Souhaits inutiles et agréables chimères :

Traditions et folklores

des cartes de nouvel an

Physiologie et physionomie des vœux sous l’Ancien Régime

Les origines de la tradition de l’échange de vœux par carte demeurent obscures, mais il semblerait que dès le 10ème siècle, en Chine, les vœux et les compliments étaient écrits avec des encres précieuses sur du papier de riz dont les dimensions étaient proportionnelles au rang du destinataire[1]. En France, depuis le Moyen âge, de façon formelle, il était de coutume de rendre visite. Au cours du 17ème siècle, il était possible de louer les services d'un gentilhomme en livrée noire et épée au côté, chargé de présenter les compliments de son mandataire [2].

D’après quelques articles de presse du début du 20ème siècle, sous le règne de Louis XIV, la carte de visite fait son apparition dans le monde et dans les relations sociales sous le nom de billet de visite[3]. Pourtant, le terme « billet de visite » qui semble avoir été la dénomination primitive des cartes ne figure dans aucun des dictionnaires de l’époque. Les traités de civilité sont également muets sur cet usage. L’usage de la carte de visite devient général vers le milieu du 18ème siècle. En effet, au début de ce siècle, le gentilhomme est progressivement remplacé par la remise d'une carte signée, parfois porteuse de vœux. À ce propos, Charles Le Goffic (1863-1932), homme de lettres et académicien, fondateur en 1886 de la revue littéraire Les Chroniques,reprend dans son livre sur les Fêtes et coutumes populaires [4], le sonnet logogriphe et non moins critique de Bernard de La Monnoye (1641-1728), tiré de l’ouvrage Ana ou Collection de bons mots [5] :


[1] L’Hebdomadaire illustré, 24 décembre 1899, p. 114.

[2] Le Goffic (C.), Fêtes et coutumes populaires : les fêtes patronales, le réveillon, les masques et travestis, le joli mois de mai, les noces en Bretagne, la fête des morts, le feu de la Saint-Jean, danses et musiques populaires, Paris, A.Colin, 1911, p. 27.

[3] Ana ou Collection de bons mots, contes, pensées détachées, traits d’histoire et anecdotes des hommes célèbres, depuis la renaissance des Lettres jusqu’à nos jours ; suivis d’un choix de propos joyeux, mots plaisans, réparties fines et contes à rire, tirés de différens recueils, Amsterdam / Paris, Librairie Visse, 1789, tome 2, p. 273-274

[4] Le Goffic (C.), Fêtes et coutumes populaires : les fêtes patronales, le réveillon, les masques et travestis, le joli mois de mai, les noces en Bretagne, la fête des morts, le feu de la Saint-Jean, danses et musiques populaires, Paris, A.Colin, 1911, p. 28.

[5] Le sonnet est également publié dans l’article « Les cartes de visite », in Bulletin de la papeterie : journal des papetiers, marchands & fabricants de papiers, graveurs, imprimeurs, relieurs, règleurs, éditeurs d'estampes, marchands & fabricants de registres, fournitures de bureau, bronzes d'art, fantaisies, et tous articles faisant l'objet du commerce de la papeterie, Paris, s.n., décembre 1881, p. 270.

« Souvent quoique léger, je lasse qui me porte ;

Un mot de ma façon vaut un ample discours ;

J’ai sous Louis-le-Grand commencé d’avoir cours,

Mince, long, plat, étroit, d’une étoffe peu forte.


Les doigts les moins savants me traitent de la sorte ;

Sous mille noms divers, je parais tous les jours ;

Aux valets étonnés je suis d’un grand secours ;

Le Louvre ne voit pas ma figure à sa porte.


Une grossière main vient la plupart du temps

Me prendre de la main des plus honnêtes gens.

Civil, officieux, je suis né pour la ville.


Dans le plus dur hiver, j’ai le dos toujours nu,

Et, quoique fort commode, à peine m’a-t-on vu

Qu’aussitôt négligé je deviens inutile. »

D’après une satire en vers publiée à Paris en 1742, intitulée Les Incommodités réciproques du Jour de l’An [6], le billet de visite est une simple carte retournée sur laquelle le visiteur inscrivait son nom avant de la mettre dans la serrure quand il ne trouvait pas la personne :

« On s’empresse à vous voir, je le sçais ; mais des fous

Qui sont toujours fâchés de vous trouver chés vous

Sur le dos d’une carte on fait sa signature,

Pour rendre sa visite au trou de la serrure » [7]

L’auteur de ces vers blâme les visites

« qu’à la nouvelle Année chacun se rend l’un à l’autre, avec d’autant plus de folie, qu’on se cherche sans dessin de se rencontrer ; où l’on se fait les plus grandes, mais en même-tems les plus fausses démonstrations d’une amitié la plus tendre et la plus sincère »[8]. Son but est de « faire connoitre le ridicule & la sotise de cet antique usage »[9].

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« Qu’il aime qu’à la porte un zélé domestique

(Qu’on fait souvent mentir d’une façon rustique,)

Lui dise : « On est sorti » C’est alors qu’il ressent

Certain plaisir secret de voir qu’on est absent ;

Et son nom bien écrit rend sa visite en forme :

Tel est bien le bel usage auquel il se conforme » [10]

[6] Les incommodités réciproques du premier jour de l'an. Satire, Paris, Ballard Fils, 1742, 38 p.

[7] Les incommodités réciproques du premier jour de l'an. Satire, Paris, Ballard Fils, 1742, p. 11.

[8] Les incommodités réciproques du premier jour de l'an. Satire, Paris, Ballard Fils, 1742, p. 1.

[9] Les incommodités réciproques du premier jour de l'an. Satire, Paris, Ballard Fils, 1742, p. 2.

D’après les recherches de John Grand-Carteret (1850-1927), un des pionniers dans les recherches en iconologie, « la carte de visite ordinaire n’était donc autre chose qu’une carte à jouer retournée, ou même un simple fragment sur lequel se mettait manuscrit, et plus tard imprimé, le nom du visiteur »[11]. Son propos s’appuie sur un article à propos des cartes à jouer transformées en faire part mortuaires et en cartes d’invitation dans L'Intermédiaire des chercheurs et curieux où un lecteur explique : « les premières cartes de visite ont été faites avec des cartes à jouer coupées en morceaux. J’ai trouvé des spécimens de la fin du siècle dernier, de 1780 environ, avec les noms d’amis de mon arrière-grand-père et tout un paquet à son nom, préparé pour la distribution. Il n’y a dons aucun doute à cet égard et je crois d’ailleurs le fait connu. On peut dès lors admettre que les avis, tels que les communications de décès ont été écrits ou imprimés sur des cartes à jouer, sans que l’on ait eu à se préoccuper du rôle de celles-ci et des figures qui recouvraient une de leurs faces. La carte à jouer fournissait à bas prix un carton très favorable à ces emplois et l’usage a dû être assez général »[12]. L’illustrateur-typographe Louis Morin (1885-1938), membre de la Société d’études historique, suite à ses Recherches sur la fabrication des cartes à jouer à Troyes [13], signale « l’usage assez étendu que l’on faisait, à la fin de l’ancien régime de cartes à jouer comme : cartes de visites, cartes d’adresse, réclame commerciale et de sergents recruteurs ; billets de correspondance, quittances, convocation d’un témoin à un tribunal, fiches de bibliothèques, étiquettes pour les arbres, peintures, etc. La cause en est simple : les fabricants vendaient, au poids, leurs rebuts de fabrication aux particuliers, qui les recherchaient pour l’excellente qualité du carton et la commodité du format. Au début du XVIIe siècle, leurs retailles elles-mêmes étaient achetées à l’année par des marchands parisien » [14]. C’est pour Grand-Carteret l’origine des cartes de visite, qui ont longtemps été manuscrites.

[10] Les incommodités réciproques du premier jour de l'an. Satire, Paris, Ballard Fils, 1742, p. 22.

[11] Grand-Carteret (J.), Vieux papiers, vieilles images, cartons d'un collectionneur, Paris, A. Le Vasseur, 1896 p. 37.

[12] L'Intermédiaire des chercheurs et curieux : Notes and queries français : questions et réponses, communications diverses à l'usage de tous, littérateurs et gens du monde, artistes, bibliophiles, archéologues, généalogistes, etc., Paris, B. Duprat, janvier 1899, p. 713.

[13] Morin (L.), Recherches sur la fabrication des cartes à jouer à Troyes, Troyes, impr. P. Nouel, 1899, 60 p. Morin étudie spécialement la carterie à Troyes, mais les renseignements qu’il donne s’étendent à toute la carterie française depuis le 16ème siècle jusqu’à la fin de l’époque révolutionnaire. La ville de Troyes possédait un atelier de carterie dès 1511. Aux termes d’une déclaration de 1605, la ville devint avec Rouen, Toulouse,Lyon, Thiers et Limoges, un des six bureaux autorisés pour la confection des cartes.

[14] L'Intermédiaire des chercheurs et curieux : Notes and queries français : questions et réponses, communications diverses à l'usage de tous, littérateurs et gens du monde, artistes, bibliophiles, archéologues, généalogistes, etc., Paris, B. Duprat, janvier 1899, p. 715.

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À l’époque de la Régence et pendant les règnes de Louis XV et de Louis XVI, les cartes de visite autographiées cèdent le pas aux cartes de visite imprimées. En 1899, Grand-Carteret raconte à ce sujet : « Nous pouvons être fiers de nos belles images, de nos cartes de Christmas, importation anglo-germanique, avec des toits chargés de givre, avec des chats aux rubans roses, avec des poésies au verso ; les gens de 1760 avaient, eux aussi, leur imagerie de nouvelle année dans laquelle déjà excellaient les Allemands. Et c’était autrement typique, autrement pittoresque. Coloriées ou gouachées, - quelques-unes imitent les papiers peints, - ces cartes étaient à surprise. Je veux dire qu’une partie quelconque de l’image, - une pierre, un pan de muraille, un médaillon, un fruit, - découpée pour former porte, se levait et, dessous, imprimés ou tissés sur soie, apparaissaient les vœux de bonne année. Là se lisaient à n’en plus finir des Prosit das Newe Jabr ! des Zum Neuen Jahr ! des A l’Amitié et à l’Amour pour la Nouvelle Année ; souhaits guindés, compliments enguirlandés, félicitations cérémonieuses »[15] et qu’au 18ème siècle : « la carte de visite se popularisa vite, parce qu’elle ouvrit la porte à toutes les vanités, à tous les orgueils »[16].

Vers 1750, les graveurs ornent les cartes en papier vergé d’armoiries, mais également des sujets symboliques en conformité des goûts et des situations : « c’était d’aimables frivolités, des guirlandes de fleurs autour d’un médaillon, des nœuds de ruban aux boucles gracieuses, des banderoles portées par des nymphes, des papillons, d’’harmonieux faisceaux de motifs, flammes, carquois, lyres, violes d’amour, ailes de colombes, jolies figurines, souvent associées aux attributs militaires, drapeaux, casques, épées ou canons »[17]. Charles-Nicolas Cochin (1715-1790), Charles Eisen (1720-1778), Jean-Honoré Fragonard (1732-1806), Jean-Michel Moreau, graveur du cabinet du Roi, (1741-1814) et plus spécialement Pierre-Philippe Choffard (1730-1809), sont les ornemanistes les plus connus de « ces riens honorés et parés par l’art […] ces mille cartes éphémères et volantes »[18].

[15] Grand-Carteret (J.), Vieux papiers, vieilles images, cartons d'un collectionneur, Paris, A. Le Vasseur, 1896 p. 44.

[16] Grand-Carteret (J.), Vieux papiers, vieilles images, cartons d'un collectionneur, Paris, A. Le Vasseur, 1896 p. 37.

[17] D’Aguilar (G.), « Origine des cartes de visites », in Le Monde Illustrée, 17 décembre 1938, n.p.

[18] Goncourt (E.) et (J.), L’art du Dix-huitième siècle, Paris, A. Quantin, 1880, p. 179.

Choffart

Carte de visite par Choffart.

Durig

Carte de visite par Jean Joseph Durig (1750-1816).

Gaucher

Carte de visite par Charles Etienne Gaucher (1741-1804).

Aux approches de 1780, les temps deviennent plus graves : la mode n’est plus aux petits objets charmants qui avaient fait l’engouement du siècle. Les graveurs renoncent aux amours, aux colombes, aux cœurs enflammés. Simplifiées, les cartes de visite prennent un caractère civique tout républicain, se couvrant de feuilles de lauriers.

La tradition est abolie en France de 1791 à 1797 par la Convention qui « avait décrété la peine de mort contre quiconque ferait des visites, même de simples souhaits du jour de l’An »[19]. Cette levée de bouclier était due au député de la Loire-Inférieure, François Yves Raingeard de La Bletterie (1752-1800), qui avait déclaré : « Assez d’hypocrisie ! Tout le monde sait que le jour de l’an est un jour de fausses démonstrations, de frivoles cliquetis de joues, de fatigantes et avilissantes courbettes »[20].

[19] Le Petit Parisien, 1er janvier 1902.

[20] Le Goffic (C.), Fêtes et coutumes populaires : les fêtes patronales, le réveillon, les masques et travestis, le joli mois de mai, les noces en Bretagne, la fête des morts, le feu de la Saint-Jean, danses et musiques populaires, Paris, A. Colin, 1911, p. 29.

Folklore et tradition des souhaits au 19ème siècle

Malgré cette période, la tradition populaire de fêter le nouvel an perdure. Le folkloriste Paul Sébillot (1848-1918), figure majeure de l’étude des traditions populaires, fondateur en 1885 de la Société des traditions populaires, écrit fin 1887 sur l’histoire des souhaits de nouvel an [1], plus particulièrement sur les vœux railleurs et ironiques, utilisés pour leur assonance ou leur forme joviale.Par exemple, après avoir parlé des coutumes bretonnes, il explique que : « Les Normands, plus gais, ont une plaisanterie coutumière pour cette date ; un peu sceptiques sur la valeur des souhaits, ils disent en riant :

Je vous souhaite la bonne année,

La teigne et la diarrhée ! »

Le Petit Parisien du 10 janvier 1888 puis Le Canadien du 31 décembre 1889 utilisent ses recherches pour écrire : « Est-il déjà trop tard pour parler encore des souhaits de bonne années ? La sincérité en est souvent si fragile que bien peu de temps après le Jour de l’An, ces souhaits qu’on a échangés avec une belle conviction – en apparence – semblent déjà de l’histoire ancienne ! […] Au fond, tout se résume par cela : le souhait exprimé attend sa récompense. Tout se paye, - même les vœux que l’on forme pour le bonheur d’autrui ! »[2].

À propos de la carte de visite, le Petit Journal du 2 janvier 1864 écrit:

« Les avez-vous vues, chers lecteurs ? Elles circulent aujourd’hui en nombre immense. Ce ne sont pas des légions, ce sont des véritables armées. On en distribue 300,000 dans la journée. Les unes sous enveloppe, les autres à la main, d’autres écornées, pour prouver que le propriétaire de la carte est venu lui-même la porter.

C’est une manie,

C’est une rage,

C’est une giboulée ! »[3].

Celui du 20 décembre 1867 ajoute : « les cartes de visites ont des modes qui changent chaque année, comme celles des chapeaux et des robes de nos dames. J’ai vu des jours de l’an où il fallait avoir, pour être à la hauteur des usages reçus, des cartes d’une dimension gigantesque. L’année suivante, les cartes de visite étaient petites comme un domino ; elles avaient l’air d’être déposées par les Lilliputiens de Gulliver. Il faut un temps où le lithographe simulait la corne d’un coin qui indique que la personne, faisant politesse à autrui, a porté sa carte elle-même. Un graveur eut l’idée de mettre dans cette corne le portrait de la personne dont la carte venait… Cela eut un demi-succès, c’était à la fois artistique et original. On m’assure que cette année, les cartes de visite élégantes n’imiteront pas la transparence de la porcelaine, comme celles de 1865, mais bien le blanc chatoiement de la nacre… Je constate purement et simplement la mode du jour, sans me montrer le partisan d’aucun modèle déterminé !... L’an dernier un plaisant avait fait, en cartes de visite, des peignes à décrasse, avec leurs mille dents jaunes admirablement imitées… Les gens qui ne sont contents de rien ont souvent critiqué l’usage des cartes de visite pour remplacer une politesse faite en personne. Si nous ne voyons que l’intention, ils ont tort… Il serait absolument impossible à un citoyen qui a beaucoup de relations, d’aller les voir en personne, pedibus et jambis, dans l’espace d’une semaine. La carte est un symbole qui constate un souvenir amical, une attention, selon la personne chez laquelle on la fait déposer. »[4]

Pendant le Premier Empire, les graveurs produisent des cartes avec des ornements étrusques et gréco-romains, des enfants et des trophées, voire des Amours peu vêtus mais avec des couvre-chefs militaires de type shako ou des Amours médecin, notaire, orfèvre, tambour-major avec toute la ferblanterie troubadouresque.

Durant la Restauration, les cartes de visite à surprise sont de nouveau à la mode, enguirlandées de violettes, d’abeilles et de fleurs de lis. C’est le triomphe des cartes frappées en relief sur cartons rose, chamois ou vert : la vogue est d’y placer des portraits à timbre sec et en médaillon des membres de la famille royale. La carte gaufrée, avec le nom du visiteur frappé au timbre sec ou écrit à la main continue longtemps à primer sur toutes les autres. Apparaissent également les cartes glacées, rivales de la porcelaine, dont elles empruntent le nom. L’Almanach des Modes de 1817 explique que « les cartes imprimées indiquent les gens du petit commerce ; les cartes à vignettes dénotent les parvenus ou les étrangers ; les cartes en couleur sentent la province ; les cartes gravés en écriture courante, sur un fond blanc tout uni, avec l’adresse en bas, en caractère microscopique, sont les seules adoptées dans le grand monde : c’est l’usage de la Chaussée-d’Antin »[5].

Jusqu’en 1835, les cartes de visites en carton simple ont un décor hétéroclite allant des chinoiseries et turqueries au gothique. Apparaissent ensuite des cartes dites « artistiques », aquarellée ou en sépia, entourées d’une dentelle à jour. D’après Grand-Carteret, « le mauvais goût s’étant emparé de cette innovation, on s’empressa de revenir à la carte ordinaire »[6] et le carton triompha, dès lors, dans toute sa banalité.

[1] Sébillot (P.), « Les souhaits de Bonne Année », in Revue des Traditions Populaires, décembre 1887, p. 563-567.

[2] Le Petit Parisien, 10 janvier 1888. L’article du journal canadien est une copie de cet article.

[3] Le Petit Journal, 2 janvier 1864, p. 1.

[4] Le Petit Journal, 20 décembre 1867, p. 1.

[5] Cité dans Grand-Carteret (J.), XIXe siècle (en France) : classes, moeurs, usages, costumes, inventions, ouvrage illustré... d'après les principaux artistes du siècle et à l'aide des procédés modernes, Paris, Firmin-Didot, 1893, p. 257.

[6] Grand-Carteret (J.), Vieux papiers, vieilles images, cartons d'un collectionneur, Paris, A. Le Vasseur, 1896 p. 47.

À la fin des années 1860, certains utilisent les cartes photographiques comme carte de vœux, habitude apparemment popularisées par le photographe Étienne Carjat (1828-1906)[7].

[7] Le petit Journal, 1er janvier 1874, p. 2.

carjat 1

Carjat 2

Vieux papier Carteret p.372

Charles Philippon (1800-1862), directeur de publication du journal amusant, invente quant à lui des cartes comiques représentant une scène au milieu de laquelle on inscrivait son nom [8].

[8] Le Journal amusant : journal illustré, journal d'images, journal comique, critique, satirique, etc., 6 mars 1869.

6 mars 1869 1

6 mars 1869 2

"Cartes de visite amusantes", in Le Journal Amusant, 6 mars 1869.

Considéré comme « une tradition de politesse, à laquelle il n’est pas permis de renoncer »[9] l’envoi des cartes de visite est très codifié dans les années 1870 : « les cartes de visites doivent être imprimées. A moins d’être un personnage ou une célébrité quelconque, il est impoli de laisser une carte où l’on n’a pas son adresse imprimée à l’un des angles inférieurs. – Il n’y a d’exception que pour les dames. Si l’on appartient à une famille nombreuse, il fait se désigner par ses prénoms en usage. Corner une carte est une mode anglaise ; mais en France tolérée seulement, c’est-à-dire que l’on a daigné porter sa carte soi-même. Une visite en personne serait de meilleur goût. Pour le premier de l’an, les cartes s’envoient sous enveloppe. On ne multiplie pas les cartes pour les personnes d’une même famille ; on se contente de mettre les noms sur l’adresse. On peut, selon l’âge du visiteur et le degré de parenté ou d’intimité, envoyer une carte à une demoiselle ; mais une demoiselle n’en doit jamais envoyer ni rendre. Une jeune fille ne doit pas avoir de cartes de visite. Lorsqu’elle se joint à sa mère, elle ajoute, sur la carte de celle-ci, son nom au crayon. Les dames artistes ou commerçantes, et même les demoiselles artistes d’une certaine célébrité, peuvent envoyer des cartes de visite aux hommes à qui elles doivent des égards. »[10] D’autre part, « sous enveloppes ouvertes, les cartes de visites sont passibles, jusqu’au poids de 10 grammes, de la taxe de 5 centimes dans la circonscription postale du bureau d’origine, et de 10 centimes en dehors de cette circonscription. Ainsi, une carte de visite de Paris pour l’intérieur des fortifications doit 5 centimes : la même carte doit 10 centimes pour Versailles. (Art. 7 de la loi du 25 juin 1856) Il peut être mis dans la même enveloppe deux cartes portant un même nom ou des noms différents, sans augmentation de port. Sous bandes, les carte de visite sont assujetties à un port de 2 centimes jusqu’au poids de 5 grammes. (Art. 7 de la loi du 29 décembre 1873). Les bandes doivent être mobiles et ne pas dépasser, en largeur, le tiers de la surface de la carte ; autrement celle-ci est considérée comme expédiée sous enveloppe ouverte, et taxée au triple de l’insuffisance de son affranchissement. (Art. 6 et 8 de la loi du 25 juin 1856) L’adresse du destinataire doit toujours être inscrite sur la bande. Les cartes de visite peuvent être écrites à la main, mais elles ne doivent contenir que les nom, qualité et adresse de l’expéditeur. Toute autre mention, manuscrite ou imprimée, constitue une contravention qui rend son auteur passible d’une amende de 150 à 300 fr. (Art. 9 de la loi du 25 juin 1856) Les photographies-cartes de visite peuvent être expédiées aux mêmes conditions que les cartes de visite ordinaires »[11].

L’arrêté ministériel du 20 janvier 1885 autorise les vœux et souhaits formulés en termes impersonnels à l’occasion d’un événement général sur les cartes de visite imprimées et à la condition qu’ils soient eux-mêmes imprimés. L’arrêté de 1893 modifie cette ancienne disposition dans la faculté pour les expéditeurs d’écrire ces vœux ou souhaits sur les cartes de visite manuscrites ou imprimées. Ces cartes ont dès lors le caractère de circulaire ; mais l’arrêté précise qu’il « importe essentiellement de leur conserver ce caractère par une stricte application des dispositions de l’arrêté ministériel, c’est-à-dire d’exiger que les vœux ou souhaits soient rédigés en termes impersonnels et que l’événement général à l’occasion duquel ils sont formulés soit clairement indiqué »[12].

[9] Le petit Journal, 1er janvier 1874, p. 2.

[10] Le petit Journal, 1er janvier 1874, p. 2.

[11] Le petit Journal, 20 décembre 1874, p. 3.

[12] Ministère des postes, Bulletin mensuel des postes et télégraphes, Paris, PTT, juillet 1894, p.196.

À la fin du 19ème siècle, la majeure partie des cartes de visites est en carton mince ou en papier vélin, le plus léger et le plus transparent possible. Très peu sont glacées. Les unes sont grandes ou moyennes ; les autres sont très petites : « Toutes ou presque toutes sont ennuyeuses, en ce sens qu’elles exigent un accusé de réception et par conséquent la plupart du temps occasionnent une dépense inutile »[13]. Nombre de journaux s’accordent sur le sujet de ces incunables de la carte de vœux : « Oh ! la carte de visite ! Quand donc serons-nous délivrés de ces mômeries annuelles, de ces baisers Lamourette [[14]], matérialisés dans un petit rectangle de carton ! Et voilà des siècles que nous subissons cette insupportable tyrannie. »[15].

[13] Journal du dimanche : littérature, histoire, voyages, musique, Paris, A. Dugit, 8 janvier 1899, p. 146

[14] Chopelin-Blanc (C.), « Le « baiser Lamourette » (7 juillet 1792) », in Annales historiques de la Révolution française, n°355,‎ janvier-mars 2009, p. 73-100 : le Baiser Lamourette est une tentative de réconciliation proposée par l’Évêque constitutionnel Antoine-Adrien Lamourette (1742-1794) le 7 juillet 1792 à l'Assemblée législative. Lamourette propose à ses collègues élus de s'embrasser en signe de réconciliation, et provoque un court moment de réconciliation entre les partis.

[15] Journal du dimanche : littérature, histoire, voyages, musique, Paris, A. Dugit, 8 janvier 1899, p. 146.

De la carte de visite à la carte postale de vœux

Au début du 20ème siècle, malgré une diatribe annuelle, l’emploi de la carte de visite s’est généralisé. Même si cette coutume est discutée comme bonne ou mauvaise, tout le monde se soumet à la règle imposée, en quelque sorte, par les convenances.

Le journal L’impartial du 29 décembre 1907 explique d’ailleurs que « la carte de visite, en somme, est une forme de politesse, cette vieille politesse française qui ne sera bientôt, elle aussi, qu’une légende si l’on continue à prendre avec elle tant de privautés et à se dispenser, sous prétexte de simplifier sa vie, des légers devoirs qu’elle comporte. Que doit être la carte de visite d’un homme de goût ? Elle doit être de dimension moyenne : trop grande ou minuscule, elle accuserait la prétention de se singulariser. Éviter le carton fantaisie, teinté, à grain, le papier étoffe, le papier satiné, parcheminé, moyenâgeux. D’aucuns choisissent pour l’impression de leurs cartes de visite, des écritures maniérées, avec profusion d’arabesques en vrilles de volubilis : esprit alambiqué. D’autres affectent de rigides caractères classiques, bien appuyés : trop d’esprit pratique. D’autre encore préfèrent du gothique tourmenté et d’un style aussi démodé en imprimerie qu’en ameublement : faux goût artistique. Déjà le caractère des gens se trahit au format de la carte de visite et à son impression, mais comme nous l’avons fait savoir, c’est bien autre chose avec la mention des titres et qualités. Le nom, la fonction sociale, si l’on en a une, et l’adresse, et ce doit être tout. »[1]

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Publicité pour les cartes de visite de l'imprimerie Tissier, in Le Gouraya, 24 décembre 1892.

Les cartes en lithographie sont alors à des prix modérés même si le suprême du genre reste la carte en gravure [2].

[1] L’impartial, 29 décembre 1907, p. 1.

[2] « La question des cartes de visite », in Bulletin de la papeterie : journal des papetiers, marchands, fabricants de papiers, graveurs, imprimeurs, relieurs, règleurs, éditeurs d'estampes, marchands, fabricants de registres, fournitures de bureau, bronzes d'art, fantaisies, et tous articles faisant l'objet du commerce de la papeterie, décembre 1904, p. 1-2.

Les professionnels de la papeterie défendent avec insistance l’usage des cartes de visite. Pour eux : « La carte de visite est le complément obligé des relations d’affaires ou simplement mondaines ; elle est indispensable dans toutes les circonstances de la vie, même les plus simples. Voilà pourquoi elle ne peut périr : elle ne périra pas. La carte postale illustrée est venue s’ajouter aux considérations qui précèdent. Son succès dépasse toute attente – et nos abonnés en sont heureux – mais elle ne peut, en tous les cas, remplacer la carte de visite. Celles qui se font en taille-douce sont, en quelque sorte, l’apanage des imprimeurs de Paris, qui fournissent la province et même l’étranger. C’est donc une industrie éminemment française et surtout parisienne qui doit compter à tous égards. Nous avons encore la carte en lithographie et en typographie qui se fait partout. Elle occupe par elle-même et par les industries qui s’y rattachent un nombre considérable d’artistes, d’ouvriers et d’ouvrières. Voilà ce qui doit intéresser les pouvoirs publics »[3].

[3] « La question des cartes de visite », in Bulletin de la papeterie : journal des papetiers, marchands, fabricants de papiers, graveurs, imprimeurs, relieurs, règleurs, éditeurs d'estampes, marchands, fabricants de registres, fournitures de bureau, bronzes d'art, fantaisies, et tous articles faisant l'objet du commerce de la papeterie, décembre 1904, p. 1-2.

CV C

Carte de visite "porcelaine".

CP CV 2

Carte postale "porcelaine".

CP 1906

CP 3

Cartes postales, environs 1905.

CP G 1

CP G

Cartes postales gaufrées.

Dès leur création, les cartes postales illustrées sont assimilées aux cartes de visite, mais seulement lorsqu’elles portent au verso les mentions constitutives de la carte de visite [4]. L’usage des cartes postales de « Bonne Année » connaît une ampleur importante entre 1903 et 1905. En 1904, « l’échange des cartes de visite, au premier de l’An, a visiblement fait son temps. Il n’est personne qui ne juge cet usage ridicule. Exception faite, bien entendu, pour le souvenir, adressé de loin à des amis que l’on voit très rarement, ou que l’on ne voit jamais. Il est naturel que cette mode périsse, quitte à être remplacée par une autre, équivalente. C’est aux principaux intéressés, aux papetiers, aux graveurs, de s’ingénier pour trouver du nouveau, pour créer quelque symbole aimable aux yeux, plus intéressant que la carte banale, et qui s’imposera par son élégance, sa grâce. On n’expédiera plus de cartes de visite, mais on enverra l’objet qui les aura remplacées, et les intérêts des fabricants seront sauvegardés, sans que violence soit faite au sentiment de tous. Le progrès n’a jamais eu d’autre origine, que cette nécessité, pour les industries, de s’adapter à des exigences mobiles, aux caprices du goût public. Mais nous avons changé tout cela. Il est beaucoup plus commode de livrer indéfiniment les mêmes produits. Cela supprime l’effort, le renouvellement de l’outillage, l’aléa. Nous revenons ainsi insensiblement aux pratiques des sociétés figées dans la tradition. »[5] Pourtant, le Bulletin de la Papeterie spécifie : « on n’a pas constaté l’année dernière, on ne croit pas pour cette année à une diminution sensible – malgré les pronostics – du nombre des cartes de visite. Pourtant, on ne se refuse pas à admettre comme redoutable pour elles la concurrence des cartes postales illustrées. Leur nombre, si considérable dans le courant de l’année, va augmenter à l’occasion des fêtes. On trouvera la carte illustrée où peuvent s’inscrire des compliments en nombre de mots pour un tarif identique, moins banale, et on l’emploiera de préférence s’il ne s’agit pas d’un envoi officiel ou cérémonieux. »[6] Même si l’arrêté ministériel du 8 octobre 1909 spécifie que, sur les cartes postales, illustrées ou non, l’inscription manuscrite n’est plus limitée à l’expression de formules de politesse, mais pourrait consister en cinq mots quelconques, la carte de visite reste au premier plan pour les souhaits de bonne année. L’Intransigeant du 26 décembre 1907 ironise : « On n’en enverra plus ! Allons donc, n’en croyez rien. Nous en serons encombrés, nous en enverrons et nous en recevrons des masses, de ces cartes de visite dont depuis dix ans on nous annonce la fin prochaine. Pas plus que le chapeau haut de forme, les cartes de visite ne veulent disparaître. Elles représentent, comme le huit-reflets, un signe extérieur des cérémonieuses façons d’antan. On les combat tous les deux pour les mêmes raisons : gêne, encombrement, futilité, inutilité. Au fond, ils sont commodes à une imposante majorité. […] La carte de visite a un merveilleux privilège : elle dispense de la visite (ainsi que son nom l’indique, ajouterait un humoriste) et elle remplace la lettre dans bien des cas. Jadis, on se faisait des salamalecs. On s’écrivait des lettres longues et remplies de formules protocolaires : les inférieurs faisaient à leurs supérieurs en situation des visites où il fallait débiter des phrases. À présent, rien de tout cela, un bout de carton avec son nom, deux mots ou même pas de mot du tout, la cérémonie est accomplie. Être, ou se croire poli à si bon marché, c’est tout à fait confortable. Nous sommes d’ailleurs à l’âge des cartes. Cartes de visite, cartes postales, cartes pneumatiques, cartes à jouer, symbolisent les différentes formes de la vie moderne, la politesse, l’art, les échanges intellectuels ou sentimentaux et le dieu hasard, le seul dieu qui demeure. Tout se réduit à la grandeur d’un petit morceau de papier. »[7]


[4] L’impartial, 9 novembre 1902, p. 3.

[5] Le Temps, 3 décembre 1904, p.1.

[6] « La question des cartes de visite », in Bulletin de la papeterie : journal des papetiers, marchands, fabricants de papiers, graveurs, imprimeurs, relieurs, règleurs, éditeurs d'estampes, marchands, fabricants de registres, fournitures de bureau, bronzes d'art, fantaisies, et tous articles faisant l'objet du commerce de la papeterie, décembre 1904, p. 1-2.

[7] L’intransigeant, 26 décembre 1907, p. 3.


Pendant le 18ème siècle, « la carte de visite fut une des plus gracieuses manifestations de la gravure […] Depuis, malgré les tentatives de la Restauration, elle est restée de la plus grande banalité. La carte de visite semble se réveiller dans la carte de souhaits de nouvel an, pour laquelle des artistes s’amusent à composer de charmantes compositions »[8]. Depuis 1895, la chromolithographie permet l’édition de cartes en couleurs. Sur les cartes postales, l’illustration en couleurs, rehaussée de dorures au fer et de gaufrages est directement inspirée de l’esprit populaire du 19ème siècle imprégné de superstitions. Les cartes foisonnent de représentations porte-bonheur telles que des trèfles, des fers à cheval et surtout le cochon de Saint-Antoine [9].

[8] Bulletin de la Société archéologique, historique et artistique le Vieux papier, 1er septembre 1907, p.358.

[9] Normalement, le porc est un animal frappé de réprobation car il est un symbole du diable. Il était particulièrement destiné à représenter le démon de la gourmandise, de la volupté et des plaisirs immondes, de là la croyance populaire que l’esprit tentateur grogne comme un porc et se montre sous cette forme dans ses effrayantes apparitions. Le porc placé aux pieds d’un saint, signifie donc le démon et les voluptés vaincues, asservies, voilà pourquoi il fut donné pour attribut à Saint-Antoine. La clochete attachée au cou de l’animal servait à désigner plus clairement son esclavage (la symbolique de la clochette et de la cloche d’esclavage se retrouve également dans l’histoire de Saint-Théodore. Le diable aux pieds de Saint-Théodore porte une cloche car le saint aurait contraint le démon à porter une cloche de grand poids que lui avait donnée le pape Léon). Mais ce sens symbolique fut promptement oublié et tout un chacun ne vit plus, dans le cochon de Saint-Antoine, qu’un animal que le saint s’était attaché par un bienfait. Maury (A.), Croyances et légendes du Moyen-âge : nouvelle édition des Fées du moyen-âge et des Légendes pieuses, Paris, H. Champion, 1896, p. 254-255.

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Dès 1930, l’usage des cartes de visite est en désuétude et la carte postale se fait supplanter par les mignonettes « cartes illustrées de fleurs ou de paysages et ornées de souhaits imprimés […] Pour la poste, ces cartes de souhaits d’un aspect et d’un format inaccoutumés ne sont pas assimilables ni aux cartes postales illustrées, ni aux cartes de visite »[10].

En décembre 1933 dans Le Minotaure, Paul Éluard dans son article « Les plus belles cartes postales » déclare qu’« il y a des cartes assez convenables, quoique d’un symbolisme facile, de Bonne Année. […] Commandées par les exploiteurs pour distraire les exploités, les cartes postales ne constituent pas un art populaire. Tout au plus, la monnaie de l’art tout court et de la poésie. Mais cette petite monnaie donne parfois idée de l’or »[11].

[10] Ouest-Éclair, 12 janvier 1930, p. 2.

[11] Éluard (P.), « Les plus belles cartes postales », in Le Minotaure, décembre 1933, numéro 3-4.

Pour citer cet article:

Chmura Sophie, " Souhaits inutiles et agréables chimères : Traditions et folklores des cartes de nouvel an", cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 1er janvier 2017. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le .