont-Saint-Michel, tous les touristes qui ont visité la célèbre abbaye, ont pu voir un personnage quasi-célèbre désigné sous le nom de marquis de Tombelaine. Les photographes et les graveurs ont répandu le portrait de ce personnage légendaire ; ils ont reproduit ses longs cheveux frisés, sa barbe hirsute, ses jambes nues, sa physionomie à la fois douce et énergique, presque sauvage. Le marquis de Tombelaine, qui avait accompli plusieurs sauvetages dans cette baie du Mont-Saint-Michel, où il vivait constamment, a été surpris à son tour par la mer, un des jours de la grande marée d’équinoxe, et son cadavre a été apporté par le flot aux environs de Roz-sur-Couesnon. La gendarmerie de Pleine-Fougères a constaté le décès du pauvre pêcheur, Jean Tombelaine, qui était âgé de trente-neuf ans seulement. Le corps, découvert par M. Roussel, garde particulier des Polders, dans l’anse du Colombel, était couvert de contusions. Il avait dû être roulé par la mer », in La Lanterne 16 avril 1892.

[11] Le Figaro, 18 avril 1892.

[12] Recensement militaire, 1873, archives départementales des Côtes d’Armor.

[13] Le Mont Saint-Michel et ses Merveilles, l’abbaye, le musée, la ville, les remparts, Mont Saint-Michel, Chez tous les marchands, 1892, « Avis au lecteur ».

[14] « Nous avons été puissamment aidé dans cette tâche par les dessins de M.E. de Bergevin, faits d’après les croquis originaux et les photographies de MM. Fernand Maquaire, Charles Mendel et Neurdein Frères », in Le Mont Saint-Michel et ses Merveilles, l’abbaye, le musée, la ville, les remparts, Mont Saint-Michel, Chez tous les marchands, 1889, p.5.

[15] Le surnom d’ « Ermite de Tombelaine » est peut-être utilisé en référence à Burté qui s’était installé vers 1888 pour faire des fouilles archéologiques sur Tombelaine et qui avait suggéré au Président de la Société d’archéologie d’Avranches de rapprocher de lui les vers de Victor Hugo « Si j’étais, ô Madeleine / L’ermite de Tombelaine / Dans son pieux tribunal », in Bulletin de la Société d’archéologie, de littérature, sciences et arts d’Avranches, Mortain et Granville, 1888, tome 4, p.8.

[16] Le Mont Saint-Michel et ses Merveilles, l’abbaye, le musée, la ville, les remparts, d’après les notes du marquis de Tombelaine. Mises en ordre par J.A.M. Illustrations d’E. De Bergevin, Poitiers, imp. Oudin et Cie, 114 p.

[17] Canivet (C.), « Autour du Mont Saint-Michel », in Touche à tout, 1908, p. 210.

[18] Dupont (E.), Les légendes du Mont Saint-Michel, historiettes et anecdotes sur l’abbaye et les prisons, 1927, Chez l’auteur, p. 221.

[19] Berleux (J.), « Jahan de Tombelaine », in La Lecture, 31 décembre 1898, p.242-243.

Le Marquis des Grèves : pêcheur de la Baie de Cancale

Parallèlement à la vente de clichés représentant le Marquis de Tombelaine, les éditions Neurdein vendaient des clichés des pêcheurs et des coquetières des grèves. L’un des pêcheurs ressemble au vieux pêcheur photographié par François-Marie Pieau [1], connu sous le nom professionnel de Francis, pour la série des cartes postales de l’hôtel Dodemand à Champeaux. Ce même Vieux pêcheur se retrouve parfois sur des clichés sous le nom de Marquis de Tombelaine. Il est possible qu’il s’agisse déjà de Louis Léveillé dont la postérité va être faite après 1900 à Cancale sous le surnom de Marquis des Grèves.

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Pêcheur des Grèves Mt St

Champeaux 8

Louis Charles Auguste LÉVEILLÉ

Dit Marquis des Grèves

Marin dans la marine d'État : mousse en 1871, novice en 1875,matelot en 1877 ; marin pêcheur

Né à Saint-Vaast-La-Hougue le 1er septembre 1859, fils de Charles Louis Eugène Léveillé, marin dans la Marine d’ État sur L’Infernal, mousse en 1843, novice en 1846, matelot en 1849 (Saint-Vaast-La-Hougue, 31 juillet 1831 – 24 février1885) et de Diantine Désirée Moulin (Saint-Vaast-La Hougue, 25 juin 1831 - ?), mariés à Saint-Vaast-La-Hougue le 10 novembre 1853.

Marié à Cancale le 8 juin 1888 avec Marie Louise Busson née à Cancale le 27 novembre 1857, fille de Malo Placide Jean François Busson (Hirel, 3 juin 1806- Cancale, 12 juin 1892) et de Julie Marie Fleury (Cancale le 25 mars 1816- 9 novembre 1899), mariés à Cancale le 25 mai 1842.

D’où 1°) Louis Maurice Léveillé (Cancale, 17 mai 1894 - 21 mai 1894) ; 2°) Louis Hippolyte Léveillé (Cancale, 26 janvier 1894 - 4 août 1894) ; Aristide Henri (Cancale, 19 juin 1899 - 22 juillet 1900)

Décédé ?

Description Physique : 1 m 61, cheveux blond, yeux noirs, front ordinaire, nez moyen, bouche moyenne,menton ordinaire, visage ovale


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Louis Léveillé vivait à La Houle et la presse le présentait comme un pêcheur de requin-Hâ. Quand les cartes postales LL du Marquis des grèves sont mises en vente, Cancale est déjà célèbre pour ses pêcheurs héroïques et la beauté des Cancalaises : « Rien d’original et de pittoresque comme la baie de Cancale, formant un port naturel, en arc de cercle, où sont à l’ancre, un millier de petites barques endormies et balancées par le flot. C’est à La Houle, près du calvaire, qu’habitent en grand nombre, avec leurs familles, ces pêcheurs intrépides à qui on doit les huitres dont la réputation est universelle. Cancale, malheureusement, n’a pas de plage ; mais tout le monde ne va pas à la mer pour se baigner ; il y a les promeneurs, les artistes, les peintres et les amateurs de pêche ; c’est à cette catégorie de touristes que nous recommanderons Cancale comme lieu de séjour. Ajoutons que les femmes de Cancale, qui ont si bien inspiré le peintre Feyen-Perrin [2], sont réellement belles, sans parler de leur bonnet qui donne à leur physionomie sympathique quelque chose de piquant et de particulièrement original. » [3]

Feyen Cancale

B.F. Cancalaises

Plus que les coquetières de la Baie du Mont Saint-Michel, « le type de la Cancalaise, à la physionomie un peu mâle, aux traits énergiques, au teint bronzé par la brise marine » [4] attisent l’intérêt esthétique des artistes et des photographes, voire les idées les plus perverses. Ainsi dans une lettre à Eugène Rodrigues [5] datée du 5 août 1893, le sulfureux artiste Félicien Rops [6] s’exclame : « La Bretagne, Mon Grand ami, est décidément un sinistre pays. Les femmes n’y ont pas de poitrine, pas même la place ! 3e sexe ! J’ai fait des fouilles : Rien ! ! […]Viens donc Cancaler un peu avec moi : Les Cancalaises ! c’est une autre race. Ce sont des filles d’Irlandaises amenées par St Ideuc, un apôtre qui avait du nez & qui venait évangéliser le pays, à la tête d’une bande de belles filles. Grand Saint ! St Ideuc ! ! Ce sont de belles diablesses à cheveux crépus, et qui ont des tétets qui ressemblent à de petits pains de deux sous. Mais enfin elles en ont ! Malheureusement elles ont été polluées par Feyen-Perrin ! – Feyen-Perrin fecit Roma ! et elles doivent avoir gardé en leurs toisons pubiscitaires tous les microbes académiques ! – Il faudra aérer tout cela ! À moi les phénols ! et mort aux petits fils des morpions de Bouguereau ! Désinfectons ! et ne laissons aux toisons Cancalaises que le sel hygiénique ou le sable qui croque sous la dent ! Viens donc ! J’ai besoin d’un aide pour accomplir ces grandes choses ! » [7].

Dans les années 1930, le Marquis des Grèves va vite sombrer dans la légende et devenir un classique aussi imaginaire que Césarine la Cancalaise de Marie Allo [8], « "Capitaine" des Cancalaises, type accompli des pêcheuses de la Houle […] l’honneur de l’ostréiculture » [9].

[1] François-Marie PIEAU

Dit Francis

Typographe, ex-retoucheur « des premières maisons de Paris », photographe, successeur d’Hippolyte Roblin, graveur ornementiste puis photographe (Poitiers, 6 novembre 1831- ?; marié le 23 août 1871 à Paris 9ème avec Louise Boheim). Membre du Syndicat d’Initiative de Granville dès 1908. Il possède un atelier et un magasin 1, route de Coutances et 2, vieille route de Coutances à Granville, ainsi qu’une succursale rue de la Plage à Saint-Pair. Son studio de Granville est connu sous les noms de « Villa Castel Photo », « Photographie Maritime » et « Studio Francis », celui de Saint-Pair sous l’appellation « La Boîte à images ».

Né à Bazougers, le 25 juillet 1866, fils de François Pieau, domestique laboureur, et de Marie Peltier.

Marié 1°) à Laval le 22 novembre 1890 avec Rosalie Jeanne Sablé (Sacé, 25 janvier 1865 – avant 1920) ; 2°) à Granville le 9 février 1920 avec Clémence Marie Guillemin

D’où 1°) François Joseph Paul (Laval, 26 juin 1896 - ?, 1943), marié à Bouillon le 14 juin 1920 avec Yvonne Fernande Guillement, il succède à son père le 23 juin 1919.

Décède en 1931.

[2] Augustin Feyen-Perrin, dit François Nicolas Augustin Feyen (Bey-sur-Seille, 12 avril 1826 – Paris, 14 octobre 1888), peintre, graveur, illustrateur.

[3] Guides pratiques Conty Bretagne La côte de Granville à Nantes routes pour automobiles, 11ème édition, Paris, Administration des guides Conty, 1910, p. 73-74.

[4] Marcel Monmarché (Dir.), Les guides bleus Bretagne , Paris, Librairie Hachette, 1924, p.212-213 et Marcel Monmarché (dir.) France en 4 volumes Ouest le réseau de l’État, Paris Librairie Hachette, 1931, p.294-295.

[5] Eugène Rodrigues-Henriques, dit Erastène Ramiro (Paris, 18 mai 1853- 18 avril 1928), avocat parisien, collectionneur d’art et bibliophile.

[6] Félicien Rops (Namur, 7 juillet 1833 – Essonnes, 23 août 1898), peintre, illustrateur, aquafortiste et graveur.

[7]Lettre de Félicien Rops à Eugène Rodrigues. Saint-Méloir-des-Ondes, 1893/08/05. Province de Namur, musée Félicien Rops, Amis/RAM/158. http://www.ropslettres.be/index.php?rub=accueil&lang=fr

[8] « Madame Césarine Cancalaise. Roman féministe par Marie Allo », publié dans l’Ouest-Éclair durant le mois de septembre 1930. Marie Allo (Quintin, 30 septembre 1866- 11 février 1948), poétesse et peintre. L’artiste Joseph Marie Pellerin (Saint-Benoît-des-Ondes, 16 mars 1872-après 1938), sculpteur, correspondant du Journal Ouest-Éclair et du Nouvelliste, expose les bustes du Marquis des Grèves et de Césarine la Cancalaise en 1932 (Ouest-Éclair, 10 août 1932).

[9] Critique par P. d’Hérouville du livre de Marie Allo Dans le vent salé d’Armor, in Études publiées par les Pères de la Compagnie de Jésus, 1938, p. 575.

Peu de personnes aujourd’hui savent qui sont les Marquis de Chambéry et des Grèves. Seule l’allure du Marquis de Tombelaine, désormais perçue simplement comme « étrange » [1], est encore connue des touristes, certainement grâce au succès que connurent les cartes postales de la Maison Neurdein qui ont permis de conserver la mémoire visuelle de cette figure largement exploitée dans la littérature du début du 20ème siècle et dont le récit romancé nourrit encore les ouvrages et les guides sur le Mont Saint-Michel.

[1] Baie du Mont Saint-Michel, Encyclopédie du Voyage Gallimard, 2013, p198.

Pour citer cet article :

Chmura Sophie, " Les Marquis de la Côte d’Émeraude et de la Baie du Mont-Saint-Michel ", cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 2 mai 2016.

http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le .