Pauvres Pierres !

Les mégalithes bretons en cartes postales

INTRO 1

Les mégalithes ne cessent de susciter curiosité et interrogations. La tradition orale y voit l’œuvre d’êtres surnaturels faisant voisiner sur le territoire roches aux Fées, demeures de Korrigans et dents de Gargantua. Quant à leur datation, elle a longtemps été une des grandes questions de l’historiographie préhistorique. Dans les descriptions écrites du 18ème siècle, les dolmens sont décrits comme des monuments celtiques érigés pour le culte druidique. Le 19ème siècle offre des pistes d’éclaircissement tout en multipliant les théories les plus variées. Mais bien que le comte de Caylus ait pensé dès 1764 [1] que les mégalithes pouvaient être vieux de plusieurs millénaires et que, dès les années 1850, plusieurs indices archéologiques tendent à prouver qu’ils sont le produit de civilisations préhistoriques, une partie de la pensée scientifique et de l'opinion publique du 19ème siècle s’obstine à attribuer ces monuments aux gaulois [2]. Au début du 20ème siècle, les avancées de l’archéologie n’empêchent pas aux idées celtomanes de perdurer et d’avoir une exceptionnelle longévité. Elles sont tellement ancrées dans l’inconscient collectif, qu’elles résistent à toutes les protestations scientifiques et à tous les éléments prouvant leur irrationalité. En 1911, l’Abbé Million signale dans son livre Pauvres pierres ! Les mégalithes bretons devant la science, que « malgré tous les efforts de la science officielle, malgré de multiples publications et une impatience aiguisée par l’attrait de la plus vive curiosité, les mégalithes sont restés entourés de mystères » [3]. Cela permet de comprendre pourquoi les éditeurs de cartes postales des années 1900-1920 ont usé de l’image romantique de la Bretagne pour représenter les mégalithes, une Bretagne druidique et superstitieuse [4].

[1] Caylus (Comte de), Recueil d’Antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises, Paris, Tilliard, 1744, 7 tomes.

[2] Sébillot (P.), « Légendes et superstitions préhistoriques », in Revue des traditions populaires, tome XV, n°11, novembre 1900, p. 565.

[3]Million (Abbé A.). Pauvres pierres ! Les mégalithes bretons devant la science. Saint-Brieuc et Paris, 1911, p. VIII..

[4] « L’archéologie et les cartes postales », in cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mars 2015. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

PLAN :

Aux origines des représentations des pierres levées

Découverte et dénomination

La Celtomanie

Archéologie et superstitions

Les mégalithes en images

Réalisme visuel et réalisme intellectuel

Image et représentation des mégalithes en cartes postales

Épilogue

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Journal amusant Couverture 1

Aux origines des représentations des pierres levées

Découverte et dénomination

Aux 14ème et 15ème siècles, l’intérêt pour l’histoire locale s’est d’abord manifesté par la rédaction de chroniques monastiques puis ducales [1] où les références aux vestiges des temps anciens sont quasi absentes.

À partir de la seconde moitié du 16ème et durant le 17ème siècle, des érudits et des collectionneurs s’emploient à construire une science des antiquités où, au même titre que les sources textuelles, les vestiges anciens sont considérés comme de véritables témoignages historiques. Dans Itinéraire de Bretagne en 1636, Dubuisson-Aubenay (1590-1652) [2] décrit, outre les monuments de pierres de Gavrinis et de Locmariaquer, la pierre levée de Dol, « rocher haut d’une pique, gros comme un tonneau, et finissant en cône ou mête, enraciné, au moins enterré là dans un champ appelé Champ Dolent, où la tradition et l’invention journalière d’armes en terre, en labourant, forcent de croire que là il y a eu autrefois une bataille »[3]. À cette époque, les découvertes de sites anciens sont majoritairement le fruit du hasard et les descriptions rares.

C’est au 18ème siècle qu’émerge un intérêt réel pour les monuments du passé. Christophe-Paul de Robien (1698-1756), président à mortier au parlement de Bretagne, constitue un cabinet de curiosités où sont réunis des antiquités et des éléments d’histoire naturelle qui seront à l’origine du musée de Bretagne à Rennes [4]. Des plans de mégalithes apparaissent dans son manuscrit Description historique, topographique et naturelle de l’ancienne Armorique [5]. Il dresse une première hypothèse : les pierres auraient été érigées pour servir de stèle funéraire. Dans la première moitié du 18ème siècle, les textes du marquis de Robien, de Dom Guy Alexis Lobineau (1667-1727) [6], de Dom Bernard de Montfaucon (1655-1741) ou du comte de Caylus (1692-1765) [7], décrivent et identifient clairement les vestiges d’époque romaine, mais il n’en est pas de même des pierres dressées du territoire breton dont la datation est encore hésitante.

C’est en 1799, après de nombreuses dissertations sur la manière d’appeler les pierres dressées, que Pierre Legrand d’Aussy (1737-1800) les désignent définitivement sous le terme de « menhirs ». Il est le premier à proposer une chronologie à affirmer l’ancienneté des pierres, qu’il n’attribue pas, comme la plupart de ses prédécesseurs, aux Gaulois. Le terme « menhir » est construit à partir du breton maen, « pierre », et hir, « longue ». De La Tour d'Auvergne officialise le terme « menhir », dans son ouvrage Origines gauloises [8], publié entre 1792 et 1796. Cette appellation « menhir » est vite relayée par l'historien Pierre Jean-Baptiste Legrand d'Aussy (1737-1800) qui écrit :

« On m'a dit qu'en bas-breton ces obélisques bruts s'appellent ar-men-ir. J'adopte d'autant plus volontiers cette expression, qu'avec l'avantage de m'épargner des périphrases, elle m'offre encore celui d'appartenir à la France, et de présenter à l'esprit un sens précis et un mot dont la prononciation n'est pas trop désagréable. La nécessité où s'est vue la nation bretonne d'imaginer une expression pour désigner cette sorte de monument, semble annoncer qu'elle en avait chez elle une très grande quantité » et d’ajouter dans une note en bas de page : « Ar-men-ir, littéralement la pierre longue. Ar, dans la langue bretonne, de même qu'al dans la langue arabe, est l'article défini qui répond à notre le, la ; le transporter dans notre langue en y joignant le nôtre, serait une faute, parce que ce serait employer deux articles au lieu d'un. Je dirai donc menir, et non l’almenir; de même qu'on dit le Koran, et non l’alkoran. » [9]

Il semble que de La Tour d'Auvergne soit  le premier à avoir utilisé le terme « dolmen ». Legrand d'Aussy explique quant à lui que les dolmens ne sont pas des tables de sacrifice mais des sépultures.

C’est seulement en 1867, lors du Congrès international d'anthropologie et d'archéologie de Paris, que les préhistoriens adoptent définitivement le terme de « mégalithes » émis par la Société Polymathique du Morbihan [10].

[1] La Chronique de Saint-Brieuc, (édité par Le Duc (G.) et Sterckx (C.) et traduit d’après les manuscrits BN 6003, BN 8899, Archives départementales d’Ille-et-Vilaine 1F1003, Paris, Klincksieck, coll. « Institut armoricain de recherches historiques de Rennes », n° 12, t. 1 (chapitres I à CIX), 1972, 237 p.) dont l’auteur est resté anonyme, constitue ainsi la première tentative d’écriture, à la fin du 14ème siècle, d’une histoire de la province bretonne qui répondrait à une forte volonté d’affirmation identitaire d’après Jean Kerhervé (« Aux origines d’un sentiment national. Les chroniqueurs bretons de la fin du Moyen Âge », in Bulletin de la Société d’Archéologie du Finistère, CVIII, 1980, p. 165-206)

[2] De son vrai nom François-Nicolas Baudot, sieur du Buisson et d’Ambenay, historien, géographe, archéologue, paléographe, héraldiste, épigraphiste, généalogiste, ethnologue.

[3] Dubuisson-Aubenay, Itinéraire de Bretagne en 1636, d'après le manuscrit original, avec notes et éclaircissements par Léon Maître et Paul de Berthou, Nantes, Société des bibliophiles bretons, 1898-1902, p.161-163 et p.24.

[4] Veillard (J.-Y.), Catalogue des objets d’archéologie armoricaine de la collection du Président de Robien, Rennes, musée de Bretagne, 1972, 55 p.

[5] Robien (C.-P. de), Description historique, topographique et naturelle de l’ancienne Armorique, Bibliothèque municipale de Rennes, ms. 2436. Bibliothèque du Musée de Bretagne à Rennes, BIB-20080131-003, planche I 15, inventaire MS0310.

[6] De Robien et Dom Lobineau ont écrit tous les deux sur l’Armorique dans l’encyclopédie de Montfaucon, Supplément au livre de l’Antiquité expliquée et représentée en figures, Culte des Grecs, des Romains, des Égyptiens et des Gaulois, Paris, Delaulne, 1724, 5 volumes.

[7] Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévis de Caylus, marquis d'Esternay, baron de Branzac, dit Anne-Claude de Pestels, ou le comte de Caylus, Recueil d’Antiquités égyptiennes, étrusques, grecques, romaines et gauloises, Paris, Tilliard, 1744, 7 tomes.

[8] La Tour d'Auvergne, (T.M. Corret de), Origines gauloises, celles des plus anciens peuples de l'Europe, puisées dans leur vraie source, ou Recherches sur la langue, l'origine et les antiquités des Celto-Bretons de l'Armorique, pour servir à l'histoire ancienne et moderne de ce peuple, et à celle des Franc̜ais, Hambourg, P.F. Faure, 1801, 355 p.

[9] Legrand d’Aussy, « Mémoire sur les anciennes sépultures nationales et les ornemens extérieurs qui en divers temps y furent employés, sur les embaumemens, sur les tombeaux des rois francs dans la ci-devant église de Saint-Germain des Prés, et sur un projet de fouilles à faire dans nos départemens, in Mémoires de l'Institut national des sciences et arts. Sciences morales et politiques, Fructidor An VII, p. 545.

[10] Congrès international d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques, compte rendu de la 2e session, Paris, 1867, reprod. en fac-sim., 443 p.

Journal amusant 5

Journal amusant 3

Dessins de Stop, pseudonyme de Louis Morel-Retz (1825-1899) in Le Journal amusant : journal illustré, journal d'images, journal comique, critique, satirique, etc., 20 octobre 1877.

La Celtomanie

À la fin du 18ème siècle et au début du 19ème siècle, des articles et des ouvrages sont spécifiquement consacrés aux menhirs et aux dolmens bretons, dont Recherches historiques sur les pierres extraordinaires et quelques camps des anciens Romains, qui se remarquent en Bretagne édité en 1754 par Félix Le Royer de La Sauvagère (1707-1782) [1], Nouvelles recherches sur les langues, l’origine et les antiquités des Bretons, pour servir à l’histoire de ce peuple de Théophile-Malo de Corret de Kerbeauffret, dit La Tour d’Auvergne (1743-1800) [2] et Monumens celtiques ou Recherches sur le Culte des Pierres, précédées d’une Notice sur les Celtes et sur les Druides, et suivies d’Étymologies celtiques de Jacques Cambry (1749-1807) [3]. Ces ouvrages sont influencés par un courant de pensée dit « celtomane », courant qui avait émergé avec la publication en 1761 des poèmes d’Ossian par James MacPherson [4].

En 1805, cette « celtomanie » engendre l’Académie celtique, société savante qui voulait retrouver dans la culture populaire les vestiges des croyances des ancêtres Gaulois. Comme l’Académie désirait exhumer les vestiges culturels des Celtes qui subsistaient au travers des traditions populaires, elle établit le premier questionnaire ethnographique sur les coutumes et traditions populaires du territoire français. La mission de ces membres se résumait à la recherche de la langue et des antiquités celtiques par l’étude de tout ce qui subsiste et entretient le souvenir, des édifices et vestiges architecturaux aux croyances, usages, traditions et langues, c’est-à-dire toutes les traces matérielles et immatérielles témoignant de la vie des ancêtres [5].

CAMBRY

Cambry (J.), Monumens celtiques; ou, Recherches sur le culte des pierres, précédées d'une notice sur les Celtes et sur les druides, et suivies d'étymologies celtiques, Paris, Mad. Johanneau, 1805, planche 3, coll. particulière.

Concernant les pierres levées bretonnes, de La Tour d’Auvergne soutient que Carnac était le lieu choisi par les druides de l’Armorique et de l’île britannique pour leurs assemblées générales communes et que la Table des Marchands de Locmariaquer était autel druidique. Il affirme d’ailleurs que les dolmens étaient des autels où « les Gaulois, au rapport de Diodore de Sicile, juraient leurs traités, et que les druides, leurs prêtres, sacrifiaient à la divinité, choisissant le plus souvent des hommes pour victime. » [6] Quant à Cambry, premier président de l’académie celtique, il explique les alignements par des arguments zodiacaux. Et même si son approche se veut archéologique, les planches qu’il publie dans Monuments celtiques ou Recherches sur le culte des pierres (1805) disproportionnent les pierres par rapport aux personnages. Le texte de son Voyage dans le Finistère est introduit par une gravure exécutée par François Valentin présentant un druide juché sur un dolmen face à des prêtresses et des hommes armés [7].

Voyage dans le Finistere CAMBRY

Cambry (J.), Voyage dans le Finistère, ou Etat de ce département en 1794 et 1795, Paris, Impr.-librairie du Cercle social, 1797-1798, n.p., coll. particulière.

Durant les premières décennies du 19ème siècle, plusieurs ouvrages vont ancrer ces idées celtomanes dans l’opinion publique surtout ceux du comte Armand-Louis-Bon Maudet de Penhouët (1764-1839) [8], de Christophe-Paulin de la Poix, chevalier de Fréminville (1787-1848) [9] et de l’abbé Joseph Mahé (1760-1831) [10]. Comme tous ceux qui ont une activité dans le domaine de l’archéologie, ils s’inscrivent dans la tradition des antiquaires du siècle précédent. Même si Armand Maudet de Penhouët dans Essai sur les monuments armoricains qui se trouvent sur la côte méridionale du département du Morbihan, fait une large utilisation d’Ossian, il pense que les fouilles pour la compréhension des pierres sont indispensables. Dans Recherches historiques sur la Bretagne (1814) [11] il imagine que Carnac a été créé suite à l’établissement d’une colonie phénicienne, avant d’être persuadé par les écrits de William Stukeley (1687-1765) [12] que les alignements de pierres figurent un serpent zodiacal et que le tumulus Saint-Michel était la tribune d’un collège de prêtres.

penhouet p.50-51

Penhouet phénicien p. 112-113.

Maudet de Penhouët (A.-L.-B.), Recherches historiques sur la Bretagne d’après ses monuments anciens et modernes, Paris, Victor Mangin Didot, 1814, "Fouille faite sous un ancien Monument à Lock-maria-ker" p. 50-51, "Galères anciennes" 112-113.

Penhouet p.164-165

Maudet de Penhouët (A.-L.-B.), Recherches historiques sur la Bretagne d’après ses monuments anciens et modernes, Paris, Victor Mangin Didot, 1814, "Ancien Monument appellé La Roche aux Fées près Janzey (Ille et Villaine)", p. 64-65.

Joseph Mahé qui se qualifiait de « Celte et quelque peu celtomane » [13] dans Essai sur les antiquités du département du Morbihan (1825) [14] n’émet aucun doute sur l’origine gauloise des mégalithes bretons. Il définit les dolmens comme des autels et les menhirs comme des indicateurs de tombes. Pour lui, les alignements de Carnac sont un lieu d’assemblée, un temple druidique où les pierres « ont souvent été témoins des sacrifices inhumains des druides, souvent elles ont été rougies du sang de nos semblables » [15]. Dans Antiquités de la Bretagne-Monuments du Morbihan (1827), Christophe Paulin de la Poix de Fréminville est également persuadé que les alignements sont des tombes de guerriers tombés au combat.

Mahé J.

Mahé, Joseph, Essai sur les Antiquités du département du Morbihan, Vannes, Galles aîné, 1825, pl. 1, coll. particulière.

Dans la lettre introductive au ministre de l’Intérieur de ses Notes d’un voyage dans l’ouest de la France parues en 1836, l’Inspecteur général des Monuments Historiques Prosper Mérimée critique les antiquaires bretons et étrangers dont les travaux sur les pierres dites celtiques ou druidiques semblent s’appuyer sur l’imagination plutôt que sur l’observation exacte :

« Je m’étais proposé de parcourir cette année les départements qui composent la Bretagne. Cette province, plus qu’aucune autre peut-être, pourrait accuser l’indifférence que, pendant longtemps, on a montrée pour les monumens du Moyen Âge. En effet, elle est encore peu connue sous ce rapport, et les antiquaires bretons, comme les étrangers, ne se sont guère attachés qu’à l’examen de ces pierres bizarrement disposées de main d’homme, que l’on appelle celtiques ou druidiques, et qui se trouvent en grand nombre sur plusieurs points de la Bretagne. Le manque presque absolu de renseignements historiques condamne d’avance ces recherches à demeurer à peu près stériles, mais il laisse la carrière ouverte à l’imagination » [16].

Mérimée rejette violemment les interprétations méditerranéennes et orientales des monuments armoricains. Dans une lettre datée du mois d’août 1835, il se plaint des antiquaires qu’il vient de rencontrer à Rennes :

« Les antiquaires sont ici plus fous qu'autre part. Ils sont complaisants et me tracent un itinéraire; mais en même temps je suis obligé d'entendre les dissertations les plus bouffonnes sur les colonies sarmates, phéniciennes, les vaisseaux à trois ponts des Venètes, les temples serpentins, etc. Savez-vous l'origine du mot obélisque? OB serpent en phénicien, et BEL seigneur. Rien de plus semblable à un serpent debout sur sa queue qu'un obélisque. J'ai hasardé timidement que le bas d'un obélisque étant plus gros que le haut, il valait mieux placer le serpent sur la tête. On a manqué m'assommer. Je pars demain pour l'Ouest, je verrai des dolmens à foison et je tacherai qu'ils ne me tournent pas la tête » [17].


Dans les faits ses descriptions des mégalithes du Morbihan sont précises et détaillées. Mais s’il réfute les théories de l’ophiolâtrie de Stukeley, il confirme que les alignements de Carnac sont des temples. Il ne réfute pas non plus la possibilité de sacrifices humains dans sa description de la pierre de Dol, « énorme menhir, surmonté d’un grand calvaire », expliquant que « Calvaire est le nom qu’on donne en Bretagne à un crucifix entouré des instrumens de la Passion, et quelquefois des personnages principaux de sa dernière scène. Ces calvaires sont extrêmement multipliés, et il n’y a guère de carrefour où l’on n’en trouve en pierre ou en bois. Celui-ci a préservé le menhir des tentatives des paysans qui auraient voulu le renverser, soit pour chercher des trésors, soit pour l’exploiter en pavés. Le menhir s’appelle la pierre du Champ Dolent, et ce nom est d’autant plus remarquable qu’on le donne fréquemment en Bretagne et ailleurs à des monumens semblables. Rappelle-t-il des sacrifices humains, ou bien un lieu de sépulture, je n’oserais décider. À Dol une tradition populaire attribue à César l’érection de cette masse gigantesque. Ailleurs c’est le diable en personne qui a construit ces monumens singuliers : plus loin les gnômes en sont les architectes » [18].

Voyages_pittoresques_et_romantiques

Léon Gaucherel del., Eugène Cicéri lith., Men-hir au champ Dolent, près Dol Bretagne, imp. par Lemercier à paris, 1845, Collection particulière.

En 1858, Gustave Flaubert se moque à son tour des élucubrations accumulées par les antiquaires et les celtomanes. Dans un article intitulé « Les pierres de Carnac et l’archéologie celtique » qu’il publie dansl’Artiste, il conclut : « Pour en revenir aux pierres de Carnac (ou plutôt pour les quitter), que si l’on me demande, après tant d’opinions, quelle est la mienne, j’en émettrai une, irréfutable, irréfragable, irrésistible, une opinion qui fera reculer les tentes de M. de la Sauvagère et pâlir l’égyptien Penhouët, qui casserait le zodiaque de Cambry et hacherait le serpent Python en mille morceaux. Cette opinion la voici : les pierres de Carnac sont de grosses pierres ! »[19].

[1] Audin (P.), « Au XVIIIe siècle, un tourangeau ingénieur et archéologue : Félix Le Royer de la Sauvagère (1707-1782) », in Mémoires de l’Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Touraine, Tome 23, 2010, p.37-56.

[2] La Tour d'Auvergne (T.M. Corret de), Nouvelles recherches sur la langue, l'origine et les antiquités des Bretons, pour servir à l'histoire de ce peuple, par Mr L. T. D. C. précis historique sur la ville de Keraës, en français Carhaix,... et sur l'étymologie de son nom, Bayonne, impr. De P. Fauvet Jeune, 1792, p. 196.

[3] Cambry (J.), Monumens celtiques; ou, Recherches sur le culte des pierres, précédées d'une notice sur les Celtes et sur les druides, et suivies d'étymologies celtiques, Paris, Mad. Johanneau, 1805, 510 p.

[4] En 1761, le poète James MacPherson publie Fingal, une épopée qu’il affirme être d’Ossian, barde écossais du IIIe siècle de notre ère. MacPherson dit avoir traduit du gaélique cette épopée, retrouvée à partir de collectes de chants populaires dans les Highlands et les îles écossaises. Bien que des controverses éclatent rapidement sur l’authenticité de l’épopée, l’univers d’Ossian devient une source d’inspiration pour les écrivains et les peintres à l’aube du romantisme. La publication de Fingal engendre un vaste mouvement de découverte du patrimoine culturel hérité des ancêtres « barbares » des Européens, les Celtes, les Germains et les Vikings. L’initiative de MacPherson inspire des créations littéraires dans toute l’Europe, notamment Lénore ballade de l’Allemand Gottfried Bürger (1747-1794), ouvrage qui se réfère aux chansons et poésies populaires. Les publications d’épopées reconstituées à partir de collectes de chants populaires se multiplient, dont l’épopée armoricaine du Barzaz-Breiz publiée en 1839 par Théodore Hersart de La Villemarqué.

[5] « Le double but que se propose l’Académie est aussi important, aussi utile que bien déterminé ; c’est (...). Ainsi notre but doit être, 1°. De retrouver la langue celtique dans les auteurs et les monumens anciens ; dans les deux dialectes de cette langue qui existe encore, le breton et le gallois, et même dans tous les dialectes populaires, les patois et jargons de l’empire français, ainsi que les origines des langues et des noms de lieux, de monumens et d’usages qui en dérivent, de donner des dictionnaires et des grammaires de tous ces dialectes, qu’il faut se hâter d’inventorier avant leur destruction totale ; 2°. De recueillir, d’écrire, comparer et expliquer toutes les antiquités, tous les monumens, tous les usages, toutes les traditions ; en un mot, de faire la statistique antique des Gaules, et d’expliquer les temps anciens par les temps modernes » in [Johanneau (E.)], « Discours d’ouverture. Sur l’établissement de l’Académie Celtique, les objets de ses recherches et le plan de ses travaux ; lu à la première assemblée générale de cette Académie ; le 9 germinal an XIII, par le Secrétaire perpétuel », inMémoires de l’Académie celtique, tome I, 1807, p. 63-64.

[6]La Tour d'Auvergne (T.M. Corret de), Origines gauloises, celles des plus anciens peuples de l'Europe, puisées dans leur vraie source, ou Recherches sur la langue, l'origine et les antiquités des Celto-Bretons de l'Armorique, pour servir à l'histoire ancienne et moderne de ce peuple, et à celle des Franc̜ais, Hambourg, P.F. Faure, 1801, p. 24.

[7] Cambry (J.),Voyage dans le Finistère, ou Etat de ce département en 1794 et 1795, Paris, impr.-librairie du Cercle sociel, 1797-1798, 253 p.

[8] Maudet de Penhouët (A.-L.-B.), Essai sur des monuments armoricains qui se voient sur la côte méridionale du département du Morbihan, Nantes, 1805, 44 p. ; idem, Recherches historiques sur la Bretagne d’après ses monuments anciens et modernes, Paris, Victor Mangin Didot, 1814, 139 p.

[9] Fréminville, (chevalier de), Antiquités de la Bretagne. Monumens du Morbihan, Brest, Lefournier, 1827-1829 (2e édition 1834) ; idem, Antiquités de la Bretagne. Finistère 1re partie, Brest, Lefournier et Deperiers, 1832 ; id., Antiquités de la Bretagne. Finistère 2e partie, Brest, Come aîné, 1835 ; id., Antiquités de la Bretagne. Côtes-du-Nord, Brest, Lefournier, 1837.

[10] Mahé, Joseph, Essai sur les Antiquités du département du Morbihan, Vannes, Galles aîné, 1825, 500 p.

[11] Maudet de Penhouët (A.-L.-B.), Recherches historiques sur la Bretagne d'après ses monuments anciens et modernes, V. Manguin, 1814, 139 p.

[12] Stukeley est l’auteur du Mémoire sur les pierres de Carnac (1824) etDe L’ophiolâtrie (1832). Lors du congrès de l’Association Bretonne qui se tient à Lorient en octobre 1848, est lu un mémoire intitulé : « Observation sur le système de M.de Penhouët relatif au culte du serpent », inBulletin Archéologique de l’Association Bretonne, 2, 1850, p. 91.)

[13] Guyot-Jomard (M.), « L’Abbé Mahé », in Bulletin de la Société Polymathique du Morbihan, 1891, p. 54-73. ; Ars (F.), « L’abbé Mahé, archéologue et érudit », in Impacts, 4, 1996, p. 53-62.

[14] Mahé, (J.), Essai sur les Antiquités du département du Morbihan, Vannes, Galles aîné, 1825, 500 p. + IV pl.

[15] Mahé, (J.), Essai sur les Antiquités du département du Morbihan, Vannes, Galles aîné, 1825, p. 262.

[16] Mérimée (P.), Notes d’un voyage dans l’Ouest de la France, Paris, Éditions Adam Biro, 1989, p. 13.

[17] « Lettre à Mr Lenormant, Rennes, 20 août 1835 », in La Revue de Paris, novembre 1895, p.418-419.

[18] Mérimée (P.), Notes d’un voyage dans l’Ouest de la France, Paris, Éditions Adam Biro, 1989, p. 59.

[19] Flaubert (G.), Œuvres complètes de Gustave Flaubert. Tome 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 104.

Journal amusant 2

Journal amusant 1

Dessins de Stop, pseudonyme de Louis Morel-Retz (1825-1899) in Le Journal amusant : journal illustré, journal d'images, journal comique, critique, satirique, etc., 20 octobre 1877.

Archéologie et superstitions

En 1811, l’Académie celtique est dissoute. Dès 1814, d’anciens membres intègrent la Société des Antiquaires de France. À la suite de la Société des Antiquaires de Normandie, chaque département de l’Ouest armoricain se dote d’une ou de plusieurs sociétés savantes centrées sur l’histoire et l’archéologie [1]. Dans leurs bulletins et leurs mémoires, ces sociétés mettent en valeur les fouilles et les observations de leurs membres.

Le 5 décembre 1878, la Société d’Anthropologie de Paris, à la suite d’une commission présidée par l’historien Henri Martin, émet le vœu que le Ministre de l’Instruction publique nomme une commission chargée de désigner les monuments mégalithiques susceptibles d’être classés parmi les monuments historiques. Après avoir été instituée par l’arrêté ministériel du 21 novembre 1879 et rattachée à la commission des Monuments historiques, la sous-commission d’inventaire des Monuments mégalithiques et des blocs erratiques de la France et de l’Algérie publie en janvier 1880 un inventaire sommaire de tous les monuments mégalithiques du pays, inventaire préliminaire mis à la disposition de toutes les sociétés savantes pour qu’elles le complètent et l’approfondissent :

« Les monuments connus sous les noms de druidiques, de celtiques, et auxquels on donne habituellement aujourd’hui le nom de mégalithes, à cause de la grande dimension de leurs matériaux, sont exposés à une destruction toujours croissante. Ces derniers restes de la primitive civilisation de l’Occident sont menacés de disparaître prochainement de notre sol si des mesures efficaces se sont prises pour leur protection. M. Le Ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, frappé de la nécessité de prévenir ce qui serait une perte irréparable pour la science, pour l’histoire, pour nos plus anciens souvenirs nationaux, a institué auprès de la Commission des Monuments historiques une sous-commission chargée spécialement d’aviser aux moyens de préserver nos monuments primitifs et, avec eux, les plus intéressants de ces monuments naturels, de ces blocs erratiques dont les savants et les artistes réclament également la conservation » [2].

À cette lettre, la sous-commission avait joint un questionnaire dans lequel il était explicitement demandé de recueillir les superstitions et les légendes s’attachant aux menhirs, dolmens, alignements, cromlechs, polissoirs, pierres à bassin, pierres branlantes, pierres posées.

Il n’y a alors pas de sens péjoratif à entendre dans le mot « superstitions » car il était employé dans le sens étymologique du terme désignant « ce qui survit de ce qui a disparu ». L’analyse des superstitions avait pour but de « suppléer même au défaut de l’histoire et de tous les monuments écrits, en interrogeant les personnes et les lieux, les choses et les mots ; en invoquant les traditions sur chaque lieu, sur chaque monument, sur chaque usage ; en recueillant tous les genres de renseignements et en les recueillant dans chaque localité, seul moyen de découvrir les origines de tout ce qu’il y a de remarquable » [3]. L’émergence d’un folklore préhistorique constitue, au tournant des années 1870, un enjeu scientifique important pour les préhistoriens.

Émile Cartailhac (1845-1921) est sans doute le premier archéologue en France à s’être intéressé aux croyances populaires relatives aux objets préhistoriques. Quand il publie en 1877 L’Âge de pierre dans les souvenirs et superstitions populaires, ses confrères français sont encore loin d’accepter la haute antiquité de l’homme à cause de la chronologie biblique et de l’attribution des vestiges préhistoriques aux Celtes. Bien sûr Cartailhac voulait avant tout prouver l’ancienneté des vestiges archéologiques et ne s’attachait pas aux croyances populaires en tant que telles. Les études sur les traditions populaires n’en étaient qu’à leurs balbutiements même si l’Académie celtique avait amorcé l’étude des rites calendaires, des âges de la vie et des superstitions, vaste champ d’enquête qui intéressait aux jeux, chants, danses, instruments de musique, contes, légendes, proverbes, éléments de magie ou de sorcellerie ou liés aux religions et médecines populaires.

Cartailhac-1

Quand Paul Sébillot (1848-1918), membre de la commission des Monuments mégalithiques, fonde la Société des traditions populaires en 1885, le folklore préhistorique trouve sa dénomination définitive. En tant que spécialiste de la Haute-Bretagne et connaisseur des travaux de l’Académie celtique, Sébillot voit dans les savoirs populaires de précieux témoignages susceptibles d’éclairer les âges anciens de l’Humanité. Quand il publie sur les croyances relatives aux objets préhistoriques, il confirme, comme Cartailhac, la correspondance entre ce qui est préhistorique, primitif et populaire. C’est dans le premier livre I Le Préhistorique du tome IV de son œuvre Le Folk-lore de France, qu’il récapitule les croyances populaires relatives aux monuments mégalithiques, passant en revue les légendes relatives à leurs origines dont celles qui parlent de Gargantua, celles qui se rapportent aux fées ou tous autres êtres magiques qui les hantent, celles qui expliquent les mouvements dont les pierres sont supposées être animées ou énumèrent les trésors qu’elles cachent, mais également les cultes et vénérations dont elles sont l’objet. Il explique que certaines observances, comme la friction sur la roche ou le fait de tourner autour, sont tout aussi bien attachées aux pierres naturelles qu’aux blocs érigés de la main de l’homme [4].

Souvestre Busnel 1

Souvestre Busnel 2

Souvestre (E.), Du Laurens de La Barre (E.), Luzel (F.-M.) ; introd. par Oudin (A.) ; ill. par  Busnel (Th.), Contes et légendes de Basse-Bretagne, Nantes, Société des bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne, 1891, p. 37 et 39, coll. particulière.

Dès 1833, Émile Souvestre (1806-1854), précurseur en matière de collectage, publie une série d'articles sur les traditions orales de Basse-Bretagne. Dans les préfaces deTraditions et superstitions en Haute-Bretagne et de trois recueils de contes populaires parus entre 1880 et 1883, Sébillot explique que la littérature orale de Haute-Bretagne est aussi riche et intéressante que celle de Basse-Bretagne. Les dessins de Théophile Busnel dans Contes et légendes de Basse Bretagne rappellent ceux qu’il avait exécutés en 1882 pour la Géographie pittoresque du département d'Ille-et-Vilaine d’Adolphe Orain.


Mais surtout, Sébillot clôt le livre avec un résumé critique relatif aux légendes de sacrifices humains qui ont encore cours à son époque au sujet des mégalithes où il accuse les archéologues d’être à l’origine des « inventions de la tradition » [5]. Ce résumé reprend dans les grandes lignes son propos sur « Les légendes de sacrifices humains » qu’il avait publié dans la Revue des traditions populaires en novembre 1900 où il explique :

« Pendant une bonne moitié de ce siècle, une opinion courante, et que partagèrent des savants, associait les druides aux menhirs et aux dolmens, et en conséquence ces monuments qui passaient pour avoir servi à leur culte portaient le nom de monuments druidiques. Bien que, depuis les découvertes de la palethnologie, il ne soit plus possible d’attribuer aux druides la construction, tout au moins des dolmens, on voit encore ce terme « druidique » figurer au lieu de « mégalithique » dans des ouvrages, publiés surtout en province, et dont quelques-uns ne sont pas sans mérite. Les druides ayant construit ces monuments, ils devaient avoir eu quelque rapport avec leur religion ; l’assimilation à un autel de certains dolmens, surtout lorsqu’ils ne subsistent qu’en partie, et qu’ils présentent l’aspect d’une table posée sur trois ou quatre supports, était très tentante, et elle était bien commode pour expliquer la destination de ces monuments et les particularités que l’on y remarque. Elle ne manqua pas d’être faite. Je ne sais pas au juste qui a émis le premier l’idée que les dolmens servaient aux sacrifices […] Caylus qui, sans y insister il est vrai, s’occupa de ces monuments à une époque où, en France du moins, on n’y songeait guère, n’en dit pas un mot dans un passage fort intéressant, où il émet un certain nombre de propositions, qui pour la plupart sont conformes à ce que les fouilles faites dans notre siècle ont révélé. C’est la preuve qu’au moment (1764) où il publiait le t. IV de son Recueil d’Antiquité, la théorie des mégalithes-autels ne s’était pas encore manifestée, mais il la réfute par avance en disant qu’ils sont antérieurs aux druides […] Que Latour d’Auvergne ait été l’inventeur, ou le propagateur de la théorie des sacrifices humains sur ces prétendus autels, elle était assez répandue quelques années après […] Le caractère simpliste de la théorie des dolmens-autels lui valut une rapide fortune ; elle expliquait, d’une façon en apparence très claire, les motifs qui avaient conduit à ériger ces masses de pierres, la présence, sur certaines de cupules intentionnelles ou naturelles, les jeux de la nature, qui passèrent pour des rigoles destinées à l’écoulement du sang ou pour des creux destinés à recevoir le corps des victimes. Adoptée par des savants, elle fut accueillie avec empressement par les romanciers auxquels elle fournissait des incidents dramatiques et des descriptions saisissantes ; les peintres et les dessinateurs la propagèrent par l’image, et pendant de longues années, il n’y eut guère de voix à s’élever contre elle. […] Il me paraît que l’on peut conclure de tout ceci, comme je l’ai fait dans une notice sur les Légendes mégalithiques, lue au Congrès des Traditions populaires et publiée dans la Revue de Bretagne et de Vendée (octobre 1900) et tirée à part, que jusqu’à ce qu’un document antérieur à ce siècle, et présentant des garanties de sincérité, nous ait donné des légendes parlant de sacrifices humaines sur les dolmens, il est à supposer qu’elles se sont formées à une époque très récente sous l’influence des touristes ou des savants qui, en les visitant avec les gens du pays, répétaient les théories de celtistes en faveur pendant la première moitié de ce siècle [6]

Souvestre busnel 4

Souvestre (E.), Du Laurens de La Barre (E.), Luzel (F.-M.) ; introd. par Oudin (A.) ; ill. par Busnel (Th.), Contes et légendes de Basse-Bretagne, Nantes, Société des bibliophiles bretons et de l'histoire de Bretagne, 1891, p. 63, coll. particulière.


[1] Société Polymathique du Morbihan en 1826,Société Archéologique des Côtes-du-Nord en 1842,l’Association Bretonne en1843, Société Historique et Archéologique d’Ille-et-Vilaine en 1844, Société Archéologique du Finistère et Société Archéologique de Nantes et de la Loire-Inférieure en 1845Société d’Émulation des Côtes-du-Nord en 1861.

[2] Bézier (P.), Inventaire des monuments mégalithiques du département d’Ille-et-Vilaine (et supplément), Rennes, H. Caillière, 1883-1886, 2 vol., vol. 1, p. III.

[3] Extrait du prospectus annonçant la publication des mémoires de l’Académie celtique, cité par Belmont (N.), Aux sources de l’ethnologie française. L’Académie celtique, Paris, Éditions de l’ehess, 1995, p. 11.

[4] Sébillot (P.), Le Folk-Lore de France, Tome IV. Le peuple et l’histoire, Paris, Er. Guilmoto, 1907, 499 p.

[5] Hobsbawm (E.), « Inventer des traditions », in Enquête [En ligne], février 1995, mis en ligne le 10 juillet 2013. URL : http://enquete.revues.org/319

[6] Sébillot (P.), « Légendes et superstitions préhistoriques », in Revue des traditions populaires, tome XV, n°11, novembre 1900, p. 561-569.

Les mégalithes en images

Réalisme visuel et réalisme intellectuel

Par définition un document visuel d’archéologie est réaliste. Ce réalisme peut être visuel, c’est-à-dire qu’il représente ce qui est vu, ou intellectuel, donc qu’il représente ce que l’on sait [1]. L’iconographie des mégalithes au 19ème siècle apporte énormément d’information, non seulement sur l’objet qu’elle représente, mais également sur les goûts, les croyances, les mentalités de l’époque où elle a été conçue. Dans les années 1820-1830, les monuments mégalithiques sont l’objet de l’intérêt de quelques dessinateurs et lithographes. Parmi les plus connus, Jean-Baptiste Joseph Jorand (1788-1850) qui exécute en 1823 une série de lithographies titrées Monuments druidiques ou celtiques, dont certaines sont reprises en 1831 par Sébastien Bottin (1764-1853) dans ses Mélanges d’archéologie [2], et les anglais Alexandre Blair et Francis Ronalds qui publient 24 dessins en 1836 dans un petit album intitulé Sketches at Carnac [3].

Jorand 1

Bottin (S.), Mélanges d'archéologie: précédés d'une notice historique sur la société royale des antiquaires de France, et du cinquième rapport sur ses travaux, Paris, Delaunay, 1831, pl. 2, coll. particulière.

Blair ronalds

« From Rennes, a pleasant excursion of a few leagues (occupying on long, or two short dayx) should be made through Château-Giron, Piré, &c, to the great ROCHE AUX FÉES OF ESSÉ. This stupendous Dolmen, Cromlech, Kistvaen, or Allée Couverte, which admits of no rival perhaps in its kind, excepting that of Bagneux « à la porte de Saumur », must not be mentioned here without a short description. It stands in a field belonging to a farm, at the distance of about one league and a half from Essé, in a hilly contry well stocked with most majestic Chestnuts. The Oak is also abundant, whereon the Misleteo may, we thought, be more frequently discovered than it usually is else-where. Imagination may here vividly picture groves and woods sacred to druidical rites »


« De Rennes, une agréable excursion de quelques lieues (occupant un long ou deux courts jours) devrait être faite par Château-Giron, Piré, etc. à la fameuse ROCHE AUX FÉES D'ESSÉ. Ce spectaculaire Dolmen, Cromlech, Kistvaen, ou Allée Couverte, qui n'admet peut-être aucune rivale dans son genre, à l'exception de celle de Bagneux « à la porte de Saumur », ne doit pas être mentionnée ici sans une brève description. Elle se trouve dans un domaine appartenant à une ferme à la distance d’environ une lieue et demi d'Essé, dans une région vallonnée, plantée de majestueux châtaigniers. Le Chêne est également abondant, où le gui peut, nous l'avons pensé, être plus fréquemment découvert qu'il ne l'est ailleurs. L'imagination peut ici décrire rapidement des bosquets et des bois sacrés aux rites druidiques »

Blair (A.) et Ronalds (F. Sir), Sketches at Carnac (Brittany) in 1834 : or, notes concerning the present state of some reputed Celtic antiquities in that and the adjoining communes : with a post-script containing an account of the Great Roche Aux Fées of Essé, &c, London, printed by R. Taylor, 1836, n.p., coll. particulière.

Au moment du développement du tourisme, dans les années 1830-1850, de nombreux écrivains et peintres qui voyagent en Bretagne consacrent une partie de leur œuvre à la représentation des mégalithes, mais ces représentations révèlent un certain mépris. Parmi les ensembles mégalithiques les plus commentés et les plus décrits, les alignements de Carnac n’échappent pas, malgré leur notoriété, au jugement de goût. Flaubert n’hésite pas :

« Voilà donc ce fameux champ de Carnac qui a fait écrire plus de sottises qu'il n'a de cailloux; il est vrai qu'on ne rencontre pas tous les jours des promenades aussi rocailleuses. Mais, malgré notre penchant naturel à tout admirer, nous ne vîmes qu'une facétie robuste, laissée là par un âge inconnu pour exciter l'esprit des antiquaires et stupéfier les voyageurs. On ouvre, devant, des yeux naïfs et, tout en trouvant que c'est peu commun, on s'avoue cependant que ce n'est pas beau » [4].

Cette impression négative perdure et à la fin du siècle, l’historien Jules Michelet (1789-1874) décrit les mégalithes comme des « monuments informes […] de grosses pierres basses, dressées et souvent un peu arrondies par le haut ; ou bien, une table de pierre portant sur trois ou quatre pierres droites. Qu’on veuille y voir des autels, des tombeaux, ou des simples souvenirs de quelque événement, ces monuments ne sont rien moins qu’imposants, quoi qu’on ait dit. Mais l’impression en est triste, ils ont quelque chose de singulièrement rude et rebutant » [5].

Pendant tout le 19ème siècle, le réalisme visuel semble ne pas vraiment intéresser les artistes qui recherchent de tableaux vivants du passé, des paysages mystérieux où les mégalithes apparaissent avec gigantisme, des images qui correspondent aux théories des celtomanes, à une mythologie où les Bretons sont identifiés aux Celtes considérés comme le peuple primordial à la source de toute civilisation. Pour avoir un succès populaire, les images de mégalithes représentent des dolmens-autels, lieux sombres et énigmatiques de sacrifices humains. La page de titre des Voyages pittoresques et romantiques dans l’ancienne France du Baron Taylor présente d’ailleurs une cérémonie druidique [6], de même que le premier chapitre de la Bretagne ancienne et moderne de Pitre-Chevalier (1812-1864) illustré par Octave Penguilly l’Haridon (1811-1870) [7].

2 Voyages Nodier

1 Voyages Nodier 1

Nodier (Ch.) , Taylor (J.)  et Cailleux (Alph. de), Voyages pittoresques et romantiques dans l'ancienne France, Paris, Gide Fils, 1845.

Penguilly 0

Pitre-Chevalier, La Bretagne ancienne et moderne, avec de nouveaux chants populaires communiqués par M. de La Villemarqué. Illustrée par MM. Adolphe Leleux et O. Penguilly, Paris, Didier , 1859-1860.

À la fin du 19ème siècle, les illustrations des ouvrages de la plupart des folkloristes reprennent les normes du genre littéraire des voyages pittoresques où les monuments sont animés de personnages qui les contemplent. Dans la représentation dessinée des mégalithes et d’autres monuments emblématiques de l’histoire de la Bretagne, l’illustrateur Théophile Busnel (1843-1918) se distingue particulièrement. René Kerviler (1842-1907) avait écrit à son propos dans la Bretagne Artistique :

« Au lieu d’une vulgaire mise au point de mes croquis, je reçus, avec une véritable stupéfaction, de véritables dessins originaux relevés avec soin dans les endroits les plus obscurs de nos départements et tous accompagnés de personnages en costume local d’une exactitude de détails et d’une vérité d’attitudes extraordinaire. Il y avait même dans quelques-uns d’entre eux, une telle science de composition […], un tel sentiment de morbidezza spéciale […], que j’en fus pénétré d’une émotion profonde ; et j’ai écrit quelque part que M. Busnel avait créé là d’un seul jet la caractéristique de la Bretagne. Ce qui distingue en effet M. Busnel de ses devanciers, c’est la précision du détail architectural qui révèle la profession de dessinateur attaché à une compagnie de travaux publics ; - l’exactitude absolue du costume local, qui indique le touriste consciencieux dont l’œil saisit les moindre nuances d’attitude ; - et surtout ce sentiment général de composition qui n’appartient qu’à un Breton fortement pénétré de la poésie de sa race. – Avant lui, Perrin de Rostrenen, dans la Galerie bretonne, et Penguilly l’Haridon, dans la Bretagne ancienne et moderne de Pitre Chevalier, avaient dessiné une foule de paysans bretons dans une foule d’attitudes : mais l’un et l’autre avec une monotonie véritablement désespérante. Perrin a beau varier les gestes de ses personnages dans les innombrables travaux de sa Galerie, c’est toujours le même paysan de Quimper : il n’en connait pas d’autre. Penguilly l’Haridon était de Rosporden et il semble qu’il n’ait jamais vu de Léonais ni de Cancalaise. Si quelques planches bariolées et hors texte ne nous donnaient, dans l’Histoire de pitre Chevalier, quelques costumes d’opéra-comique pris ça et là, on pourrait croire que la Bretagne, pour ces artistes, s’arrête à la Basse Cornouaille. Tout autrement opère M. Busnel, qui a réussi à allier l’unité bretonne avec la variété des physionomies diverses. Toutes les fois qu’il place un personnage ou une scène à côté d’un monument, il n’est pas besoin d’écrire au-dessous une longue légende : on reconnait à première vue de quelle région il provient : jamais il ne confondra les rudes figures et les étranges bigoudènes du pays de Pont-l’Abbé, avec les élégants profils encadrés dans les élégantes collerettes de Fouesnant, ni avec les sévères physionomies du Léonais, ni avec les mâles visages diadémés du bourg de Batz, ni avec les piquants minois de Dinard et de Cancale : quel que soit le sujet, pris sur le vif, on saisira toujours, dans les compositions, la caractéristique d’un canton bien déterminé […] J’insiste sur ce point, parce que c’est là le trait particulier du talent de M. Busnel, et parce que je ne connais aucun artiste qui l’ait jamais fait valoir au même degré… » [8]

Adolphe Orain (1834-1918) dans sa Géographie pittoresque du département d'Ille-et-Vilaine remercie également Busnel pour ses « charmants dessins qu’il a exécutés avec un soin et un talent dont l’éloge n’est plus à faire » [9].

Busnel Orain

Th. Busnel, "Alignement mégalithique dans les champs de Lampouy", in Géographie pittoresque du département d'Ille-et-Vilaine d'Orain.

Quand Kerviler écrit ses compliments, Théophile Busnel est surtout connu pour l’illustration de l’inventaire des monuments mégalithiques de Pierre Bézier (1849- ?), inventaire exécuté dans le cadre de la circulaire de la sous-commission d’inventaire des Monuments mégalithiques de 1880 [10].

3 Busnel Bézier 3

5 Busnel B

Th. Busnel, "La pierre Longue", in Bézier (P.), Inventaire des monuments mégalithiques du département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, Hyacinthe Caillière, 1883, pl. XI.

Th. Busnel, "La pierre du Diable, Orgères", in Bézier (P.), Inventaire des monuments mégalithiques du département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, Hyacinthe Caillière, 1883, pl. III.

Dans son questionnaire, Bézier a pris soin de chercher si les monuments étudiés ont été décrits, dessinés, figurés ou photographiés [11]. Le monument le plus représenté d’Ille-et-Vilaine est alors la Roche-aux-Fées dont les meilleurs dessins sont « 1° celui publié dans « The illustrated London News » (nos 1505-1509, vol. LIII, Saturday october 10, 1868). Deux planches d’après une photographie de Mévius, de Rennes. 2° Les deux mêmes planches, tirage moins bien réussi, dans l’Univers illustré, n°731, du 16 janvier 1869. 3° Une jolie lithographie dans la Bretagne contemporaine (département d’Ille-et-Vilaine), Nantes, Charpentier, 1865, in-f°. 4° Un dessin dans les Antiquités monumentales de M. de Caumont. 5° Un dessin d’après Busnel dans la Géographie pittoresque du département d’Ille-et-Vilaine de A. Orain. Rennes, A. Le Roy, 1882. 6° Un dessin de H. Catenacci dans le Magasin pittoresque, 2e série, t.1, n° du 15 février 1883, p. 37 » [12].

Bret contemporaine

‎Dessins d'après nature par Félix Benoist lithographiés par les premiers artistes de Paris, in La Bretagne contemporaine. Sites pittoresques, monuments, costumes, scènes de mœurs, histoire, légendes, traditions et usages de cinq départements de cette Province, Paris, Henri Charpentier, 1865.

1868

1868 2

The illustrated London news. vol. 53 (July-Dec. 1868), p. 361.

L'Univers Illustré

"Le dolmen de la Roche aux Fées, à Essé, près de Rennes, d'après une photographie de M. C. A. Mevius, de Rennes", in L'Univers Illustré, 16 janvier 1869, Fig. 2.

Magasin Pittoresque

Le Magasin pittoresque, 1883, p. 37.

Busnel Roche aux Fées

Busnel Roche aux Fées inventaire

2 Busnel Bézier

Dessin de Théophile Busnel in Géographie pittoresque du département d'Ille-et-Vilaine - Histoire et Curiosités des 357 communes - Personnages célèbres, Littérateurs, Poètes, Artistes, etc. - Agriculture, Commerce, Industrie, Rennes, Imprimerie Alph. le Roy fils, 1882.

Dessin de Théophile Busnel in Bézier (P.), Inventaire des monuments mégalithiques du département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, Hyacinthe Caillière, 1883, pl. XIX.

L’anglais Charles Mévius (1924- ?) semble être un des tous premiers à photographier la Roche aux Fées [13], classée au titre des monuments historiques depuis 1840, certainement pour compléter sa vente de « vues de Rennes et des environs (St malo, Dinard, Combourg, ect.) pour cartes et stéréoscopes » [14].

MEVIUS-1

Beaucoup d’anglais sont des précurseurs en matière de prise de vue des sites mégalithiques bretons comme Augustus Lovell Reeve (1814-1865) et Henry Taylor dont les stéréographies sont publiées avec le texte de John Mountenay Jephson Narrative of a walking tour in Brittany [15], même si leur expérience est postérieure d’un an à celle de Charles Paul Furne, éditeur avec Henri Tournier, de la série de 233 vues stéréoscopiques « Voyage en Bretagne » en 1857 [16].

Vers la fin des années 1870, le plus grand nombre de photo-cartes vues de mégalithes, en format « carte de visite » ou « cabinet », est produit à partir des monuments classés au titre des monuments historiques [17].

Ceux de Carnac et de Locmariaquer sont photographiés surtout par des photographes dont les ateliers sont à Vannes, comme ceux de Casimir Ferdinand Carlier (1829-1893) et Alexandre Clément Laroche (1821-1895) ; Lorient, comme celui de François Ernest Corroller (1822-1897) ou Auray où Joseph Coupé (1834-1895) édite en format « cabinet » des clichés publiés, dès 1899, en cartes postales par sa veuve Louise-Maria Dagorne (1855-1940) sous le nom de Veuve J. Coupé.

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COUPE dos

CP COUPE-1

[1] Laurent (P.), Dessin et archéologie, in Revue archéologique du Centre de la France, 1986, vol. 25, n°1, p. 87-98.

[2] Bottin (S.), Mélanges d'archéologie: précédés d'une notice historique sur la société royale des antiquaires de France, et du cinquième rapport sur ses travaux, Paris, Delaunay, 1831, 306 p.

[3] Blair (A.) et Ronalds (F. Sir), Sketches at Carnac (Brittany) in 1834 : or, notes concerning the present state of some reputed Celtic antiquities in that and the adjoining communes : with a post-script containing an account of the Great Roche Aux Fées of Essé, &c, London, printed by R. Taylor, 1836, 31 p. + 24 pl.

[4] Flaubert (G.), Œuvres complètes de Gustave Flaubert. Tome 10, Par les champs et par les grèves ; Voyages et carnets de voyages, Paris, Club de l’honnête homme, 1973, p. 99.

[5] Michelet (J.), Tableau de la France : géographie physique, politique et morale, Paris, Lacroix, 1875, p. 11.

[6] Ch. Nodier, J. Taylor et Alph. de Cailleux, Gide fils (Paris) 1845-1846

[7] Pitre-Chevalier (P.), La Bretagne ancienne et moderne, Paris, Didier, 1859, 686 p.

[8] Kerviler (R.), « Théophile Busnel », in Le Glaneur breton : bulletin périodique illustré de bibliographie et d’iconographie bretonne, Rennes, H. Caillère, avril 1891, p. 132-133 ; voir également le Répertoire général de biobibliographie bretonne. Livre premier, Les bretons, tome 6 BOURG-BROU, Rennes, J. Plihon et L. Hervé, 1886-1908, p. 175-176.

[9] Géographie pittoresque du département d'Ille-et-Vilaine - Histoire et Curiosités des 357 communes - Personnages célèbres, Littérateurs, Poètes, Artistes, etc. - Agriculture, Commerce, Industrie, Rennes, Imprimerie Alph. le Roy fils, 1882. Préface par A. Vétault, illustrations d'après Théophile Busnel, Henri Saintin, Tancrède Abraham, Albert Philippon, Édouard Vaumort et H. Arondel, 13 planches et cartes hors-texte, une grande carte dépliante, p. IX.

[10] Bézier (P.), Inventaire des monuments mégalithiques du département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, Hyacinthe Caillière, 1883-1886, 360 p., 2 vol.

[11] Bézier (P.), Inventaire des monuments mégalithiques du département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, Hyacinthe Caillière, 1883-1886, p. XII.

[12] Bézier (P.), Inventaire des monuments mégalithiques du département d'Ille-et-Vilaine, Rennes, Hyacinthe Caillière, 1883-1886, p. 142.

[13] Musée de Bretagne : numéro d'inventaire 949.3488 Charles Mevius Essé La Roche aux Fées.

[14] Dos de photo-carte de l’atelier de Mevius.

[15] Jephson (J. Mounteney), Narrative of a walking tour in Brittany, London, Lovell Reeve, 1859, 352 p.

[16] Furne (C.) et Tournier (H.), Voyages, Paris, s.n., 1860, 46p.

[17]La Roche aux Fées en Ille-et-Vilaine est le premier ensemble à être classé en 1840. Le dolmen de Tréguelc'hier, dans le Finistère, est classé en 1883. La plupart des menhirs et des dolmens classés le sont en 1886 dans le Morbihan et en 1889 dans les autres départements bretons.

Journal amusant 4

Dessin de Stop, pseudonyme de Louis Morel-Retz (1825-1899) in Le Journal amusant : journal illustré, journal d'images, journal comique, critique, satirique, etc., 20 octobre 1877.

Image et représentation des mégalithes en cartes postales

Au début du 20ème siècle, malgré près de 30 ans le commerce de photo-cartes vues, les mégalithes ne sont pas au cœur de l’intérêt des éditeurs de cartes postales comme en témoigne les propos de l’éditeur et photographe briochin Émile Hamonic (1861-1943) [1] dans une lettre datée du 20 janvier 1901 à l’archéologue Zacharie Le Rouzic [2] qui désire éditer ses photographies :

« Pour vous remercier de votre aimable envoi, je vous adresse quelques nouvelles cartes à titre gracieux. Peu à peu, j’éditerai les monuments mégalithiques, mais on m’en demande peu. Ceux-cisont très bien. J’éditerais avec plaisir certains de vos clichés, mais surtout des pardons, des types, etc…, tout ce que vous voudrez m’envoyer… Envoyez-moi aussi ce que vous pouvez de fantaisies, monuments, pardons, etc… Les deux mendiants sont très bien, mais, pour les tirer, envoyer-moi donc je vous prie une épreuve moins tirées. C’est trop foncé. La noce est un peu trop posée. Un instantané à table, lorsque c’est dehors, serait plus intéressant » [3].

Mendiants Le Rouzic

Le Rouzic produit 90 modèles différents de cartes postales sur l’ensemble des mégalithes du sud Morbihan. La plupart de ces clichés sont publiés avant 1908 par Hamonic et Alphonse David (1860-1934) de Vannes.

Dans la production d’Hamonic, qui couvre l’ensemble du territoire breton, les mégalithes représentent moins de 2% des cartes postales émises entre 1899 et la fin des années 1920. Dans la collection de David, qui porte seulement sur le Morbihan, le nombre de cartes postales consacrées aux pierres atteint, avant 1906, à peine 3% de la production de l’éditeur alors que son département est un des hauts lieux de l’archéologie mégalithique.

Crucuno  Coupé-1

Crucuno

DAVID 1

Photo-carte cliché de Joseph Coupé.

Carte postale imprimée par Laussedat à Châteaulin, cliché de Le Rouzic.

Carte postale éditée par David, cliché de Le Rouzic.

Hamonic Le Rouzic

À titre comparatif, Armand Waron, à Saint-Brieuc, éditeur régional comme Hamonic, consacre moins de 0.5% de sa production aux pierres du Finistère, des Côtes-du-Nord et du Morbihan.

WARON dolmen 1

Waron 3

Waron 2

Chez l’éditeur départemental Edmond Marie-Rousselière (1874- ?), dont la collection dépasse un peu l’Ille-et-Vilaine sur un axe allant de Ploërmel dans le Morbihan à Sillé-le-Guillaume dans la Sarthe, environs 0,5% des cartes postales ont un cliché d’un menhir ou d’un dolmen de Haute-Bretagne, pour la plupart des monuments étudiés par Pierre Bézier dans son inventaire.

Mary R 1

Mary R Iffendic

François Chapeau (1863-1939) [4], éditeur-photographe de Nantes considéré comme départemental au même titre que David pour avoir couvert l’ensemble du département de Loire-Inférieure, - et ce, même si sa production couvre également une partie du Morbihan, du Maine-et-Loire, de la Vendée et qu’il édite une série spéciale titrée « En Bretagne » -, accorde 1,3% de sa production totale aux mégalithes, certainement grâce à un intérêt commun avec son ami photographe Victor Joubert (1862-1942) pour ces monuments.

CHAPEAU Guérande

La lettre d’Hamonic à Le Rouzic confirme que se sont avant tout les particularismes ethnologiques et les mises en scène des singularités bretonnes qui sont recherchés pour l’édition de cartes postales durant la première décennie du 20ème siècle, ce que l’analyse des collections d’éditeurs tend à confirmer. D’ailleurs, rares sont les cartes postales de mégalithes où il n’y a pas un homme, une femme ou des enfants en costume, en pieds ou assis, ce qui est intéressant pour mesurer la taille des pierres, mais surtout révélateur d’un intérêt d’abord folklorique pour le « type breton ». Ce n’est pas tant l’homme qui met en valeur la pierre ancestrale, mais la pierre qui prouve que l’homme est l’héritier de ce que recherchent les Beaux-Arts depuis le 19ème siècle, le type celte de « cette race de Bretagne, si vieille et si immobile » [5].

Se retrouvent dans les cartes postales les idées celtomanes et les superstitions mises en valeur par les folkloristes. Les traditions populaires associées aux monuments mégalithiques et aux pierres naturelles sont volontairement photographiées ou figurées dans les cartes dessinées : troménies ; rondes et danses traditionnelles ; frottements…

légende Villard

Légende Troménie

NOZAIS légende

Légende Ronde

Légende Kerloas 1

Les légendes des images confirment l’existence de peurs et de croyances surnaturelles liées aux fées, aux géants ou aux lutins, au diable ou à Dieu.

légende LANGON

Légende BRASPARTS

Korrigans Botrel 1

Korrigans Homualk

Korrigans MTIL

GARGANTUA

Les monuments les plus représentés en cartes postales entre 1899 et 1930 sont sans conteste les mêmes que ceux publiés en photo-cartes et qui ont occupé l’esprit des chercheurs depuis le 18ème siècle, à savoir les alignements du Ménec, de Kermario et le dolmen de Mané Kérionedet à Carnac, la Table des Marchands et le Grand Menhir de Locmariaquer, La Roche aux Fée à Essé, le menhir du Champ-Dolent à Dol-de-Bretagne. Mais les éditeurs de cartes postales donnent aussi une place aux sites mégalithiques, vrais ou factices, où s’opèrent des cérémonies druidiques et bardiques contemporaines.

SACRIFICE

Archi Druide 1

Archi Druide

Archi druide NOZAIS

Le néodruidisme apparaît au début du 18e siècle en Grande-Bretagne quand l’irlandais John Toland (1670-1722) fonde le Druid order à Londres en 1717. Toland est le premier à lier le druidisme à l'idée d'une religion primordiale, d'une spirituelle universelle et originelle. Un deuxième mouvement, l’Ancient Order of Druids, est créé par l’anglais Henry Hurle (1739-1795) en 1781. A la fin du 18ème siècle, après le succès des poèmes d’Ossian qui participent à l'élaboration de l'imaginaire romantique dans lequel va s'insérer la figure du druide, le druidisme connaît une résurgence au Pays de Galles où Edward Williams (1747-1826), dit Iolo Morganwg, décide de lier les rituels d’une association littéraire et culturelle, la Gorsedd, aux festivals gallois, les Eisteddfod. Inspiré par les écrits de Stukeley [6], Williams crée un cérémonial pour la Gorsedd qui se déroule dans un cercle de pierres, rappelant Stonehenge, au centre duquel se trouve un dolmen. En 1838, Théodore Hersart de la Villemarqué (1815-1895), un an avant la publication de son Barzas-Breiz[7], joint une délégatin à l’Eisteddfod d’Abergavenny où il est intronisé barde. Après la Breuriez Breiz, société littéraire de bardes bretons créée par la Villemarqué, la première organisation druidique de Bretagne nait en 1899 suite à l’Eisteddfod de Cardiff où des membres de l’Union Régionaliste Bretonne (U.R.B.), nouvellement institutionnalisée, ont été intronisés bardes. C’est à l’occasion du congrès de l’U.R.B. de Guingamp, à la fin août 1900, que François Jaffrennou (1879-1956), François Vallée (1860-1949), Jean Le Fustec (1855-1910) et Yves Berthou (1861-1933) conçoivent, la Gorsedd barzed gourenez Breiz Vihan, c’est-à-dire la Gorsedd des bardes de la presqu’île de petite Bretagne, dont le statut d’association n’est déposé qu’en 1908 [8]. Après avoir reçu le patronage de la Gorsedd galloise [9], ils définissent un rituel pour les rassemblements, constituent un trésor d’objets rituels et définissent un vestiaire. Par définition, la Gorsedd désignant l’assemblée des bardes et non la confrérie en elle-même, les cérémonies sont considérées comme indispensables. Jean Le Fustec, désigné comme drouiz-veur, c’est-à-dire grand-druide, s’inspire du poème Les deux glaives qu’Alphonse de Lamartine (1790-1869) avait composé pour l’Eisteddfod de 1838 pour créer la cérémonie du mariage des glaives. Il conserve et affine les pratiques instaurées par Williams [10], dont l’usage de dolmens druidiques.

1 Hamonic 1899

1 Cardiff 1899

Cardiff

La première pierre bretonne à avoir vraiment intéressé les néo-druides est le grand menhir brisé de Locmariaquer en 1897. Pas d’image particulière des faits, que ce soit en photo-carte ou en carte postale, car l’événement prévu n’a pas eu lieu. Le roi des menhirs [12], classé monument historique en 1889 pour être préservé de la destruction, longtemps considéré comme « un des monuments les plus curieux de la Bretagne » [13], a simplement failli être l’objet central de l’exposition universelle de 1900. En 1897, Paul Reveillère (1829-1908), qui pensait que les Français sont des « Mégalithiens celtisés » [14] proposa au directeur général de l’Exposition de 1900 de restaurer le menhir brisé de Locmariaquer et de le transporter de Bretagne à Paris afin de « mettre sous les yeux le chemin parcouru par notre race depuis ses origines » [15]. Dans son article « Gardons notre bien », le journal Ouest-Éclair du 28 septembre 1899 annonce fièrement que « Le menhir de Locmariaquer ne figurera pas à l’Exposition de 1900 ; c’est ce que vient de décider M. Picard qui avait reçu de quelques archéologues de Bretagne un programme de fêtes à célébrer autour de ce Menhir transporté pour six mois au Champ de Mars. Il est heureux que M. Picard ait eu le bon goût de laisser à Locmariaquer le célèbre menhir qui, si haut soit-il, aurait fait petite figure, à Paris, auprès de la Tour de 300 mètres. D’autant plus qu’en déracinant ce menhir, on risquait de l’endommager à tout jamais. Le barde et archidruide Hwa Mon, qui avait rêvé de célébrer, en plein Paris, une cérémonie druidique devant le menhir de Locmariaquer, en sera réduit à dire les prières galloises en Bretagne même. Que s’il désire se donner en spectacle aux Parisiens, il aura à sa disposition, à Meudon, un petit menhir à peu près authentique, et, à Chaville un cercle druidique habilement reconstitué par les Prêtres missionnaires, autour d’un chêne robuste et centenaire » [16].

Laroche Grand Menhir

Grand menhir panorama

Waron 1

Grand menhir Villard

Loubeau (P. de), « Le plus gros « clou » de l’exposition », in Le Figaro, 25 septembre 1899, p. 2 :

« Locmariaquer (Morbihan), le 9 septembre.

« Pour un clou, ce sera un clou ! » se disaient les bons bourgeois de Paris, en lisant, dans leurs journaux, les commentaires relatifs à l’idée colossale qui hante l'imagination du contre-amiral Reveillère.

Cet honorable homme de mer a conçu, paraît-il, le dessein de transporter à Paris le grand menhir de Locmariaquer, pour en faire le « clou » de l'Exposition universelle. La chose a été discutée fort sérieusement par quelques-uns de nos plus intelligents confrères. J'ai pensé que l'interview de ce grand menhir s'imposait à l'activité d'un journaliste consciencieux.

De Port-Navalo, le patron Largouët et le matelot Jean-Marie, l'un tenant la barre, l'autre bordant l'écoute, m’envoyèrent (comme on dit ici) jusqu'à la jetée de Locmariaquer. L'embarcation, gréée en côtre, grand'voile pointue et foc en biseau, traversa vivement le détroit malgré les courants contraires qui, descendus de la rivière d'Auray, se heurtent dans ces parages, aux houles de l'Atlantique. Un radieux soleil d'automne colorait d'azur la mer apaisée, d'argent les parois du môle, et d'or les pentes dénudées de la falaise.

Jean-Marie me montra une tour sur un îlot. C'est l'asile où le comte Dillon, philosophe retiré du monde, se repose des agitations de la politique boulangiste.

Notre arrivée dans le chenal dérangea une compagnie de goélands qui cherchaient pâture, parmi les varechs mouillés, sur la laisse de basse mer.

Locmariaquer est un gros village dont les maisons basses, autour d'une église basse, ont l'air de dormir depuis des siècles ! Sitôt débarqué, je demandai aux gens :

- Le grand menhir, s'il vous plait. ?

- Là-bas, près du cimetière, sur la route de Carnac.

Un petit garçon s'offrit à me conduire. Il me mena dans un enclos herbu, ou gisaient quatre énormes pierres.

- C'est ça, le, grand menhir ?

Mon guide fit un signe de tête affirmatif.

- Mais alors il est cassé !

Le petit Breton me regarda d'un air qui signifiait; « Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? »

A ce moment, notre entretien fut troublé par la venue d'un monsieur et d'une dame, en costume de bicyclistes, traînant leurs bécanes sur les cailloux du sentier cahoteux.

- C'est le grand menhir ? interrogea la dame.

- Evidemment ! affirma le mari.

- Mais alors, il est cassé ?

Docte, le monsieur expliqua des tremblements de terre, des gelées dures, des cataclysmes.

Enfantine, la dame voulut monter sur le plus gros morceau de menhir cassé. Elle leva la jambe, afin de se hisser sur le bloc informe. Elle marchait à petits pas menus sur la pierre déclive, en poussant de petits cris d'oiseau effarouché. Son compagnon lui tenait la main, d'un air affairé. Lorsqu'enfin elle fut parvenue au sommet du tronçon, elle parut contente et, se déhanchant, prit une pose à peu près plastique.

Le spectacle de cette femme en culotte courte, debout sur ce piédestal préhistorique, m'induisit en méditations et en rêveries. Qu'auraient dit les vieux Celtes, s'ils avaient vu ça? Si j'étais poète symboliste, j'aurais peut-être aperçu, dans ce contraste, la France nouvelle, légère et court vêtue, sautillant sur les assises de granit à qui l'esprit des ancêtres avait voulu donner un caractère d'éternité. »

Dans une lettre datée du 17 septembre 1900, Charles Armand Picquenard (1872-1940), un des fondateurs de la Gorsedd de Bretagne connu sous le nom bardique de Mab Ronan ar Barz melen, propose de tenir la première assemblée des bardes de Bretagne chez lui : « je suis propriétaire du bout de terrain nommé Kosker-Braz, dans la paroisse de Saint-Évarzec […] On y trouvera assez de pierres pour que je puisse élever un dolmen et un cromlec’h […] cela sera merveilleux à l’ombre des chênes et les druides, nos ancêtres, frémiront de joie dans leur tombe » [17]. En 1901, il lui suggère que la Gorsedd se passe au parc de Keransquer où la famille de La Villemarqué avait fait transporter un dolmen provenant du Trévoux [18]. Mais la première cérémonie est célébrée sur le site des alignements de Carnac pour se finir au tumulus Saint-Michel le 27 septembre 1902 pendant le Ve congrès organisé à Auray par l’U.R.B. [19].

En septembre 1903, le rassemblement a lieu au dolmen de Plounéour-Trez puis devant le menhir de Pontusval où l’éditeur de cartes postales Joseph-Marie Villard (1868-1935), alors vice-président de la section artistique de l’U.R.B., est nommé ovate skeudenner [20].

1903 SAINTIR

Jusqu’alors discrètes, les cérémonies druidiques de 1903 se déroulèrent en public car le congrès de l’U.R.B. coïncidait avec les fêtes populaires du pardon annuel du Folgoët :

« Le bruit s’étant répandu que, à l’occasion d’une excursion des congressistes à Brignogan, l’Association des bardes bretons se réunirait en Gorsedd public, une grande foule s’était rendue, le jeudi 10 septembre, autour du dolmen de Kerroc’h en Plouneour-Trez. À onze heures du matin, les bardes arrivaient, et, dans une prairie voisine, se revêtaient rapidement de leurs robes flottantes. Bannière en tête et en chantant, ils se dirigèrent vers le dolmen, entre deux haies de curieux très sympathiques. Il s’agissait de créer de nouveaux bardes. Le tableau était fort imposant, avec les druides vêtus de blanc et les bardes vêtus de bleu. Sur le dolmen se tenait le grand druide, entouré d’un druide portant la bannière blanc, bleu et vert, du barde porte-glaive, du porteur du gui et du porteur de la Korn-hirlas. Les autres bardes et les aspirants étaient dispersés au pied du dolmen » [21]. Malgré quelques descriptions neutres, la révélation de l’organisation de telles cérémonies par des membres de l’U.R.B va faire couler de l’encre comme dans l’article « À l’assaut de la République », publié dans Le Progrès du Morbihan le 17 octobre 1903 : « Depuis quelques mois, ce ne sont dans nos départements bretons que marches, contre-marches, avec conciliabules secrets. Nos illustres vicomtes se réunissent tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, mais de préférence chez celui dont la cave est la mieux montée en cidre et en alcool. Et sur le papier on se distribue les grades, on se distribue les emplois administratifs. Jusqu’ici on n’a trouvé que des chefs et pas un soldat. Ces messieurs sont trop bien nés pour savoir autre chose que commander. Ils ont oublié d’apprendre l’obéissance, la soumission et l’humilité […] Une société s’est formée qui s’est dénommée l’Union Régionaliste. Les membres n’osent pas encore dire qu’ils ne sont plus français, mais ils agissent pour se détacher de la France elle-même. Ils vantent bien haut l’ancienne province. Ils disent les privilèges dont jouissait l’ancienne Bretagne. […] Mais l’Union Régionaliste ne suffit pas encore. Quelques cerveaux biscornus ont inventé de rétablir les us et coutumes des anciens druides. On a vu des gens qui se disent sérieux revêtir qui la robe rouge, qui la robe bleue ou blanche, et le grand maître, monté sur le dolmen, sacrer avec une formule déterminée les aspirants aux grades et, armé de son glaive (qui heureusement ne coupe pas), leur en détacher de légers coups sur les épaules et leur donner l’accolade paternelle. Vous ne pouvez, messieurs, vous arrêter en si beau chemin. Quand irez-vous cueillir le gui de chêne avec la faucille d’or, en répétant partout : « Au gui l’an neuf » ? Il vous faut une druidesse, pour cela. […] Quand recommencerez-vous les sacrifices humains ? Car les historiens prétendent tous qu’à chaque grande cérémonie, le grand prêtre sacrifiait un homme ou deux. Heureusement que vous n’êtes pas sanguinaires. Vous n’êtes que ridicules et vous auriez tous un grand succès, si vous donniez des représentations dans les foires et assemblées, entre la femme à barbe et le veau à deux têtes » [22].

Malgré son titre d’ovate skeudenner, Villard n’est pas le photographe de toutes les manifestations des bardes et des druides de Bretagne. Les photographes éditeurs de cartes postales qui officient lors des cérémonies sont tous des professionnels locaux. À noter l’exception des clichés de l’assemblée du collège des bardes de Grande-Bretagne à Cardiff de 1899 et de la Gorsedd de 1903 qui sont édités par Louis Joniaux libraire au Mans. Les clichés de 1899 avaient été faits par Hamonic et ont été publié dans la Revue Illustrée du 1er août 1902[23]. La photographie de 1903 serait d’un photographe de Versailles nommé Saintir.

Revue illustrée 1902 2

Revue illustrée 1902

En 1906, quand la Gorsedd participe aux fêtes celtiques de Saint-Brieuc en présence d’une délégation galloise, c’est Hamonic qui crée une série spéciale titrée « Fêtes historiques et celtiques de Saint-Brieuc, 1906 » dans laquelle il intègre les clichés de la cérémonie. Pour l’occasion, l’architecte-paysagiste Louis Nivet (1863- ?), spécialisé dans le tracé et la plantation de parcs et jardins, avait créé un dolmen en granit entouré de douze menhirs au centre d’un bosquet [24]. Par la suite de nombreux autres cromlechs et dolmens ont été dressés sur le territoire breton pour répondre aux besoins de la Gorsedd. Nivet réitère une création place du château à Saint-Brieuc pour les fêtes régionalistes et mutualistes de 1908 [25]. Les clichés de Saint-Brieuc d’Émile Hamonic sont également publiés dans les numéros de la Revue illustrée des 5 août et 5 septembre 1906.

1906 NIVET

1906 1

Revue illustrée, 5 août 1906.

Champs du gorsedd 1906

Revue illustrée,  5 septembre 1906.

En 1907, la cérémonie est incluse dans une série dédiée au congrès de l’U.R.B. éditée par la buraliste Marie Hamon (1874- 1934) épouse d’Eugène Tirel (1881- 1911), boulanger à Guingamp. Elle édite également les cartes postales de la Gorsedd sur le Méné-Bré en 1909. Quelques clichés de 1909 sont publiés par Hamonic.

Guingamp 1907 3

Méné bré 1909

En 1908, les photographies de la cérémonie sont éditées par François Tourmen (1881-?) et sa femme Louise Querné (1888-1970), libraires à Brest.

Brest

La cérémonie de 1910 est photographiée par les frères Alphonse (1864-1917) et Léon (1868-1918) Vasselier de Nantes.

1910 Vasselier 1

Suite aux fêtes de l’Union de la Bretagne à la France, les bardes et des dissidents de l’U.R.B. créent l’Unvaniez Arvor (future Fédération régionaliste de Bretagne) et les photographies des Gorsedd deviennent très rares. C’est seulement en 1927 que Villard édite avec son fils 50 clichés des fêtes inter-celtiques à Riec-sur-Belon des 13 et 14 août 1927 avec Etienne Le Grand (1885-1969), qui publie 62 clichés des différents événements du samedi 13 août.

LE GRAND 1927 5

Cliché d'Etienne Le Grand.

Jean de Saisy de Kerampuil (1881-1933), entrepreneur dans l'extraction du kaolin, imagine une grande fête internationale à Riec-sur-Bélon pour asseoir sa notoriété et intéresser des investisseurs britanniques. Le 13 et 14 août 1927, il organise un festival inter-celtique qui inclut une rencontre entre les druides du Pays de Galles et de Bretagne. Sur la lande de Kerco, il fait construire cinq colonnes commémoratives pour rendre hommage à Gilles de Keranpuil, Auguste Brizeux, Jean-Pierre Le Scour, Théodore Hersart de la Villemarqué et Théodore Botrel. Ces colonnes de moellons, hautes de dix mètres, recouvertes de ciment, présentant des cannelures et des hermines, sont détruites en 1970.

[1] Chmura (S.), « Les précurseurs de la carte postale de la Côte d'Émeraude », cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mars 2016. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

[2] Chmura (S.), « L’archéologie et les cartes postales», cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs,mars 2015. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

[3] Lettre citée par Bailloud (G.) et Wilhelm-Bailloud (G.), Zacharie Le Rouzic, archéologue et photographe à Carnac, Vannes, éditions Blanc & Noir, 2015, p.68.

[4] Chmura (S.), « Les origines d’une perception de la ville : François Chapeau et l’invention du Vieux Nantes », cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, octobre 2014. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

[5] « Les idées, les sensations, les formes. Le type de race et l’expression », in La Revue des beaux-arts : peinture, sculpture, architecture, gravure, musique, renseignements artistiques, expositions, concours : gazette hebdomadaire fondée en 1830, décembre 1909, p. 2.

[6] Voir note 26.

[7] « Barzas-Breiz ». Chants populaires de la Bretagne, recueillis et publiés avec une traduction française, des éclaircissements, des notes et les mélodies originales, Paris, Charpentier, 1839, 2 vol. et 12 pages de musique.

[8] Journal officiel du 19 décembre 1908 : Date de déclaration : 23 novembre 1908 / Titre : Gorsedd des bardes de la presqu’île de Bretagne, objet étude, conservation et développement des arts, de la littérature et des traditions celtiques /Siège social : 8, rue Meynadier Paris (XIXe arrondissement ).

[9] « Le 26 septembre 1900, le Gorsedd des Bardes de l’Ille de Bretagne, par un acte rédigé à Langollen, pays de Galles, signé par l’Archidruide Hwfa-Mon et scellé par l’Archidruide-délégué Cadvan, consacrait la création d’un Gorsedd des Bardes pour la Presqu’île de Bretagne. Copie de cet acte se trouve dans le premier volume du Barzaz Taldir, édité en 1903. L’original est entre les mains du Barde-Héraut », in Berthou (Y.), Les vessies pour des lanternes, Paris, Eugène Figière et Cie, 1913, p.18.

[10] Archives du centre de recherche bretonne et celtique - UBO Brest : Fonds Yves Berthou, cote YBE1 C296 lettre de Jean Le Fustec à Yves Berthou, 8 avril 1902 ; YBE1 C297 lettre de Jean Le Fustec à Yves Berthou, 9 septembre 1902.

[12] Desforges (E.), Notice historique sur le château de Saint-Germain-en-Laye, suivie d'un Guide du musée, Versailles, H. Lebon, 1883, p. 213.

[13] La justice, 2 mars 1882.

[14] Le Goffic (C.), « Un autarchiste (le contre-amiral Réveillère) », in L’Âme bretonne, Paris, Honoré Champion, 1902, p. 138.

[15] Le petit Parisien, 12 octobre 1897, p. 1.

[16] Ouest-Éclair, 28 septembre 1899, p. 1.

[17] Archives du CRBC - UBO Brest : Fonds Yves Berthou, cote YBE2 C518 lettre d’Armand Picquenard à Jean Le Fustec, 17 septembre 1900. Passage de la lettre traduit du breton en français.

[18] Archives du CRBC- UBO Brest : Fonds Yves Berthou, cote YBE2 C517 lettre d’Armand Picquenard à Jean Le Fustec, 19 août 1901.

[19] Photographie de groupe par Le Rouzic en double page, in Bailloud (G.) et Wilhelm-Bailloud (G.), Zacharie Le Rouzic, archéologue et photographe à Carnac, Vannes, éditions Blanc & Noir, 2015, p. 82-83.

[20] Skeudenner = photographe. « M. Villard (Ovate Skeudenner) », cité in Le consortium breton, septembre 1927, vol. 2, n°8, p. 931.

[21] « Autour du Congrès celtique de Lesneven », in Journal des débats politiques et littéraires, 15 septembre 1903, p. 3.

[22] « À l’assaut de la République », in Le Progrès du Morbihan, 17 septembre 1903, p. 1. L’article répond, entre autres, aux informations divulguées dans les articles du journal Le Temps du 11 septembre 1903 et du Journal des débats politiques et littéraires du 15 septembre 1903 qui expliquent que l’Union Régionaliste est pour la décentralisation administrative.

[23] « Fêtes celtiques au pays de Galles », in La Revue Illustrée, 1er août 1902, n.p.

[24] Ar Bobl, 7 juillet 1906.

[25] Ar Bobl, 26 septembre 1908.

Épilogue

Dolmens et menhirs font partie du paysage breton et contribuent à forger l’image de la péninsule. Si aujourd’hui, aucun scientifique sérieux ne remet en cause la datation des mégalithes au Néolithique, le mythe des mégalithes « celtiques » a eu une longévité exceptionnelle. Les illustrations des cartes postales du début du 20ème siècle s’inspirent des théories celtomanes et des images ornant les études folkloriques.Témoins de leur temps, les photographes et les éditeurs ont produit des images qui attestent des représentations et de l’imaginaire de leurs contemporains. Les cartes postales sont parfois les dernières traces de sites mégalithiques aujourd’hui disparus, mais également des dénominations, pratiques et croyances dont ils étaient l’objet, voire des appropriations idéologiques qu’ils ont inspirés.

Pour citer cet article :

Chmura Sophie, " Pauvres Pierres ! Les mégalithes bretons en cartes postales ", cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 15 juin 2017. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le .