Histoire d’une carte-postale :

Guide souvenir de Rennes - 1910

En 1910, le libraire Edmond Mary-Rousselière[1] est le dépositaire exclusif dans Rennes d’une carte-postale illustrée par un plan de la ville avec ses monuments en élévation, le tout dessiné à la main par Léon-Paul Lefranc (1844-1925)[2]. Au prime abord simple souvenir touristique, cette carte-postale avait, en vérité, été créée dans un but éducatif et, surtout, patriotique.

plan guide

Pour citer cet article :

Chmura Sophie, « Histoire d’une carte-postale : Guide souvenir de Rennes - 1910 », cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 20 juillet 2019. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le

Instruire en s’amusant et patriotisme

En juin 1921, lors du 85ème congrès de l’Association normande à Vire, Léon-Paul Lefranc, professeur honoraire au collège de Domfront, explique dans un discours empreint de patriotisme où il critique les destructions de la Première Guerre Mondiale comment, depuis plusieurs années, il tente de fixer par le dessin la physionomie des principales villes de France, obéissant à ce qu’il définit comme « une impulsion d’instinctif attachement » aux monuments. Il considère le dessin comme le meilleur moyen pour vulgariser par l’illustration les richesses architecturales françaises. Il clame : « La petite Patrie ! Ce n'est pas un vain mot ! De nos jours, il prend la signification la plus étendue, et ce sont les destructions criminelles de nos sauvages ennemis qui la lui donnent. Dans nos malheureux départements dévastés, combien de villes, de villages, qui n'aient à pleurer avec nous la disparition lamentable d'un chef-d’œuvre d'architecture, d'un monument baigné d'histoire, de quelque ensemble de construction harmonieuse ou pittoresque ! Ces reliques sont vouées désormais, pour certain nombre de nous, à l'anéantissement de l'oubli. Qui sait cependant s'il ne s'est pas toujours rencontré quelqu'un doué de la pénétration assez vive de leur destin pour en sauver les traits et leur assurer un durable souvenir ? O puissance du dessin, magie impérissable du crayon ou du pinceau qui fait revivre tant d'êtres adorés, tant de choses aimées inéluctablement soumis à l'éternelle loi de l'éternel changement et à l'étreinte finale du néant ! Aussi bien, serait-il désirable, que, partout, à l'heure où la funèbre pioche du démolisseur est appelée à faire son œuvre à rencontre d'un édifice ou de quelque coin de rue, ne semble-t-il pas souhaitable que des édiles amoureux d'un passé sur le point de disparaître en fixent pieusement la physionomie et déposent dans leurs archives en y joignant une notice descriptive, le vénérable dessin de ce qui fut contemplé, peut-être, avec nonchalance ou admiré avec ferveur par des générations de leurs ancêtres »[3].

Dans les années 1880, Lefranc, désireux de « faire œuvre de judicieux éducateur et de profond patriote » en développant chez ses élèves « l’amour de leur clocher, de cette petite patrie constituée par la région où ils sont nés » illustre les couvertures de leurs cahiers scolaires avec la reproduction de monuments locaux. Les projets de Lefranc visent à entretenir le sentiment national grâce à l’apprentissage de l’histoire et de la géographie. Il s’agissait alors, comme pour beaucoup d’autres enseignants des débuts de la IIIème République, de proposer aux élèves un récit et des paysages dans lesquels ils pouvaient se reconnaître afin d’instiller une volonté revancharde après la défaite de 1870-1871. En France et en Allemagne, au lendemain de la guerre franco-allemande, l’éducation au patriotisme a pour mission de créer la cohésion nationale, tout en fondant la légitimité d’un régime nouveau, la République dans un cas, la monarchie impériale dans l’autre.

Albums souvenirs

En 1885, Lefranc commence à publier dans cet esprit plusieurs albums « souvenirs de voyage » pour « instruire en amusant » sous la devise « Labor omnia vincit improbus »/ « Un travail acharné vient à bout de tout », tiré d’un poème de Virgile qui vante le retour à la terre et les paysages de l’Italie après des dizaines d’années de guerres civiles[4].

Album Rance-1

Collection particulière

Un exemplaire est consultable en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53151780b

Dans l’Inventaire du fonds français après 1800 du département des estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale, Léon-Paul Lefranc est présenté comme un « dessinateur lithographe, qui a dessiné et édité, dans les dernières années du XIXe siècle, un certain nombre de petits albums dépliants destinés à servir aux touristes de « souvenirs de vacances ». Ce sont des lithographies médiocres et vernies […] Détail curieux, L. P. Lefranc, professeur de collège, d’abord à Domfront, puis à Eu, qui se reconnaît lui-même médiocre lithographe, publie sur la couverture de chacun de ses petits albums une déclaration patriotique : il affirme qu’il lutte ainsi contre l’envahissement en France de publications allemandes »[5]. En effet, Lefranc commente qu’après 1870, « les Allemands, un traité favorable en poche, commencèrent à nous opprimer de leur activité industrielle. Leur lithographie, notamment, avait pris une extension considérable et s'enrichissait à chaque instant de nouveaux procédés. Nos librairies furent alors envahies par ces albums dont l'attrait résidait dans un aspect de photographie. C'était une imitation, c'était aussi un monopole, car rien de semblable d'édité en France. Devant ce succès, qui n'était pas de nature à flatter notre amour-propre - national, une inspiration patriotique me mit sur la voie de pénétrer les procédés mis en œuvre outre-Rhin. N'était-ce pas par la superposition rigoureuse de dessins de différentes teintes, dûment choisies, que s'établissait la supériorité de nos ennemis d'hier et du lendemain. Et me voilà, simple professeur de collège, assez téméraire pour me poser en concurrent des puissantes maisons de Francfort-sur-le-Mein et d'ailleurs »[6]. Cette explication se retrouve à la fin de tous ses albums dans un avertissement au lecteur où il stipule que son « ouvrage est français. C’est son meilleur titre à la bienveillance de mes compatriotes. Modeste professeur de Collège, faiblement initié aux principes de la lithographie, je ne saurais trop réclamer l’indulgence du public pour mon travail. Mais au défaut du fini artistique, je crois pouvoir opposer avantageusement la double pensée qui me l’a inspiré : Développer dans l’esprit et le cœur de tous la connaissance et l’amour du pays, et lutter contre la concurrence allemande. En effet, depuis quelques années, la Prusse nous inonde de ses produits, et les albums qui foisonnent dans nos villes et sur nos plages de ses lithographies. Nos portes sauraient-elles rester constamment ouvertes à cette industrie étrangère ? J’ai tout sacrifié aujourd’hui pour m’opposer à cette spoliation. Puisse ce travail être de quelque utilité et remplir le but que je me suis proposé »[7].

Dos

Son premier album a pour thème le Mont Saint-Michel, ceux qui suivent immédiatement concernent la Normandie. Lefranc affirme que ses dessins « sont dûs à de laborieux voyages, souvent entrepris à pied ».

MStMichel

Mont1-1

Collection particulière

Un exemplaire est consultable en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b531517503

À partir de 1891, il commence à parcourir la Bretagne.

35 1-1

Rennes 2

Collection particulière

Un exemplaire est consultable en ligne sur Gallica : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b531517236

carte française

Collection particulière

Carte-postale de Saint-Malo par Lefranc

Ses albums de Paris et de Versailles semblent dater de 1895. Les dépliants touristiques imprimés par « Jacobi & Zobel » de Dresde[8] importés par la maison « Eugène Lévy & frères, Paris »[9] font partie des albums dont Lefranc tente d’enrayer la vente.

Eugène Levy et frrères à Paris

Lévy

Lévy 2

Collection particulière 

Plans guides souvenirs

Dans les années 1890, sa production est concurrencée par la photographie[10], plus particulièrement par l’édition grâce à la phototypie d’albums souvenirs, puis de cartes-postales. Il publie alors un petit cours de géologie titré Genèse de la France, Notre France géologique sous la forme d’un album de cartes-postales qui a fait partie de la liste des livres scolaires de la ville de Paris. En 4ème de couverture, Lefranc exprime toujours avec verve son patriotisme : « c’est le village, le pays qui nous a vu naître, nous a nourri, nous a élevé, a protégé notre enfance. Le plus naturel des instincts est l’amour de la Patrie, notre commune mère. Quelle que soit son ingratitude, la dureté de son climat, le sol est toujours le centre où se fondent les familles diverses qui forment la société. Il faut en être éloigné pour sentir l’instinct qui nous y rattache […] Nulle nation n’a enfanté plus de prodiges d’inspiration, de dévouement, d’héroïsme, de vertu ! La France rayonne dans le monde entier par le cortège si imposant de ses grands hommes dans les sciences, les lettres et les arts, par ses constants exemples de grands sacrifices pour la justice et la liberté ! »[11].

Il décide par la suite de faire distribuer sous la forme de cartes-postales une nouvelle série de dessins du Mont-Saint-Michel dont une carte illustrée de la baie.

CP Mont StM

Détail cp StM

Il tourne en effet son activité vers l'illustration de plans de ville qu’il édite en les nommant « Guide-Souvenir ». Le « Guide Souvenir de la Baie du Mont St-Michel » lui sert de publicité pour annoncer qu’il est l’auteur des plans illustrés des « grandes et curieuses villes de France plus Metz et Strasbourg ».

Nantes

StMalo

Lorient

Brest

Chaque plan montre le tracé de la ville ou du territoire avec ses principaux monuments et bâtiments dessinés en élévation. Ses plans servent à la promotion touristique générale des villes. Leur élaboration, bien que simplifiée, est inspirée des plans instantanés pour se guider seul en ville, comme ceux gravés par Marie Hilaire Guesnu (Paris, 10 janvier 1802- 6 novembre 1886) dans les années 1860 pour Paris[12].

Rennes

Le Guide souvenir de Rennes présente l’ensemble des bâtiments qui se retrouvent dans les séries de cartes-postales publiées par la société parisienne « Lévy et ses fils, successeurs de J. Lévy et Cie » ou les éditeurs rennais Alfred Guillemot et Edmond Mary-Rousselière.

En 1914, Lefranc est un des lauréats de l’Association Normande pour ses travaux lors du Congrès de Domfront[13]. Sa campagne contre l’imagerie allemande dans les albums bon marché, puis dans les cartes postales se retrouve dans le discours de nombre de ses contemporains, comme le critique d’art Émile Strauss (Strasbourg, 24 décembre 1865- Paris, inhumé le 7 juin 1939), collectionneur de cartes postales qui, en 1898, a lancé la collection des « Maîtres de la carte postale » dans l’esprit des « Maîtres de l’affiche », afin d’aider à la promotion des cartes de fabrication française face à la concurrence étrangère, notamment allemande[14].





[1] Edmond Émile René Mary-Rousselière

Employé de commerce, papetier-libraire, éditeur, négociant

Né à Sillé-le-Guillaume le 20 février 1874, fils d’Émile Marie René Mary-Rousselière, pharmacien (Loué, 31 mars 1845 – ?) et Louise Clémentine Prévost, sans profession (Bonnétable, 18 janvier 1853 - ?, mariés au Mans le 23 novembre 1872.

Marié 1°) à Pruillé-l’Éguillé le 27 avril 1897 avec Ernestine Marie Anne Godefroy (Pruillé-l’Éguillé, 1er juillet 1873 – Rennes, 28 octobre 1898 ; 2°) au Mans le 1er août 1899 avec Marie Louise Guittet (Le Mans, 8 décembre 1873 – Talence, 13 décembre 1949).

Décédé avant 1949.

Entre 1894 et 1897, Mary-Rousselière exerce comme employé de commerce en librairie à Paris. En 1897, il reprend le fonds de la librairie papeterie 2 rue de Berlin à Rennes d’Aimée Anne Marie Gléron (Saint-Malo-du-Phily, 24 juillet 1837 –Rennes, 17 mars 1922) dite Veuve Perreaux. Elle avait succédé à son mari Achille Perreaux. Louis Charles Achille Perreaux (Saint-Ellier-les-Bois, 11 juillet 1838 - Rennes, 16 novembre 1893) avait reçu son brevet de libraire en 1865 en remplacement du Sieur Julien Jean Joseph Brizard, démissionnaire en sa faveur. En novembre 1873, il adjoint à sa librairie 4 rue de Berlin une imprimerie en lettres.

[2] Léon-Paul LEFRANC

Professeur, officier académique

Né à Vire le 29 février 1844, fils de Paul Lefranc ( ?-Vire, 3 janvier 1861) et de Rosalie Legorgeu (vers 1780- ?) mariés à Vire le 12 décembre 1835.

Marié 1°) à Vire le 14 avril 1867 avec Amicy Joséphine Robert (Vire, 24 décembre 1841-)), fille de Thomas Michel François Robert et Aimée Joséphine Vautier.

2°) à Vire le 7 novembre 1872 ave Augusta Zénaïde Deshayes (Landigou, 19 septembre 1845 -), fille d’Auguste François Deshayes et Jeanne Zoé Blondel ?

Décédé en 1925.

[3] Association normande, Annuaire des cinq départements de la Normandie, congrès de Vire (1921), Caen, 1922, p. 91-95.

[4] Virgile (trad. Édouard Sommer et Auguste Desportes), Géorgiques, livre 1, Librairie Hachette, 1853, 65 p.

[5][5] Bibliothèque Nationale de France département des estampes et de la photographie, Inventaire du fonds français après 1800, Paris, 1965, p. 308.

[6] Association normande, Annuaire des cinq départements de la Normandie, congrès de Vire (1921), Caen, 1922, p. 91-95.

[7] Ibid.

[8] En 1865, Joseph Moritz Zobel quitte Krotoschine, alors en Prusse, pour Dresde. Il intègre l’entreprise de cartonnage Jacobi, « Cartonnagenfabrik Jacobi », qui va vite devenir l’entreprise « Jacobi und Zobel ». En 1871, Zobel acquiert la nationalité saxonne. Cette même année l’entreprise déménage sur la Struvestrasse à Dresde. Zobel ferme le site en 1890 pour créer une usine sur Seidnitzer Strass nommée « Kunstanstalt für lithographie und Steindruck Moritz Zobel ». Elle employait 90 ouvriers, tailleurs, imprimeurs, lithographes etcommis de bureau. Ils étaient spécialisés dans la vente d’imprimés sous forme d’affiches, de dépliants.

[9] Eugène et Arthur Lévy étaient probablement originaires de Bavière. Arthur décède à 43 ans le 2 février 1908 au 4 rue de l’entrepôt à Paris.

[10] Bibliothèque Nationale de France département des estampes et de la photographie, Inventaire du fonds français après 1800, Paris, 1965, p. 308, et Association normande, Annuaire des cinq départements de la Normandie, congrès de Vire (1921), Caen, 1922, p. 91-95.

[11] [Album de 4 cartes postales]Lefranc (L.-P.), Notre France géologique, s.d., s.n. Bibliothèque nationale de France, département Société de Géographie, SG WC-738 https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b531517414/f1.item

[12]https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8494302n/f1.item.r=Plan%20simplifi%C3%A9%20pour%20se%20guider%20seul%20dans%20Paris

[13] Annuaire des cinq départements de la Normandie, 1915, p. 109.

[14] Chmura (S.), « Rennes en couleurs 1898-1899 », cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, février 2019, http://cartes-postales35.monsite-orange.fr Voir également La Critique, n°88, 20 Octobre 1898.