Histoire d’une carte-postale :

La place du Palais à Rennes - 1934

Lamiré

Peu connue, cette carte-postale illustrée par un dessin de l’architecte Yves Lemoine (1898-1958)marque une étape importante de l’histoire d’un des principaux sites de la ville de Rennes : la place du Palais de Justice, actuelle place du Parlement de Bretagne. Elle a été publiée en 1934 par Alexandre Lamiré (1890-1955) qui avait succédé au libraire Edmond Mary-Rousselière (1874- ?) en 1921.

Pour citer cet article :

Chmura Sophie, « Histoire d’une carte-postale : La place du Palais - 1934 », cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 11 mars 2019, http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le

Cet article contient des images issues des collections du Musée de Bretagne à Rennes (Marque du domaine public).

Une place inachevée

Suite à l’incendie de 1720, l’ingénieur Isaac Robelin (1660-1728) prévoit dans son projet de reconstruction de remplacer le placis Saint-François par une grande place.

1720

Carte-postale « 286. – Rennes historique – Incendie de Rennes 1720), vu de la Place du Parlement (actuellement Place du Palais) » éditée par Laurent-Nel illustrée par l’eau-forte de Simon Thomassin (1667-1741) du dessin de Jean-François Huguet (1679-1749) de la « Partie de l'incendie de la Ville de Rennes, vue de la place du Palais. / Dédiée à son Altesse Serenissime Monseigneur le Comte de Toulouse, Pair, et Amiral de France, / Gouverneur de Bretagne. »

L’espace est agrandie et rectifiée. L’architecte Jacques Gabriel (1667-1742) y aménage une place royale directement inspirée des travaux de Jules Hardouin-Mansart à Paris [1]. Gabriel supprime la terrasse et l’escalier de la façade du Parlement, monument dessiné un siècle auparavant par Salomon de Brosse (vers1571-1626), afin de garantir une meilleure harmonie de l’ensemble. Prévue pour être un véritable lieu de distribution organisé selon une scénographie destinée à magnifier le palais du Parlement, la place accueille en 1726 une statue équestre de Louis XIV [2], œuvre très estimée dans les guides et les récits de voyage de la fin du 18ème siècle du point de vue artistique, car conforme aux canons de l’esthétique du moment [3].

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« Elevation perspective de la nouvelle place du Palais de Rennes construite et reformée sur les desseins de Mr. Gabriel P.er Architecte du Roi, sous la direction des Srs Abeille, le Mousseux et Huguet Ingénieurs. La Véritable représentation de la fête qui s'est passée lors de l'Elevation et dédicace de la statue équestre du roi Louis XIV posée par le Sr Chevalier Entrepreneur, le 6 juillet 1726. Le Corps de Ville présent, et les 15 compagnies de Milices Bourgeoises sous les armes. Dessigné et dédié à son Altesse Serenissime Monseigneur Le COMTE DE TOULOUSE Prince du Sang, Amiral de France, Gouvernr. de Bretagne. Par son très humble et très Obéissant Serviteur Huguet ».

Collections du Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 949.1718, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo114294

Durant la Première République, malgré des intentions de préservation exprimées lors du Conseil départemental du 23 août 1792 [4], les administrateurs du district décident que la statue doit être fondue, comme l’exige la Loi du 14 août 1792 qui demande la destruction de toutes les statues et de tous les monuments en bronze représentant les Rois de France. C’est au début des années 1830 que la place prend ses limites actuelles suite au percement, en 1829, de la rue baptisée du nom de Victor Hugo en 1885 [5]. Bien que tout soit fait pour terminer et aménager la place dans le respect des plans de reconstruction du 18ème siècle, la population se plaint de ne pouvoir y circuler sans péril. : pavée et dépavée régulièrement, l’espace de la place reste difficile à fréquenter.

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La place du Palais de Justice dans les années 1860.

Félix Benoist (1818-1896) La Bretagne Contemporaine. Sites pittoresques, monuments, costumes, scènes de mœurs. Histoire, légendes, traditions et usages des cinq départements de cette province, Nantes et Paris, Henri Charpentier, 1865.

Collections du Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2016.0000.3250, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo188002

Un projet pour plaire aux Rennais

Au début du mois de juin 1881, des travaux sont entrepris à Rennes par la Générale des Eaux afin de doter la ville d’une distribution d’eau. Georges Echenoz (1841 - 1910) [6], inspecteur du service des eaux et chef d’exploitation à Nantes est chargé de mener les opérations. Un an plus tard, le 17 juillet 1882, Echenoz écrit à son Directeur Général : « J’ai l’honneur de vous faire connaître que l’inauguration du service des eaux de Rennes a eu lieu le 14 juillet. Cette cérémonie ayant été confondue avec les autres réjouissances données par la municipalité à l’occasion de la fête nationale, j’ai pensé qu’elle n’avait plus pour la Compagnie l’importance qu’elle aurait pu avoir si une journée spéciale lui avait été réservée. Aussi ne vous ai-je demandé aucun crédit pour notre participation à cette fête. J’ai fait comprendre au Maire que nous ne pouvions participer aux dépenses que si elle était absolument séparée de la fête du 14 juillet et nous permettait d’y inviter les maires des villes voisines. Cependant, j’ai consenti à établir sur la place de la mairie un bassin provisoire de vingt mètres de diamètre au milieu duquel une gerbe exécutée dans notre atelier de Nantes lance l’eau en plus grande abondance que celle du Palais Royal. Huit grenouilles en fontes sont placées sur le pourtour du bassin et jettent l’eau vers le centre. Cette fontaine a produit le meilleur effet. J’ai fait installer également la fontaine de la Motte qui depuis trente ans attendait l’eau et placer un jet d’eau au centre de la promenade. Ces dispositions ont été très agréables à la municipalité et à la population et nous avons eu un succès complet. Grâce à notre activité et au concours de nos équipes de Nantes, les eaux de la Loisance ont pu arriver au réservoir le 14 juillet. Quant à nous, ces travaux provisoires nous rapporteront six à sept francs par mètre soit pour trois mille mètre dix huit à vingt mille francs ! » 

Lors de la délibération du Conseil Municipal du 15 novembre 1882 [8], il est constaté que « la gerbe existe toujours, mais le gazon et les fleurs ont disparu, la vasque elle même s’en va par morceaux ». Il est donc décidé qu’ « en attendant que les finances permettent d’élever des fontaines monumentales, le jet d’eau, très en faveur auprès de la population, (quand par hasard il ne pleut pas) pourrait être transporté avec avantage sur la place du palais […] nulle circulation de voitures ne vient faire obstacle à ce projet et la nudité du centre en serait agréablement atténué»[9].

Un semblant d’aménagement et une erreur de diamètre

En juin 1883, la commission des travaux publics est chargée de l’examen des travaux en cours d’exécution sur la place du Palais[10]. En effet, au lieu d’accueillir « un bassin provisoire entouré d’une couronne de gazon de 2m50 de largeur destinée à racheter la pente du sol […] le diamètre a été porté à 25 mètres, il en est résulté que la bordure s’est trouvée enterrée dans la partie nord et que la ville a été conduite à racheter à défaut en sacrifiant complètement la place. L’effet produit est déplorable, la dépense sera au moins quadruple de celle qui a été voté »[11]. Il est alors demandé de « revenir sur ce projet tel qu’il a été esté ou en tout cas de ne pas laisser continuer les travaux sans qu’un projet d’ensemble ait été fourni »[12], mais la construction du bassin est déjà presque achevée.

Durant le conseil municipal du 21 juin 1883, il est constaté « que ce projet offrait quelques difficultés ayant pour cause la déclivité du sol et l’harmonie générale de la place. Aussi pour M. l’architecte [[13]] l’effet produit est il déplorable et la place complètement sacrifiée »[14]. Plusieurs membres du conseil estiment que les « vives critiques des hommes de l’art eussent été plus à leur place avant l’exécution du projet »[15] et ils expriment « le regret qu’elle n’ait pas été faite conformément au projet de M l’architecte de la ville [[16]] qui a été approuvé par le conseil municipal »[17]. Pourtant « une grande partie de la population se félicite de ce changement s’il peut avoir pour résultat d’empêcher que les abords du bassin ne soient continuellement boueux comme ils l’étaient près du bassin de la place de la Mairie »[18]. Il est donc décidé « de conserver le bassin tel qu’il est et de faire étudier par M. l’architecte de la ville un plan de décoration général et de la place du palais »[19].

Le bassin de la place du Palais

Si les délibérations du conseil municipal laissent penser que le bassin de la place du Palais n’est un problème que pour les architectes et les finances de la ville, la presse locale relaie l’insatisfaction de certains Rennais. Le 20 juin 1883, un article du Journal de Rennes souligne que « l’affreux bassin ouvert au centre de la place du Palais produit l’effet le plus disgracieux. Les proportions ne sont pas en harmonie avec celles de cette belle place qui sera bientôt transformée en marécage par l’effet du jet d’eau qu’on veut y installer. On sera, sans doute, obligé de le faire disparaître comme le bassin qu’on avait installé devant l’Hôtel de Ville. On a fait une dépense assez considérable en pure perte et l’on n’a réussi qu’à défigurer la plus belle place de Rennes ». Les pires railleries sont publiées dans l’hebdomadaire humoristique La Lune Bretonne. Déjà dans le numéro du 27 mai 1883, ses auteurs se moquent de la taille que prend l’ouvrage et racontent qu’« on parle sérieusement de faire des régates dans l’immense bassin qui va décorer la place du Palais ». Le 3 juin, ils évoquent les premiers désagréments : « Le magnifique bassin –sans flot – de la place du Palais est immergé au milieu d’une foule enthousiaste. On écrit de Paris pour obtenir l’autorisation d’y établir des bains à 4 sous. La Société des Régates s’y oppose. Le soir, dix-neuf personnes n’ayant pas été informées, croient toujours traverser la place et prennent des bains complets. Des rats eux-mêmes s’y trompent, et on enlève un tombereau de cadavres de ces rongeurs. Un seul y reste… Ce qu’il s’y bassine, dans ce bassin ! » En juillet, le bassin devenu un objet de curiosité, les lecteurs de La Lune peuvent lire une fausse offre d’emploi de « concierge pour répondre aux visiteurs du bassin de la place du Palais. Bons appointements. La loge est dans le sous-sol. Pas de cordon à tirer »[20]. Le 15 juillet, ce n’est plus seulement le diamètre inesthétique du bassin qui suscite l’ironie mais l’impressionnant jet d’eau central : « Quel spectacle ! quel spectacle. Zuzer-en. La place du Palais est transformée en lac ; nous voyons se diriger vers le Temple de la Justice les avocats parés de bottes à l’écuyère, les simples magistrats entassés sur des radeaux garnis de balances en guise de voiles, les inamovibles juchés sur le dos des huissiers. (Ceux-ci, en effet, adorent et le frais et les frais !) Et tout cela grâce au jet d’eau phénoménal qui projette ses gerbes au travers les larges fenêtres du monument et fait déguerpir de la salle des Pas-Perdus les pigeons sans gêne qui depuis quelque temps y ont élu domicile au grand désespoir du concierge qui, armé d’une perche interminable, leur fait tous les jours la chasse. Le tableau était navrant ; tout le monde pleurait sur la place et aux environs […] Une heure plus tard, les larmes aidant, la place était ravinée […] On assure au dernier moment qu’une commande d’échasse a été faite à un tourneur de la rue de Nantes par toute la magistrature réunie »[21].

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Rennes le Palais de Justice, photographie de Victor Duval (1857- ?), 2 juin 1896.

Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2017.0000.4877, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo291440 ; numéro d'inventaire : 2017.0000.4878, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo291441

« Rien n’est plus durable que le provisoire »[22]

Au début du 20ème siècle, l’absence de projet d’aménagement et de décoration concret laisse en place le bassin.

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Mais la fontaine fait l’objet de nombreuses plaintes de la part des commerçants qui voient leurs boutiques inondées par les eaux du jet lors d’épisodes venteux et les pétitions de riverains se multiplient afin de dénoncer la saleté du bassin[23]. Pour pallier aux inconvénients du jet « on prit soin de ne faire jouer les eaux que très rarement »[24].

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En 1926, au moment où le Plan d’Aménagement, d’Embellissement et d’Extension (PAEE) approuvé en 1920 doit être appliqué, la question de l’embellissement de la place du Palais devient récurent. Les articles des journaux des années 1882-1883 sont exhumés des collections de la ville pour prouver que la « mare » était déjà frappée d’anathème dès sa création[25]. Les journalistes du quotidien Ouest-Éclair s’évertuent à publier des conversations de « vieux Rennais » comme cette longue colonne du 1er septembre 1926 transcrivant discours et lettre où seule la voix du changement est entendue :

« Je ne suis nullement suggestionné par l’avis des autres, et il y a belle lurette que votre bassine me porte sur les nerfs. La première fois que je l’ai vue – c’était avant la guerre – je me suis écrié in pesto : « Quelle horreur ! ». – Depuis, mes sentiments n’ont pas changé. Chaque fois que j’aborde la place du Palais de Justice – ce qui m’arrive à peu près quatre fois par jour – je me sens envahi d’un spleen insurmontable au spectacle de cette immense pièce d’eau, aux dimensions indiscrètes et disproportionnées avec celles de la place qu’elle encombre ! Je la trouve gênante pour la circulation et je n’ai encore pu me résoudre à penser qu’elle ajoutât quoique ce soit d’heureux à l’esthétique de la place. Si encore elle s’emplissait d’une eau claire et limpide : le regard, par ces temps de canicule, la contemplerait avec une certaine… complaisance ! Mais est-ce bien de l’eau, ce liquide noirâtre, aux reflets bitumeux, pollué de poussières, semé de débris, émaillé de vieux papiers… tous accessoires qui donnent par moments à cette lamentable bassine l’aspect d’un dépotoir !

….

Ce qu’on mettra à la place ? Oh ! vous savez, en matière de travaux publics je suis incompétent et je me garderai bien de proposer un projet personnel. Il me semble cependant qu’un peu de verdure, agrémentée de quelques fleurs corrigerait d’un peu de grâce, l’austérité de la pierre nue.

….

Un blasphème ?... le noble granit ?... Dame ! il y a des gens d’élite qui savent rendre au granit l’hommage dû à sa noblesse !... Moi, je suis du peuple et j’ai sans doute des goûts canailles… Que les gens d’élite daignent pardonner le gazon et fleurs à l’humble Philistin que je suis.

[…]

Et si l’on en faisait un étang aux nymphéas ?

La « bassine » de la place du Palais a ses partisans. Bien ? Ne chagrinons pas ces braves gens. Je sais un moyen de tout concilier. Peut-être ne vaut-il pas grand’chose, peut-être trouvera-ton que c’est idiot ? Allons-y quand mêmes !

Eh bien, je propose de transformer la bassine, demeurant le centre d’un jardin français très simple de forme, en bassin aux plantes flottantes. Vous savez qu’il existe toute une variété de nymphéas, nénuphars ou lis d’eau, dont quelques-unes sont splendides par le développement des fleurs et par la somptuosité des tons, ceux-ci offrant les plus sauves dégradés du blanc au rose, du saumon, du jaune à l’orange, au safran vif, du rouge au carmin, à l’amarante, à l’écarlate. C’est merveille à voir, dans certains jardins de Paris ou de province, ces grandes corolles aux teintes délicates, ces longs pétales aux coloris éclatants, tantôt largement épanouis, tantôt pudiquement refermés, suivant l’heure ou la température, se mirer dans l’eau lumineuse comme autant de bouquets féériques. Je lis dans un journal de Lyon que le parc de la Tête d’Or contient une collection de nymphéas qu’on vient admirer de très loin. »

Pour l’embellissement de la ville

Durant tout l’été 1932, L’Ouest-Éclair reprend sa campagne de presse pour l’embellissement de la ville et pour changer l’aspect de la place du Palais.

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Ouest-Éclair, 9 juillet 1932.

En 1934, le Maire, Jean Lemaistre (1862-1951), décide d’engager des travaux. Lors du conseil municipal du 12 novembre 1934, il explique que « depuis des années la question de l’aménagement de la place du Palais se trouve périodiquement posée. Notre presse locale en a plusieurs fois parlé ces temps derniers [[26]] et le grand nombre en même temps que la diversité des opinions publiées par les journaux, montre à la fois l’intérêt que nos concitoyens attachent à cette question et la difficulté du problème ainsi soumis à leur sagacité. Le Conseil municipal qui – voulant faire de Rennes une des belles villes de province – a travaillé d’une façon si persévérante à l’embellissement de la Cité, a, lui aussi, plusieurs fois songé à entreprendre cet aménagement de la Place du Palais. Mais, obligé de choisir, entre les multiples travaux, il a dû se préoccuper de réaliser d’bord ce qui paraissait urgent. C’est ainsi que, durant ces dernières années, un effort extrêmement important a été fait pour l’amélioration générale de la voirie : presque toutes les rues ont été pavées ou goudronnées ; des voies nouvelles ont été ouvertes ; des espaces libres ont été réservés ; un éclairage électrique installé sur toutes les voies publiques et jusqu’à la limite de l’octroi, en ce moment s’achève enfin, le nouveau réseau de distribution d’eau. Mais, ayant ainsi réalisé cet ensemble, à la vérité considérable, de travaux utilitaires, il m’est apparu que nous pouvions maintenant songer à l’agréable, et au beau, qui d’ailleurs est utile encore. J’ai donc prié M. Le Moine, architecte de la Ville, d’étudier un projet d’aménagement de la place du Palais »[27].

Afin de « pleinement mettre en valeur le Palais de Justice » et compléter « heureusement, dans le style de l’époque, la parfaite harmonie de la place », Lemoine conçoit un dessin largement inspiré de la vue perspective de Jean-François Huguet. Dans son rapport, il écrit : « si on examine les conceptions et réalisations d’édifices et places du XVIIIe siècle, on constate que cette époque est caractérisée, non seulement par l’élégance de ses monuments, mais encore par le bel aménagement des jardins, places et cours. Nous sommes au moment où, après Le Nôtre, on ne concevait pas un grand espace sans y avoir un tracé de parterres « à la Française ». Nous pouvons donc considérer, et l’histoire de Rennes nous l’apprend, que c’est une question de crédits qui a empêché de réaliser au centre de la place un ensemble de jardins destinées à la rendre plus attrayante et à créer au devant du Palais le décor qu’il mérite. Le projet que nous présentons a pour but de remédier à cette lacune. Il a été établi avec le souci d’exécuter un ensemble qui soit bien dans l’esprit de l’époque. À cette fin, tous les éléments entrant dans la composition ont été puisés dans les documents du XVIIIe siècle, aussi bien en ce qui concerne lesbalustrades, amortissements, perrons, que par les parterres de broderie figurés au plan. Le centre de la place serait mis de niveau en partant du point bas. Cette opération a pour but de dégager la partie inférieure du Palais dont la vue est actuellement coupée par la ligne de la place et du bassin. Elle a, d’autre part, l’avantage de nous donner la possibilité de créer un vaste perron, qui rattrape le niveau de la partie supérieure de la place. Ce perron monumental sera d’un très heureux effet devant le Palais. Au pourtour, des balustrades sont prévues avec mur de soutènement. Ces balustrades seront en pierre blanche, la partie en soubassement est prévue en granit. La vue perspective que nous avons établie permet de se rendre compte des dispositions adoptées. Les jardins sont prévues avec emploi de buis taillé, lierres, gazons et fleurs saisonnières, leur tracé est également figuré au plan »[28].

La nouvelle image de la place du Palais

Le 13 novembre 1934, un article de L’Ouest-Éclair titre « Le plus beau Rennes. L’austère place du Palais va devenir le joyau de notre ville. Le conseil Municipal adopte un magnifique projet de transformation ». Le journaliste ne manque de clamer qu’« il y a de cela plusieurs années, l’Ouest-Éclair attachait le grelot : Quand transformera-t-on la place du Palais ? Quand nous débarrassera-t-on de l’infâme bassine qui déshonore la plus belle place de Rennes ? Quand aurons-nous en ce lieu, d’élégants jardins à la française ? etc… » disions-nous en substance à l’époque en demandant à nos lecteurs de nous communiquer, à cet égard, toutes suggestions utiles ? Depuis, nous n’avons pas manqué de remettre la question sur le tapis. Marotte ? Non point. Et d’ailleurs nous ne prétendions pas avoir eu, seuls, cette idée. De nombreux Rennais pensaient comme nous, que la place du Palais faisait triste et que le splendide édifice œuvre de l’illustre architecte Salomon de Brosse n’était pas mis en valeur. Tout arrive, même ce qu’on n’ose pas attendre ». Le corps de texte est précédé par la vue perspective de Lemoine légendé « ce que sera bientôt la place du Palais ». Ce dessin est vite utilisé par Alexandre Lamiré pour éditer une carte-postale. Comme pour Mary-Rousselière, qui avait édité des cartes pour montrer le projet d’achèvement du Palais de Commerce en 1911[29], l’impression de celle de la place du Palais par Lamiré a probablement été autorisée par la municipalité qui a émis l’espoir que le Syndicat d’Initiative fasse la propagande nécessaire pour que les touristes ne manquent pas de venir nombreux admirer « cette merveille qu’on nous enviera »[30].

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Ouest-Éclair, 13 novembre 1934.

Entre les mois de janvier et septembre 1935, L’Ouest-Éclair cumule les articles sur les travaux de la place du Palais créant une suite d’images racontant la disparition du bassin et les transformations de la place étape par étape.

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Ouest-Éclair, 25 janvier 1935.

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Ouest-Éclair, 13 février 1935.

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La place du Palais pendant les travaux de démolition du bassin, 5 février 1935.

Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 2017.0000.488, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo290517

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Ouest-Éclair, 28 février 1935.

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Ouest-Éclair, 15 mars 1935.

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Ouest-Éclair, 14 mai 1935.

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Ouest-Éclair, 20 juillet 1935.

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Ouest-Éclair, 8 septembre 1935.

En septembre, outre les journalistes locaux, nombre de Rennais et de photographes viennent immortaliser la place enfin aménagée. Le 18 octobre 1935, les membres de la Société photographique de Rennes débutent leur excursion place du Palais[Ouest-Éclair, 13 octobre 1935]. Une photographie prise ce jour-là, collectionnée par Émile Richier (1869 - 1954)[32], est aujourd’hui conservée au Musée de Bretagne.

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La nouvelle place du Palais.

Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 956.0002.756, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo290527

Dès la fin des travaux, nombre d’éditeurs de cartes-postales, locaux et nationaux, sont obligés d’imprimer de nouvelles cartes de la place du Palais. 

Entre 1940 et 1950, si certains angles de prise de vue font penser aux cartes-postales du début du siècle, l'illustration de la plupart des nouvelles cartes met avant tout en valeur le Palais de Justice avec une perspective qui rappelle celle que Lemoine avait utilisée dans son dessin. 

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Harmonie 18ème VERSUS Art 19ème

Quant le 12 novembre 1934, Lemaistre évoque la parfaite harmonie de la place, il ajoute que « l’arrêt du Conseil du Roi du 29 avril 1725 avait édicté les mesures permettant de la conserver. Elle a été, depuis, quelque peu détruite par des initiatives particulières ». Il forme « donc le vœu que les propriétaires riverains, intéressés plus que tous à la beauté de cette place, veuillent bien, quand on le leur demandera, faire le petit effort nécessaire pour rétablir leurs immeubles dans l’état qu’ils devraient avoir »[33]. Cette volonté de mettre en valeur l’architecture de la place et plus particulièrement la vue sur le palais de Justice[34], va vite s’imposer et amène le classement au titre des Monuments Historiques du sol de la place, ainsi que des immeubles situés 1 rue Salomon-de-Brosse et 1 rue Hoche le 29 octobre 1942, cinq mois avant la mise en vigueur de la loi du 25 février 1943 qui institue le système juridique dit « des abords » qui crée un « champ de visibilité » de 500 mètres maximum, entourant les monuments historiques, à l’intérieur duquel aucune construction nouvelle, aucune transformation ou modification d’immeuble, ne peut avoir lieu sans autorisation.

Ces classements n’empêchent pas la destruction à coup de marteaux entre juillet et décembre 1953[35] des quatre statues des jurisconsultes Bertrand d’Argentré (1519-1590), Louis la Chalotais (1701-1785), Charles Toullier (1752-1835) et Pierre Gerbier (1725-1788) qui avaient été inaugurées en 1843 devant la façade du palais[36]

En 1838, l’architecte Charles Millardet (1800-1847), chargé de transformer la façade du palais de justice, avait proposé l’adjonction de ces quatre statues surélevées par une large terrasse et appliquées contre la façade du bâtiment. Le projet avait été approuvé par le préfet Charles Hubert Henry (1787-1860)[37] qui en obtient, avec l’aide du premier président du tribunal, Gaillard de Kerbertin (1789-1845), la commande auprès de l’État. En 1852, l’architecte Charles Langlois (1811-1896) fait enlever la grille et la remplace par une autre plus basse. Il crée un perron et fait déplacer les statues plus près de l’entrée principale du bâtiment. Dès cette époque, les statues sont dégradées et recouvertes d’une épaisse couche de lichens noirâtre. Un nouveau projet d’aménagement conduit en 1866 au changement des piédestaux et au déplacement des statues.

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Rennes Palais de Justice, dessin d’Auguste-Victor Deroy (1832-1906), Paris, éditions E. Morier, imprimerie Lemercier, 1966.

Musée de Bretagne, numéro d'inventaire : 956.0002.148, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo127063

Statues

Chalotais

Argentré

Toullier

Gerbier

N.B.: erreur de légende entre La Chalotais et d'Argentré.

En 1834, leur absence dans le dessin du projet de Lemoine témoigne du peu d’intérêt porté à l’art du 19ème siècle.

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Lors de la séance du 14 novembre 1961 de la Société d’Archéologie d’Ille-et-Vilaine, Hippolyte Corbes (1898-2001) explique : « Je n’ai pas cherché à savoir à qui incombe la responsabilité de la suppression des statues. […] j’ai le droit, en me plaçant aux seuls points de vue de l’art et de l’histoire, d’en exprimer des regrets, et de pousser un cri d’alarme : c’est en effet, toute une partie de notre patrimoine artistique qui est actuellement en péril, si de pareils errements doivent se perpétuer. Malheureusement les édifices et monuments de la période allant de la Révolution à 1930 environ sont non seulement dépourvus le plus souvent de toute protection, mais systématiquement méprisés, négligés, parfois même détruits, victimes d’un véritable parti-pris de dénigrement. On allègue que cet art est « académique », « officiel », et ne correspond plus au goût d’aujourd’hui ; cette dernière assertion est exacte si l’on veut parler d’un certain goût officiel d’aujourd’hui, celui de quelques critiques d’art haut placés et bien en cours […] Au nom des nouveaux dogmes artistiques, on relègue, sauf quelques exceptions, les œuvres d’art du siècle dernier ou du début du nôtre dans les réserves des musées, comptant sur le temps et l’humidité pour amener leur mort lente. […] il existe tout un patrimoine artistique qu’il serait inadmissible de laisser détruire sous prétexte qu’il ne répond pas aux canons du goût officiel d’aujourd’hui, qui ne sera pas forcément celui de demain et est même loin d’être celui de tous les amateurs d’art d’aujourd’hui et de tous les critiques éclairés »[38].

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[1] Actuelle place Vendôme, 1699.

[2] Chmura (S.), « Images et représentations de la ville de Rennes DESCRIPTIONS, PLANS ET CARTES. Rennes au 18ème siècle: Calamité urbaine et mise en valeur de la ville », in Images, représentations et patrimoine de Rennes, mars 2018, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr

[3] Chmura (S.), «Images et représentations de la ville de Rennes DESCRIPTIONS, PLANS ET CARTES. Les guides de voyage avant 1800 », Images, représentations et patrimoine de Rennes, juin 2018, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr

[4] AD35, 2L84a Délibérations de l’Assemblée générale, 1er registre (1er juillet 1790-13 ventôse an II)

[5] Archives de Rennes : 1O184.

[6] Georges César Adolphe Echenoz (Besançon, 30 juillet 1841 - Nantes, 18 avril 1910)

[7] Cité dans Franck (L.), Eau à tous les étages. L’aventure de l’eau à domicile à travers l’histoire de la Compagnie Générale des Eaux, Paris, autoédition, Imprimerie du Lion, 1999, p. 260.

[8] Archives de Rennes : 1D60 Délibération du 15 novembre 1882.

[9] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 9 juin 1883.

[10] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 9 juin 1883.

[11] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 9 juin 1883.

[12] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 9 juin 1883.

[13] Jean-Marie Laloy (Fougères, 29 novembre 1851 – Rennes, 2 janvier 1927), architecte du département d’Ille-et-Vilaine

[14] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 21 juin 1883.

[15] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 21 juin 1883.

[16] Jean-Baptiste Martenot (Saint-Seine-l'Abbaye, 26 juillet 1828 – Rennes, 30 mars 1906)

[17] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 21 juin 1883.

[18] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 21 juin 1883.

[19] Archives de Rennes : 1D60 délibération du 21 juin 1883.

[20] La Lune Bretonne, 1er juillet 1883.

[21] La Lune Bretonne, 8 juillet 1883.

[22] Ouest-Éclair, 26 août 1926.

[23] Archives de Rennes : 1O192.

[24] Ouest-Éclair, 26 août 1926.

[25] Ouest-Éclair, 26 août 1926.

[26] « Pour l’embellissement de notre ville. Il faut changer l’aspect de la place du Palais. Mettez-y des fleurs et de la verdure », Ouest-Éclair, 9 juillet 1932. « Pour l’embellissement de la ville. Faut-il niveler la place du Palais ? », Ouest-Éclair, 27 juillet 1932. « Vers le plus beau Rennes. La place du Palais sera-t-elle transformée ? », in Ouest-Éclair, 20 octobre 1934.

[27] Archives de Rennes : 1D169 Délibération du conseil municipal, 12 novembre 1934.

[28] Archives de Rennes : 1D169 Délibération du conseil municipal, 12 novembre 1934.

[29] Chmura (S.), « Histoire d’une carte-postale : Le Palais du Commerce à Rennes – 1911 », cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs,février 2019. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr

[30] Ouest-Éclair, 13 novembre 1934 et Archives de Rennes : 1D169 Délibération du conseil municipal, 12 novembre 1934.

[31] Ouest-Éclair, 13 octobre 1935.

[32] Chmura (S.), « Iconologie de la collection Richier conservée au Musée de Bretagne à Rennes », Images, représentations et patrimoine de Rennes, décembre 2018, http://patrimoine2rennes.monsite-orange.fr

[33] Archives de Rennes : 1D169 Délibération du conseil municipal, 12 novembre 1934.

[34] Classé au titre des Monuments Historiques depuis le 26 décembre 1883.

[35] Archives Municipales de Rennes : 122W169. « Les statues du Parlement ont été brisées à coups de masse ! Un monstrueux acte de vandalisme », in Ouest-France, 23 septembre 1997.

[36] « Devant le Palais se dressent quatre statues. Celle placée à l’Est représente Toullier assis. Ce grand jurisconsulte fut l’une des gloires de notre école de droit. Sa statue est de Gourdel, de Châteaugiron, qui avait obtenu à Paris le grand prix de l’École des Beaux-Arts. À l’Ouest c’est le Sénéchal d’Argentré, célèbre historien et l’un des premiers commentateurs de la coutume de Bretagne. Cette œuvre est due au ciseau du sculpteur Lanno, un Rennais, qui, en 1824, obtint le grand prix de Rome. La statue debout, à l’est, représente Gerbier, d’abord avocat au Parlement de Bretagne et qui, plus tard, conquit à Paris le surnom de l’Aigle du barreau. Ce fut à l’occasion d’un procès célébre dans lequel l’abbé de Clairveaux fut condamné à payer 120 000 livres de dommages-intérêts à une veuve dont le mari avait été séquestré arbitrairement. Cette statue est de Molchnet dont les débuts à Nantes eurent un très grand succès. Enfin la quatrième statue représente La Chalotais faisant pendant à Gerbier. L’illustre procureur général, ne pouvait être oublié dans la décoration du palais de l’ancien Parlement dont il avait été l’une des gloires. Sa statue est l’œuvre de Suc, un artiste Nantais », Orain (A.), Au pays de Rennes, Rennes, Hyacinthe Caillère, 1892, p. 17-18.

[37] Archives Nationales de France : F/1bl/155-F/1bl/180 Henry, Charles Hubert.

[38] Séance du 14 novembre 1961, in BMSAIV, 1962, p. XXVII.