Histoire de cartes-postales

Les cartes-souvenir des éditions 

Carl Künzli Zurich – 1896-1899

Parfois appelées « Grüss Aus », les cartes-postales souvenir constituent pour certains cartophiles un thème de collection à part entière. Depuis 1873, la grande majorité des villes allemandes et alsaciennes ont eu leurs « Grüss Aus » qui se caractérisent par leur illustration composée de vues et de monuments spécifiques pour chaque cité. Près de cet ensemble, un espace blanc est réservé à la correspondance. Ces cartes sont toujours réalisées en chromolithographie. Si « Grüss Aus » se traduit par « Bonjour de », les cartes-postales composées pour la France sont plutôt connues comme des cartes « Souvenir de ». Même si certains cartophiles parlent de « Grüss françaises », il est plus correct de parler de cartes-souvenir. Entre 1896 et 1899, le Zurichois Carl Künzli édite un nombre important de ce type de cartes-postales pour la France.

Pour citer cet article :

Chmura Sophie, « Histoire de cartes-postales - Les cartes-souvenir des éditions Carl Künzli Zurich – 1896-1899 », cartes-postales de Rennes ou d'ailleurs, mis en ligne le 28 avril 2020. http://cartes-postales35.monsite-orange.fr, consulté le

Carl Künzli

En 1889, Karl Künzli dit Carl Künzli (Zurich, 31 décembre 1862 – 8 janvier 1925) fonde un commerce de papeterie en gros et détails à Zurich[1] avec l’aide financière de ses oncles Anton (1847-1919) et Josef Künzli (1851-1929). Entre 1895 et 1896, il fait imprimer des cartes postales par le lithographe Emil Pinkau (Thonberg, 10 janvier 1850 – Leipzig, 22 juillet 1922) à Liepzig qui avait fondé le 1er octobre 1873 l’entreprise « Lithographic Art Institute Emil Pinkau ». Pinkau, qui était spécialisé dans les vues photolithographiques, se considérait comme un des pionniers de la carte postale : ses en-têtes annoncent qu’il est spécialisé depuis 1879 dans les grandes éditions de cartes postales, d’ailleurs dans un article daté d’octobre 1918, il explique avoir fait imprimer le 15 juillet 1870 un paysage sur une carte postale[2].

En 1899, Carl Künzli vend son entreprise à ses oncles. Depuis 1879, les frères Anton et Joseph Künzli sont implantés comme marchand d’art à Zurich. Ils gèrent en parallèle des succursales à Paris, rue Hauteville, et à Turin, rue Lagrange. En 1882, ils sont connus comme des spécialistes de l’oléographie, procédé d'impression sur papier de toile, imitant la peinture à l'huile. En 1883, ils installent leur succursale parisienne 9bis rue des Petites-Écuries. En 1884, elle est déménagée 132 faubourg Saint-Denis. Les Frères Künzli sont alors répertoriés comme produisant des chromolithographies. Dès le début des années 1890, ils font produire leurs lithographies sous le nom de « Gerb. Künzli » ou « Künzli Frères » par l’imprimeur Müller & Trüb à Aarau. En 1897, ils achètent tous les assortiments de cartes postales faites à Aarau. Quand ils reprennent l’entreprise de leur neveu Carl, ils décident de sous-traiter le secteur des cartes postales et fondent le groupe « A.-G. Postkartenverlag Künzli », nom qu’ils traduisent par« Société Anonyme Cartes postales Edition Künzli Zurich ». En 1901 ils sont présentés comme éditeurs de beaux-arts 9 rue Taylor dans le 10ème arrondissement de Paris. Leur publicité précise qu’ils sont « éditeurs de beaux-arts même maison à Zurich (Suisse), Barcelone, Turin ; Héliogravures, photogravures, photographies, chromolithographie ordinaire et artistique, études de peintures, cartes postales illustrées »[3]. En 1902, l’Annuaire du commerce et de l’industrie photographique présente Kunzli Frères comme une maison d’édition « de cartes postales en noir et en couleur ; vues de tous pays et fantaisies »[4].

Carl en occupe le poste de directeur jusqu'en 1903, année où il devient le directeur général de la maison d’édition créée par son épouse, Bertha Tobler, et sa belle-sœur, Elisabeth Tobler. Cette entreprise prend le nom de « Carl Künzli-Tobler ». À sa mort, son fils Max Joseph (1890-1966) lui succède. La société reste inscrite au registre du commerce jusqu’en 1974 grâce à Raymond Künzli (1930-2012), fils de Max. Les archives de la société Carl Künzli-Tobler et Max Künzli, qui regroupent environ 9 000 photographies se trouvent dans la collection graphique et les archives photographiques de la Zentralbibliothek Zürich.

Quand leur neveu les quitte en 1903, les frères Künzli publient des cartes postales illustrées sous les noms de « Gebr. Kunzli », « Kunzli Frères », « Fratelli Kunzli » et « Kunzli Brothers ». De 1901 à 1906, ils dirigent également leur propre magasin de lithographie nommé « Kunsli AG Kunstanstalt am Unteren Mühlesteg ». En 1907, leur succursale française est déménagée 13 rue du Sentier à Paris. Leur publicité stipule qu’ils ont « le plus vaste et le plus bel assortiment en estampes, gravures de tous formats pour l’encadrement. Articles riches et rayon spécial pour la publicité »[6].

Caractéristiques des cartes-souvenirs C.K.Z.

En regardant de près les cartes-postales souvenir Künzli vendues en 1898 par le libraire Rennais Edmond Mary-Rousselière (1874- ?)[7], il est clair qu’elles ont été élaborées à partir des photographies du fond des frères Étienne (Paris, 3 décembre 1832 - 27 février 1918) et Louis (Paris, 20 janvier 1846- 30 juillet 1914) Neurdein[8]. Il en est de même pour un grand nombre de cartes-postales C. K. Z. (Carl Künzli Zurich). En 1870, les Neurdein se sont spécialisés dans les vues de villes et monuments. La plupart de leurs clichés ont été utilisés pour illustrer des cartes-postales et des albums souvenir.

KUNZLI 1w

Kunzli NDphot 2

KUNZLI 2w

Kunzli NDphot 1

Comme celles de Rennes, les cartes-postales de Nantes, Brest, Saint-Malo, Orléans ont également été obtenues à partir de documents de la maison Neurdein.

Nantes 1

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Brest 1

Brest

Saint-Malo 1900

Saint Malo 1

Musée de Bretagne, Saint-Malo, le quai Saint-Vincent, numéro d'inventaire : 998.0058.80.2, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo217431

album 998.58.80

1898 KUNZLI

Saint Malo 2bis

Sur la deuxième carte-postale de Saint-Malo, nous n’avons pas retrouvé d’exemplaire libre de droit de la photographie ayant servi de modèle au tombeau de Chateaubriand.

Un exemplaire de la photographie de la plage et du château est consultable dans un album souvenir publié par la maison Neurdein conservé au Musée de Bretagne (Permalien vers l’album http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo272876; photographie : numéro d'inventaire : 2017.0000.1949, permalien de la notice : http://www.collections.musee-bretagne.fr/ark:/83011/FLMjo225434).

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Orléans 2w

Orléans 22w

Les clichés qui ont été utilisés comme modèles pour les cartes-postales du Mont-saint-Michel ont été pris entre 1879 (année de la construction de la digue-route) et 1896, avant l’élévation de la flèche de la tour centrale de l’église abbatiale en 1897. C’est pourquoi les photographies des vues générales du Mont qui ont aidé à l’illustration des cartes Künzli n’ont pas servi à illustrer des cartes-postales : en effet, photographes et opérateurs des maisons d’édition ont fait de nouvelles campagnes photographiques suite à la transformation de l’aspect général du Mont avec sa flèche. Mais il est possible de retrouver les modèles sur des photos-cartes.

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Le cas du Mont-Saint-Michel est d’autant plus intéressant à étudier qu’il permet de constater que les photographies qui ont servi ne sont pas forcément de la maison Neurdein. En effet, la vue générale avec les pêcheurs a été publiée sous la forme de photo-carte par la société « Lévy et ses fils, successeurs de J. Lévy et Cie » sous la marque LL[9]. D’autre part, l’analyse confirme bien que Carl Künzli a bien commandé ces cartes-postales entre 1895 et 1896 et que les photographies ayant servi pour établir l’illustration datent pour leur grande majorité des années 1880.

Ainsi, sur une des cartes postales des Sables d’Olonne, les dessins du grand Casino et du remblai se basent sur des clichés qui datent forcément du début des années 1880, voire de la fin des années 1870. À titre de comparaison, il faut regarder des photos-cartes du Grand Hôtel du Casino du début des années 1880.

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Le cliché où apparaît le casino a été utilisé pour obtenir un des dessins des albums-souvenir des Sables d’Olonne édité par le libraire Édouard Émile Mayeux (Nantes, 24 janvier 1846 – Les Sables d’Olonne, 6 avril 1917) dans les années 1880.

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Robuchon dos

Photographie prise au début des années 1880 par Jules César Robuchon (Fontenay-le-Comte, 30 octobre 1840 – Poitiers, 14 février 1922), sa biographie dans Chmura (S.), « L’archéologie et les cartes-postales », https://cartes-postales35.monsite-orange.fr/page-5...




Il s’agit d’une des rares cartes C.K.Z. qui montre une personne en pied et en costume comme sujet principal. La figure de la Sablaise est devenue une icône touristique locale dans les années 1880. 

Sablaise COllin

Photographie prise par Hippolyte Louise François Collin (L'Aiguillon-sur-Mer, 29 mars 1832-Les Sables d’Olonne, 10 juillet 1908), photographe aux Sables d’Olonne.

Sablaise RObuchon

Photographies de 1866 publiées sous la forme de cartes-postales par J. Robuchon en 1900.

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Les paysages des cartes Carl Künzli sont agrémentés de plusieurs personnages. Parfois, ces figures anodines prennent une taille importante afin d’habiller le premier plan d’une vue comme dans cette carte de Granville. Si sur la carte-postale Neurdein qui a servi de modèle à la carte Künzli, il n’y a personne qui admire le panorama sur les Villes Haute et Basse, les clichés qui illustrent les cartes ND Phot publiées par la suite sur le même sujet ont des gens au premier plan.

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Globalement l’illustration des cartes-postales éditées par Carl Künzli a été obtenue à partir de photographies déjà connues des touristes sous la forme de photo-cartes, d’albums souvenirs ou de cartes-postales, c’est-à-dire d’images ayant déjà été utilisées, avec succès, commercialement. Certaines de ces photographies, qualifiables de pittoresques, ont été créées à la base pour correspondre à un imaginaire touristique, surtout celles avec des personnages emblématiques mis en scènes comme les pêcheurs de la baie du Mont-Saint-Michel ou la Sablaise. Les cartes-postales souvenir Künzli sont parmi les premières à offrir des compositions synthétiques qui résument en une sélection d’images phares une ville ou un site. Elles ont contribué à la promotion touristique de villes et de sites, mais également à la construction de la représentation stéréotypée de ces lieux.


[2] Pinkau (E.), « Die Ansichtspostkarte, ihre Entstehung und Verbreitung », in Deutsches Steindruckgewerbe, n°19-20, 15 octobre 1918, p. 9

[3] Annuaire-almanach du commerce, de l'industrie, de la magistrature et de l'administration : ou almanach des 500.000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers, Firmin Didot et Bottin réunis, 1901, p. 1329.

[4] Annuaire du commerce et de l’industrie photographique, 1902, p. 97.

[5] Annuaire-almanach du commerce, de l'industrie, de la magistrature et de l'administration : ou almanach des 500.000 adresses de Paris, des départements et des pays étrangers, Firmin Didot et Bottin réunis, 1907, p. 1749.

[6] Archives commerciales de la France, 18 mars 1911, p. 365.

[7] Edmond Émile René Mary-Rousselière

Employé de commerce, papetier-libraire, éditeur, négociant

Né à Sillé-le-Guillaume le 20 février 1874, fils d’Émile Marie René Mary-Rousselière, pharmacien (Loué, 31 mars 1845 – ?) et Louise Clémentine Prévost, sans profession (Bonnétable, 18 janvier 1853 - ?, mariés au Mans le 23 novembre 1872.

Marié 1°) à Pruillé-l’Éguillé le 27 avril 1897 avec Ernestine Marie Anne Godefroy (Pruillé-l’Éguillé, 1er juillet 1873 – Rennes, 28 octobre 1898 ; 2°) au Mans le 1er août 1899 avec Marie Louise Guittet (Le Mans, 8 décembre 1873 – Talence, 13 décembre 1949).

Décédé avant 1949.

Entre 1894 et 1897, Mary-Rousselière exerce comme employé de commerce en librairie à Paris. En 1897, il reprend le fonds de la librairie papeterie 2 rue de Berlin à Rennes d’Aimée Anne Marie Gléron (Saint-Malo-du-Phily, 24 juillet 1837 –Rennes, 17 mars 1922) dite Veuve Perreaux.

[8] Biographies dans Chmura (S.), « Rennes en couleurs 1898-1899 »,http://cartes-postales35.monsite-orange.fr/page-5c5ad9d813705.html

[9] Histoire de la société Lévy dans Chmura (S.), « La Bretagne au stéréoscope : de la carte-stéréo à la carte postale stéréoscopique », cartes-postales35.monsite-orange.fr/page-5b1bcd10dce11.html